Infiniment polar

Du format court et ça fait du bien à l’heure où polars et thrillers suivent la tendance générale de la course à l’armement, pour raconter en six cents pages ce qui n’en prenait que trois cents au début de ce siècle. La même chose mais en plus long et donc en moins percutant, parce que délayé bien comme il faut avec du rien. Le constat vaut pour tous les genres. Drame du roman, format sans limites, ouvert à tous les bras cassés qui ne savent pas quoi raconter et pas davantage ce qu’il ne faut pas raconter.
Infiniment polar, c’est de la nouvelle. Et la nouvelle, c’est le bien. Parce que t’as un espace limité, dans lequel il faut se montrer capable de tout dire et de bien le dire. Pas de place pour le bavardage et les scories. La nouvelle, c’est l’obligation d’efficacité.
Pas pour rien si tous les meilleurs romanciers ont fait “comme par hasard” leurs premières armes en tant que nouvellistes. Ils ont juste appris à écrire en passant par la meilleure école, celle qui t’apprend à distinguer l’essentiel du superflu.
Alors après la meilleure école n’accueille pas que les meilleurs élèves…

Infiniment polar
Collectif

Flag

Recueil nouvelles Infiniment polar Flag éditions collection Lunettes noires
L’art de poser ses douilles sur la table

Il n’est pas indispensable de lire le braille pour se lancer dans ce premier titre de la collection Lunettes noires. Ce recueil propose onze nouvelles, chacune écrite par un auteur de “polars en Hauts-de-France”, comme annoncé sur la couverture. Perso, je n’aurais pas fait figurer cette mention, ou alors pas comme ça, parce qu’elle amène le lecteur à se pencher sur le bouquin avec un angle d’approche auquel le contenu ne répondra pas. Certes la pléiade a à son actif du roman policier dit régional, dont l’action se situe dans feu la Picardie et le Nord-Pas-de-Calais. Mais ça, c’était avant. Certaines nouvelles du présent ouvrage laissent perplexe quant à cette mise en avant des Hauts-de-France, par exemple celle qui se déroule à Bandol, sur la Côte d’Azur (en France, mais tout en bas), ou celle en Suède (en haut sur la carte, certes, pas mais du tout en France). Alors bon, y a pas mort d’homme – un comble pour du polar –, mais voilà, c’est le genre de maladresse qui crée une attente sans la combler, ce qui peut dérouter (et déplaire à) certains lecteurs.

Sur ce, en route pour un tour d’horizon du bousin !

Par la fenêtre ou par la porte (Greg Waden)
Mélange de Saw et de Cube, la nouvelle d’ouverture relève moins du polar que de l’épouvante. On regrettera des choix de vocabulaire pour le moins incongrus, un trou béant quant aux motivations de l’assassin et à sa méthode de choix de victimes (éléments indispensables pour donner du sens à ce type de récit, sans quoi le texte est juste creux comme une canne à pêche) et, pire, l’absence de construction d’un lien entre les deux personnages dont on suit les pérégrinations de salle piégée en salle piégée. Comme dans Cube, le m’as-tu-vu des chausse-trapes, aussi inintéressant que facile, prend le pas sur la dimension humaine. Donc pas terrible (pour ne pas dire mauvais).

Ce que Rose a vécu (Ludovic Bertin)
Meilleur texte du recueil et de loin ! Déjà, il ne suit pas une trame plan-plan de crime slash enquête slash découverte du coupable, mais joue sur les allers et retours dans la chronologie. Ensuite, il a du style, riche en jeu sur les mots et expressions, avec beaucoup de finesse. On n’est pas dans la vanne tonitruante appuyée mais dans le subtil et dans le grinçant. Enfin, l’auteur joue sur deux ressorts, le quoi et le pourquoi. Si le premier est devinable assez vite, le second permet de maintenir un suspens jusqu’à la fin. Très malin de la part du gars Bertin d’avoir ainsi conçu son récit à double détente. Au passage, très bonne utilisation – presque littérale en plus – du fusil de Tchekhov.
(Du même auteur, voir La Lettre de Dunkerque ; Le jour de ma mort ; Vétérans, Dunkerque / Dunkirk 1940.)

