Critiques express (37) Pas de nouvelles, bonnes nouvelles

Si les pavés vous assomment, si les sagas interminables vous gonflent, si votre rythme de lecture est aussi haché que le steak du même nom, sachez qu’il existe un remède : la nouvelle. C’est comme un roman mais en mieux, parce que plus court et concentré sur l’essentiel au lieu de se perdre en éléments narratifs dont on n’a pas grand-chose à glander.
Des recueils de nouvelles, on en trouve un paquet à pas cher en Librio (2€ de nos jours, 10 francs si vous possédez une DeLorean pour aller les acheter à la fin des années 90). J’en ai pas mal qui traînent dans ma bibliothèque, parce qu’à ce prix-là, on aurait tort de se priver. Certains ont été chroniqués (cf. anthologies SF et fantastique et péchés capitaux), mais il m’en restait sous le coude pour plus tard. Et plus tard, c’est aujourd’hui.
Au menu, les sept mercenaires de l’anthologie :
– Isaac Asimov : La pierre parlante
– René Barjavel : Béni soit l’atome
– Alphonse Boudard : Une bonne affaire
– Ray Bradbury : Celui qui attend
– Serge Brussolo : Soleil de soufre
– Clifford D. Simak : Honorable adversaire
– Bram Stoker : L’enterrement des rats

La pierre parlante et autres nouvelles Isaac Asimov Librio

La pierre parlante
(Isaac Asimov)

On connaît le gars Asimov pour sa passion envers les robots, mais faut admettre qu’entre ses Cailloux dans le ciel et sa Pierre parlante, monsieur voue aussi une obsession aux graviers hors du commun.
Dans ce recueil dit de la caillasse bavassante, cinq nouvelles : trois correctes sans être renversantes (La pierre parlante éponyme, Les yeux ne servent pas qu’à voir, La dernière réponse), deux bonnes (Hérédité, Quelle belle journée).
Hérédité propose, sur le rapport entre humains et machines, une réflexion intéressante, dont on regrettera qu’elle soit menée avec des gros sabots sur le plan narratif (deux personnages aux conceptions diamétralement opposées, qui finissent par se mettre d’accord sur un compromis, v’là le schéma dialectique subtil comme un Panzer dans une cristallerie).
Quelle belle journée est la meilleure du lot, à mettre en scène Stargate avant l’heure : tout le monde ne se déplace plus que par téléporteur (les Portes), avec juste un point de départ et une destination. En résulte une perte de contact avec le monde extérieur, la nature, les notions de voyage et de découverte.
Au final, pas le top des textes du bonhomme, mais pour le prix…

René Barjavel Béni soit l'atome et autres nouvelles Librio

Béni soit l’atome
René Barjavel

Six nouvelles avec beaucoup de guerre et de folie des hommes dedans. Bref, du Barjavel, dont la majeure partie de l’œuvre traite de ces deux thématiques indissociables.
À travers ces récits, on sent bien l’époque “détendue” qu’étaient les années 40 à 70 : à peine sorti de la Seconde Guerre mondiale dont le traumatisme était on ne peut plus vivace, le monde bascule dans les conflits de décolonisation, la guerre froide, les affrontements entre blocs de l’Est et de l’Ouest par pays tiers interposés, la course à l’armement nucléaire et la dissuasion qui va avec (façon polie de parler d’un équilibre de la terreur par destruction mutuelle).
À lire, parce que Barjavel, c’est le combo gagnant de l’imagination, de la réflexion et du style. À lire aussi, parce qu’en ce début de XXIe siècle, quand on voit les superpuissances monter sur leurs grands chevaux pour un oui pour un non, on n’est pas à l’abri (antiatomique) de profiter un jour de la bénédiction douteuse de l’atome.

Alphonse Boudard Une bonne affaire et autres nouvelles Librio

Une bonne affaire
Alphonse Boudard

Même truculence que Louis-Ferdinand Céline, même pessimisme, même jeu sur les registres de langue, avec chez Boudard une tendance plus argotique, à la Audiard. Beaucoup plus porté sur l’humour aussi, l’Alphonse, noir souvent.
Les quatre nouvelles de ce recueil sont excellentissimes. Beaucoup d’éléments loufoques et tordants, avec toujours, derrière, le côté obscur de l’être humain, la déchéance, la lâcheté, la malhonnêteté, les entourloupes à deux ronds, les plans foireux… Entre un résistant combinard amoureux d’une prostituée (Mariette), un duo d’Arsène Lupin à la petite semaine (Une bonne affaire), un FFI héros de guerre par hasard (Le prisonnier) et les pires crapules entonnant des cantiques (Les enfants de chœur), voilà une belle galerie de portraits pas piqués des hannetons.

