Dune

Dune
(Frank Herbert)

Quand on se lance dans une chronique de Dune, on n’a pas trop à se demander quoi raconter. La matière ne manque pas, assez copieuse pour remplir un plein bouquin. On se pose plutôt la question de savoir ce qu’on va raconter qui n’ait pas déjà été dit depuis un demi-siècle que le roman est sorti. Assortie d’une autre : sur quoi faire l’impasse pour pondre quelque chose d’un tant soit peu synthétique.
Au fond, une critique de Dune tient en une phrase : si tu ne dois lire qu’un seul roman de science-fiction dans toute ta vie, c’est celui-ci.

Dune représente un pan énorme de la science-fiction. A l’heure où j’écris ces lignes – 14h48 –, on compte une vingtaine de romans parus entre 1965 et 2016, un film (Dune de Lynch en 1984), un quasi-film (le documentaire Jodorowsky’s Dune en 2013), deux séries TV et un paquet de produits dérivés qui ont marqué leur époque (entre autres le jeu vidéo et le jeu de plateau éponymes).
Avant que le fiston Brian et Kevin J. Anderson ne reprennent le flambeau, Dune représentait déjà un copieux cycle de six romans pondu par le seul et unique Frank Herbert. Je l’ai lu en intégralité il y a longtemps (une vingtaine d’années à peu près), j’avoue ne pas avoir accroché à tout. Certains volumes ne m’ont pas emballé plus que ça. Mais ça remonte à si loin qu’il faudrait que je reprenne tout du début. Il faut tout court, même. Je sais que certaines choses qui ne me parlaient pas à l’époque trouveraient un autre écho aujourd’hui.
Je le vois à travers le premier tome, celui dont il sera question dans cette chronique (parce qu’avant d’être un cycle de six, Dune c’était juste Dune). Je l’ai lu et relu plusieurs fois depuis que je l’ai découvert et selon les époques de ma vie, la réception a changé. Excellente, toujours, mais avec des variantes thématiques selon les préoccupations à tel ou tel âge.
C’est ce qui fait selon moi la force de Dune. Un roman universel et total qui avait des choses à dire en son temps et en a encore autant maintenant. Capable aussi de te raconter plusieurs histoires selon où tu en es dans ta vie et dans ta tête.

Si je dresse une liste de thèmes porteurs : SF, space opera, épopée, récit initiatique, écologie, mysticisme, destinée, luttes de pouvoir, économie, civilisations en bout de course, absolutisme, messianisme, place de la religion dans la politique… et j’en oublie sans doute la moitié. Un roman d’une richesse infinie par son contenu autant que par les réflexions qu’il suscite chez son lecteur.
Et pas ennuyeux pour autant. “Un monde au-delà de vos rêves et de votre imagination”, pour condenser l’accroche du film de Lynch. Le voyage sur Arrakis reste inoubliable. J’ignore combien de temps Herbert a bossé sur sa planète, mais il en ressort une peinture magistrale qui marque le lecteur.
Une planète crédible en plus (enfin crédible dans un cadre SF, of course), avec ses descriptions réalistes du désert et de la vie dans cet environnement inhospitalier. Les développements liés à la fiction tiennent la route grâce à une cohérence millimétrée de chaque élément, tant sur Arrakis même qu’au sein de l’Imperium. L’écosystème forme une boucle parfaite qui inclut le désert, les vers des sables, l’Epice, les Fremen, et déborde sur le commerce galactique, l’opposition Harkonnen/Atréides, les enjeux de pouvoir à l’échelle cosmique. Un ensemble qui fonctionne au niveau narratif mais ne se contente pas de servir de décor. L’architecture fait écho à son propos : un écosystème, fragile par définition, susceptible de se briser à la moindre variation, au moindre élément en plus ou en moins. Bref, un tout dont il est difficile d’extraire un morceau sans perte de sens (et une belle réflexion écologique).
A l’arrivée, Dune réussit sur les deux tableaux, autant en termes de science-fiction intelligente que de littérature d’évasion. Ouaip, parce que là je te balance du grand truc analytique, mais tu peux aussi le lire au premier degré comme une sacrée bonne histoire de SF pleine de paf-boum-piou-piou, de créatures étranges et de machins spatiaux.

