Les neuf milliards de noms de Dieu – Arthur C. Clarke

Quelques révisions en maths pour la rentrée, avec un hors-série bonus qui vient compléter l’épisode dédié aux recueils de nouvelles parus en Librio. J’espère que vous savez compter, au moins jusqu’à neuf milliards…

Les neuf milliards de noms de Dieu
Arthur C. Clarke

Librio

Arthur C Clarke Les neuf milliards de noms de Dieu et autres nouvelles anthologie Librio

Huit nouvelles dans cette anthologie qui, en dépit de son titre, n’a rien d’une encyclopédie des jurons. Alors attention, Arthur C. Clarke, c’est pas Jo le Rigolo, y a du niveau !

Ouverture avec le texte éponyme. Une bande de lamas tibétains travaille depuis des lustres à inventorier la liste complète des neuf milliards de noms de Dieu. D’après les moines, telle est la tâche de l’humanité, confiée par le grand patron himself, qui rangera son outil une fois le taf achevé, soit en clair la fin du monde. Cette entreprise titanesque, les bonzes n’en voient pas le bout. Ils bossent à l’ancienne, à la main, à vitesse réduite. Jusqu’au jour où ils décident de se moderniser en appelant à la rescousse des informaticiens et leur bécane. Faut savoir qu’à l’époque où la nouvelle a été écrite (1952), l’informatique était une discipline sérieuse de calcul et d’analyse, très loin de l’usage actuel orienté sur la thématique du minou (matage de lolcats sur YouTube et de porno sur YouTeub). Les Ricains, très rationnels, s’inquiètent surtout de la réaction des moines quand ils découvriront que des siècles de catalogage onomastique ne mènent nulle part. À aucun moment, ils n’envisagent que les religieux puissent avoir raison. Clarke, lui, se pose la question, ce qui fait tout l’intérêt de cette nouvelle, plutôt que mettre en scène des fanatiques en pétard. Ce que j’ai adoré, c’est que l’auteur, sur la base d’une fin fermée, laisse ouverte au lecteur la porte du jugement (dernier, pour le coup). Un des rares récits de fin du monde envisagée comme un événement positif, l’accomplissement du destin de l’humanité et du dessein voulu par Dieu. Avec cette amertume aussi liée à la froideur divine : la grand barbu se sert des humains comme les humains utilisent les ordinateurs. Des outils, rien de plus.

On enchaîne avec L’Étoile, autre traitement pour une thématique similaire de l’utilisation d’êtres vivants et intelligents comme outils jetables au service des impénétrables voies du Seigneur. Très bon récit, avec une chute fracassante comme on aime.

J’ai adoré Supériorité, récit de course à l’armement qui pose la question de la pertinence du progrès à tout prix, de la prison et de la fuite en avant qu’il représente. Écrit au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, on y trouve l’écho des armes secrètes du Reich, dont le développement a été coûteux en recherche, pognon, ressources, et inapproprié sur le plan militaire. On a donc ici un affrontement entre deux puissances, l’une avec l’avantage du nombre et de la technologie, l’autre un peu plus résistante que prévue en dépit de son infériorité. La première développera des armes de SF, conçues à la va-vite, efficaces mais bourrées de défauts et gourmandes en ressources, pendant que l’autre pondra l’équivalent spatial du char T-34 : un machin rustique mais facile à prendre en main et à produire en masse pour noyer l’adversaire sous le nombre.
Récit intelligent et fun, avec une chute marrante, sur le thème de l’hyper-technologie, vide de sens et moins efficace que les solutions archaïques si elle est mal employée.

Plus sérieux, Le mur de ténèbres relève du conte philosophique. Une histoire d’amitié, d’infini, d’acharnement, de rêve d’une vie dont on ne sait pas trop si c’était une bonne idée ou pas de le réaliser.

Avant l’Éden revient sur la faculté unique de l’humanité à bousiller tout ce qu’elle touche. Peut-être un peu long pour ce que ça raconte, mais précurseur sur le poids environnemental de l’humanité et de ses dépôts sauvages d’ordures.

Un été sur Icare, ouais sans plus. Un astronaute paumé sur un astéroïde exposé plein soleil en mode feu de l’enfer. Objectif : rester dans l’ombre au sens littéral pour éviter le barbecue. Sympa pour le suspense, mais pas capté ce que cette nouvelle cherchait à raconter au-delà de la course-poursuite entre rayons carbonisants et naufragé de l’espace.

Le réfugié est un récit gentillet autour de la confrontation entre archaïsmes de la monarchie britannique et modernité du voyage spatial américain. Histoire sans relief ni surprise (on sent dès le départ que ça finira en histoire de passager clandestin).

Après ce petit coup de mou, le recueil remonte la pente grâce à une clôture sur La sentinelle, rien moins que le texte qui allait plus tard donner naissance à 2001 : l’odyssée de l’espace. De ces deux histoires de mystérieux monolithes aliens, j’ai de loin préféré La sentinelle à 2001, la version courte étant beaucoup plus angoissante que la version longue.

Au final, un bon recueil à pas cher d’un grand nom de la science-fiction, on aurait tort de se priver.

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