Sous les jupes des manèges… (Christian Monier)
Failli m’arrêter à la septième ligne de la nouvelle quand le narrateur, en train de se raser et d’écouter la radio, se présente pouf, comme ça, en mode grosse facilité d’écriture, alors qu’il n’a aucune raison ni de le faire (il est tout seul dans la pièce et il se connaît, le gars) ni de briser le quatrième mur.
J’ai pris sur moi de continuer et j’aurais pas dû. Un flic lambda translucide mène une investigation de police, affublé d’une journaliste potiche, dont la présence n’est justifiée par rien d’autre qu’un caprice dudit flic. Zéro pour le réalisme, vingt sur vingt pour la grosse ficelle.
Du policier de série TV sauce France 2 ou 3, du niveau d’un Mongeville ou d’un Louis la Brocante. Petit niveau, donc.

Zone blanche (Christophe Arneau)
Un bon texte… qui n’a rien à faire dans ce recueil. Ce slasher relève de l’horreur-épouvante plus que du polar, avec même des éléments appartenant au genre fantastique. Un orgue pété depuis vingt ans, qui joue comme s’il était neuf et surtout sans organiste aux commandes, c’est du fantastique, hein, pas du policier.
M’enfin, s’il y a erreur de casting sur le genre, la nouvelle est intéressante et bien écrite, mis à part la morale de l’histoire (grosso modo, c’est pas bien de foutre le boxon dans une église), dont on se serait bien passé.

Le rôdeur de la nuit (Émilie Malaquin-Lapawa)
Déception… J’y ai cru un moment et puis non, ça aurait pu mais ça n’a pas. Là encore, polar, c’est beaucoup dire pour un texte baigné tout du long d’une ambiance associée au fantastique et dont le peu d’explication finale relève de la science-fiction.
Le récit s’inspire de la légende urbaine du gurning man, un type flippant qui se contentait d’apparaître de temps en temps à Glasgow dans les années 70, jusqu’au jour où il s’est évaporé sans explication du qui, du pourquoi, du comment… L’histoire a été forgée de toutes pièces par un fantaisiste qui inventait des fausses légendes pour alimenter son site. Vraie ou fausse histoire, y avait de quoi creuser, mais plutôt que d’écrire sa propre version de la légende et de proposer sa propre théorie fictive, l’auteure s’est contentée de la transplanter en France, à l’identique, avec la même fin en quenouille. Plus un flic à la Mulder échappé de X-Files (ça, OK, ça colle) qui se plaint toutes les deux lignes d’être considéré comme un Mulder échappé de X-Files (la répétitivité des ses chouineries devient vite relou).
Texte pas indigne, avec beaucoup de potentiel mais bourré de maladresses (redites, surréférencé et prisonnier de ses influences, sensation d’inachevé). Et j’adore la SF, mais c’est pas sa place (ou alors faut rebaptiser l’anthologie Infiniment de genre, vu le nombre de textes qui sortent du polar pour balayer le reste de la littérature de genre).

Putain d’histoire ! (Luc Watteau)
Texte le plus polar du lot (enfin !), avec son mélange d’argot, de décontraction audiardienne et d’un glossaire du vocabulaire technique de la police. J’ai falli le zapper à cause du prologue, où le narrateur se présente en mode “je m’appelle Machin et dans la vie je suis flic”, parce que vraiment, ça casse les noix, cette absence d’efforts pour intégrer l’introduction des personnages dans la narration. Mais bon, passé ce début calamiteux et indigne d’un auteur qui se mérite, la suite est très bonne (ce qui perplexe sur le choix foireux d’une intro aussi cheapos, vu que Watteau est capable de mieux).

En terre et contre tous (Éric Dupuis)
Noir et carré à la Dupuis, donc un bon texte, bien fait, avec pour seul reproche le peu de prise de risques du gars Dupuis, que j’aimerais voir sortir de ses schémas. Très subjectif pour le coup, plutôt de l’ordre du vœu pieux et d’une incitation au renouvellement. Sinon, ce qu’il sait faire, il le fait bien, donc on ne va pas s’en plaindre.
(Du même auteur, voir Aussi noir que le charbon.)