Autre grande force de Dune, ses personnages. Je ne vais pas dire grand-chose dessus, parce qu’ils sont très nombreux et qu’il n’y aurait aucun intérêt à les détailler un par un, sauf à tirer à la ligne.
Chacun porte la puissance tragique du théâtre antique, le nom même des Atréides en dit long sur le sujet (Atrée => Agamemnon => guerre de Troie qui a inspiré la moitié de la littérature et du théâtre grecs). Ils sont devenus des mythes avec le temps, suffit de voir le nombre de gens qui traînent sur le web avec des pseudos qui renvoient à Usul, Muad’Dib, Stilgar, aux Harkonnen…
A noter que les femmes ne sont pas en reste dans ce bouquin. Des personnages comme Chani ou dame Jessica sont loin d’être des potiches ou des faire-valoir. Même si le pouvoir réside dans les mains de ces messieurs, les bonshommes en question sont pour certains le fruit d’une sélection génétique organisée par le Bene Gesserit. Cet ordre matriarcal permet aux femmes de peser sur le pouvoir, soit dans l’ombre (par exemple, les “premières dames” de certaines maisons nobles sont issues du Bene Gesserit), soit à travers le domaine religieux et spirituel.
Manière de dire que Dune a une portée universelle, qu’il s’adresse à toutes et à tous. Chaque personnage a son identité, sa personnalité, sa psychologie (foire de la redondance…) et surtout un poids et un intérêt dans l’histoire. Parce qu’ils sont vivants, chacun en trouvera un comme avatar. Ils pensent et disent beaucoup de choses, ouvrant le roman à un versant méditatif et philosophique. Ne crains rien, c’est tout sauf ennuyeux ou inaccessible, pas besoin d’avoir sur ton CV Platon ou Kant LV2. Les introspections ont le mérite de dépasser les crises existentielles à deux balles en mode ado A qui aime B sauf qu’elle aime C bouh la vie est injuste. Non, là, on parle de questions fondamentales aussi bien pour l’humanité dans son ensemble que pour chaque individu. Pas barbantes pour un sou, des réflexions intéressantes qui en amènent d’autres chez le lecteur.

Je me rappelle qu’à ma première lecture, ce qui m’avait frappé, c’étaient l’aspect épique du roman et la trajectoire de Paul, initiatique et mystique.
Aujourd’hui que j’ai l’âge d’un Stilgar, la thématique écosystémique passe au premier plan à travers les Fremen. Ils ont pris le parti de s’adapter à leur environnement, de vivre avec/dans la nature plutôt que contre elle. O tempora o mores, comme disait Larousse dans ses pages roses…
Tous les thèmes abordés restent d’actualité. Certains par leur intemporalité, d’autres par leur résonance contemporaine.
Parmi les premiers, je citerai le Destin et la notion d’individu, avec un Paul moitié écrasé par le déterminisme (sélection génétique, responsabilités nobiliaires) et moitié affranchi des règles (rebelle dans le désert, précognition).
Quant aux seconds, j’en retiendrai deux. Dune D’une, l’Epice. L’Epice qui permet le voyage spatial, l’Epice source de richesse et de conflits, cette Epice qui a des airs de pétrole transposée dans notre monde. De deux, tout ce qui tourne autour de l’humain en tant qu’organisme. Cybernétique, clonage, eugénisme… Questions de l’époque, questions d’aujourd’hui. L’écriture du roman (1959 à 1965 pour la version définitive) est contemporaine des premières expériences de clonage avec implantation d’un noyau dans un ovocyte énuclé. Dans le même temps, en 1961, le procès d’Adolf Eichmann est télédiffusé dans le monde entier, occasionnant à l’échelle mondiale une redécouverte de la Shoah occultée depuis Nuremberg. Vu la place de l’eugénisme dans la doctrine nazie… Alors quand tu vois qu’on n’a toujours pas résolu la question éthique du clonage humain… qu’on se rend compte qu’on a “un peu” déconné avec les modifications génétiques des espèces végétales… qu’on peut choisir un donneur de sperme sur dossier pour obtenir un gnome grand, beau, fort et intelligent, si possible avec une peau claire et des yeux bleus…
Dans le genre bien de notre temps, ce roman se pose là.

Je pourrais encore t’en raconter sur des kilomètres de pages… A quoi bon puisque Herbert l’a déjà fait et en mieux ?
Dune ? A lire, obligé. Pas tout le cycle actuel ni celui d’origine, mais au moins le premier. Tu feras gaffe qu’il est souvent édité en deux tomes, mais ils ne forment qu’une seule histoire. Un début, un milieu, une fin, il se suffit à lui-même. Tu peux te lancer dedans tranquille, pas de cliffhanger moisi qui t’impose de t’enfiler les suivants.
Je ne suis pas trop du genre à balancer du superlatif à tout berzingue et à voir du chef-d’œuvre dans chaque bouquin un peu potable. N’empêche que là, c’en est un de chef-d’œuvre.

(PS : pour approfondir sur le versant cinéma, je te renvoie au Fossoyeur de Films avec Dune et Jodorowsky’s Dune.)

Paul ft. Fossoyeur (avec l’aimable autorisation du manieur de pelle)

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