Ray Bradbury Celui qui attend et autres nouvelles Librio

Celui qui attend
Ray Bradbury

Recueil éclectique avec de la science-fiction (Août 2002, rencontre nocturne, Un coup de tonnerre), de la fausse SF qui est du vrai fantastique (Celui qui attend) ou du conte (La fusée, Icare Montgolfier Wright), de l’épouvante (Le petit assassin), des machins inclassables (La pierre tombale, Le jour de la grande exhumation).
Si on peut regretter le manque de liant de l’ensemble, on peut tout autant se réjouir de découvrir plusieurs facettes de Bradbury à travers différents genres. Chacun voit midi à sa porte (sous réserve qu’on dispose d’une porte et qu’il soit midi).

Soleil de soufre et autres nouvells Serge Brussolo Librio

Soleil de soufre
Serge Brussolo

Dans ce recueil à cheval entre science-fiction et épouvante, quatre nouvelles représentatives de Brussolo, monsieur “oui mais”, capable du meilleur comme du pire, à enchaîner le génial et l’alimentaire avec une frénésie qui met la honte au père Stakhanov lui-même.
Soleil de soufre, bien mais… Le segment central s’étire sur deux pages de trop pleines de lourdeurs.
… Car ceci est de la chair et ceci et du sang part d’une idée intéressante sur l’utilisation des corps humains comme engrais, mais la symbolique religieuse annoncée en titre n’est pas exploitée ou à peine. Quant au passage énonçant la théorie d’un monde-prison, quelque part entre Le Prisonnier (Dish), Philip K. Dick et Cube, il est juste hors sujet dans la thématique de la nouvelle, qui serait bien meilleure sans.
La mouche et l’araignée, très bon, très glauque, très barré, comme si Philip K. Dick et Clive Barker s’associaient dans l’écriture d’un remake de Matrix avec pour héros Hannibal Lecter.
Visite guidée est pleine de bonnes idées mais trop longue et bavarde.

Clifford D. Simak Honorable adversaire et autres nouvelles Librio

Clifford D. Simak
Honorable adversaire

Quatre nouvelles pleines de science-fiction et d’humour, avec cet art simakien de mettre des types lambda dans des situations improbables.
La grande cour du devant est un récit qui surprend sans cesse en mettant son personnage de brocanteur bricoleur aux prises avec une Porte des Étoiles bien avant Stargate, une exploration d’un autre monde, une quête pour retrouver son chien, un bras de fer avec l’ONU et l’armée américaine, des négociations de boutiquier avec des aliens. Un formidable WTF très maîtrisé, plein de bon sens paysan et d’humanité à travers son héros malgré lui, attaché à la maison familiale, à son toutou et à son pote handicapé mental (avec un excellent traitement de ce dernier en tant que personnage).
Les deux nouvelles suivantes, Larmes à gogo et Raides mortes, sont bonnes, l’une barrée, l’autre plus amère.
Honorable adversaire est intéressante, mais je sais pas, j’ai trouvé qu’il manquait un petit quelque chose. Peut-être davantage de volume pour détailler certains points, creuser la thématique. En attendant, elle reste d’un bon niveau, très drôle sur la notion d’incompréhension et très critique sur le côté bourrin et guerrier de l’être humain.

Bram Stoker L'enterrement des rats et autres nouvelles Librio

L’enterrement des rats
Bram Stoker

La nouvelle éponyme donne le ton : récit victorien type, qui voit un Anglais propre sur lui et pétri d’esprit chevaleresque s’aventurer dans les bas-fonds parisiens en 1850. Tout y est : le regard condescendant sur les pauvres, crasseux – le champ lexical de la saleté est convoqué dans sa totalité – et bien sûr alcooliques et voleurs, qui sont tous “comme par hasard” des enfants de la Révolution (donc le Mal à l’état pur pour la perfide et monarchiste Albion). Notre preux touriste fuit devant l’adversité, pour revenir avec la garde qui tire dans le tas. À défaut d’ode au courage, on se contentera de ce vibrant hommage à la répression policière. Bref un récit qu’on aime pour peu qu’on ait l’esprit petit-bourgeois et réac.
Une prophétie de bohémienne est une gentille historiette mal écrite. Le début est trop rapide, avec ses Bohémiennes traitées de façon superficielle, pas comme des personnages mais juste des silhouettes (une jeune aux “yeux perçants”, une vieille au “regard perçant” aussi, bravo la redondance et le sens du détail). Idem la fin, expédiée et confuse. Au milieu, on a droit à des perles comme “les femmes sont superstitieuses, beaucoup plus que nous le sommes. Et aussi, elles sont bénies – ou maudites –, avec leur système nerveux auquel nous sommes étrangers.”
Les sables de Crooken aurait pu être un récit cocasse s’il avait été réduit de moitié et débarrassé de sa religiosité. En l’état, c’est surtout trente pages de longueurs et de morale bien-pensante sur la vanité. Relou.
Le secret de l’or qui croît se situe quelque part entre un conte de Grimm et une nouvelle de Poe (je pense en premier lieu à Un cœur révélateur) mais en moins bien.
Donc Stoker, hein, sorti de Dracula, c’est pas ouf.

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