Strykjärnet (Denis Fourrier)
Virée en Suède, parce que la mode actuelle est au thriller scandinave, qui a autant le vent en poupe que les drakkars au Xe siècle. De bonnes idées mais où est le rendu final ? Nan parce que là, on dirait soit un synopsis détaillé, soit un roman dont on aurait supprimé 90% des paragraphes pour que le restant forme une histoire courte (donc pleines de trous, raccourcis, ellipses, coq à l’âne). Pas abouti et c’est dommage, parce que ça aurait pu être très bon.

Le mystère Émile Dubois (Jean-Christophe Macquet)
Émile Dubois est un Français connu pour avoir “exercé” comme tueur en série au Chili et fusillé en 1907. Sur ce personnage haut en couleurs, Macquet livre un récit pas inintéressant mais poussif au niveau de la forme, scolaire, lourde et barbante, et c’est pas juste une question de coller au style d’époque. On l’a connu plus en verve. Dommage.
(Du même auteur, voir Le vampire du stade Bollaert ; Un Américain sur la Côte d’Opale ; Mandoline vs Neandertal.)

Bandeau funèbre (Jean-Pierre Bocquet)
Bon, là, faut aimer le style d’agrégé de lettres fort en thème, comme a dit je ne sais plus qui (enfin si, je sais, mais je ne suis pas une balance). C’est très, très académique dans ses tournures, termes et constructions, et c’est vraiment pas ma came. J’ai déjà donné, merci. Après, le style balzacien a encore ses adeptes au XXIe siècle, donc pourquoi pas ? Tous les goûts sont dans la nature…
(Du même auteur, voir Dunkerque sous le signe d’Othmane.)

La louve (Daniel Bourdon)
Bourdon, auteur, est aussi éditeur à la tête de Flag. Je trouve toujours gonflé de la part d’un anthologiste de coller un de ses propres textes dans un recueil qu’il dirige, mais ça n’engage que moi. Ici, on repousse les limites, puisque la “nouvelle” est, je cite son bandeau d’introduction, “un extrait du livre de Daniel Bourdon qui paraîtra en novembre 2021 aux éditions Flag”. Donc juste une bande-annonce, un pauvre encart publicitaire. On en vient à se demander si ce recueil a jamais eu vocation à exister en tant que tel ou si toute l’entreprise n’est pas qu’un support prétexte pour faire la pub d’un seul et unique auteur…

Verdict (qui n’est pas le titre pas d’une nouvelle mais de ma conclusion)
Un recueil aléatoire dans sa classification, un peu polar et un peu tout (épouvante, fantastique, SF). Aléatoire aussi dans le niveau de ses textes, avec de l’excellent (Bertin), du bon (Arneau, Watteau, Dupuis) et deux tiers de moyen, inabouti, pas terrible ou raté.

2 réflexions sur « Infiniment polar »

  1. Bonjour, je vous remercie (si, si…) pour la critique que vous avez rédigée au sujet de ma nouvelle. En étant à mes débuts, je prends bien note de vos conseils et je vais m’efforcer de les mettre en application. Il est parfois plus difficile d’écrire une nouvelle qu’un roman complet et je viens d’en faire l’expérience.
    Bonne journée
    Denis

  2. Ravi de voir que vous prenez la critique avec philosophie. Si le sprint de la nouvelle et le marathon du roman ont chacun leurs difficultés, le fait est que, oui, “il est parfois plus difficile d’écrire une nouvelle qu’un roman complet”. À cause de sa nécessaire concision qui oblige à un tri drastique entre le dit et le non-dit. J’ai fait l’expérience aussi des écueils du format court, j’ai certains textes dans mes archives auxquels je peux adresser la même critique qu’au vôtre (j’en ai même de bien pires, dont je suis pas fier…). 😉
    À la façon dont il est conçu, “Strykjärnet” nécessite davantage d’espace et fonctionnerait sur un format minimum de nouvelle longue, de l’ordre d’une quarantaine, une cinquantaine de pages (après il marcherait très bien aussi en novella ou roman, mais on sort du cadre nouvelle).

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *