Rituel de chair – Graham Masterton

Rituel de chair
Graham Masterton

Pocket

Se replonger dans les vieux machins, c’est pas toujours une bonne idée.
Y a pas long, en attendant la nouvelle version de Simetierre au cinéma, j’ai relu le roman de Stephen King. Un bon bouquin, mais la deuxième lecture n’est plus aussi emballante que la première, parce que quand tu creuses un peu – ce qui est raccord avec le thème fossoyant – tu vois des défauts qui t’avaient échappé. (Au passage, le film de Kevin Kölsch et Dennis Widmyer est une purge barbante dans laquelle il n’y a rien à sauver, passez votre chemin.)
Rituel de chair, même combat. Je l’ai lu pendant mes vertes années de lycéen, quand il venait de paraître dans la regrettée collection Terreur de Pocket. Pour ceux qui ne seraient pas nés comme moi au Moyen Âge, il vient de ressortir chez Bragelonne. Verdict de la relecture : j’aurais dû le laisser dormir dans ma bibliothèque. Il y a des choses qu’il vaut mieux ne pas réveiller (ce qui est raccord bis avec la thématique de Simetierre).

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À table !

Un rituel, deux chroniques. Primo, de mémoire, ma lecture de lycée (l’hypermnésie figure dans ma panoplie de pouvoirs de super-héros). Secundo, je ferai mon Alexandre Dumas avec un “vingt-cinq après”. À quoi tu peux m’objecter que le bouquin de Dumas s’intitule Vingt ans après. À quoi je te rétorquerai que le mec a écrit Les trois mousquetaires alors qu’ils sont quatre dans l’histoire, preuve que les chiffres n’ont rien d’une science exacte. Le grand mathématicien Jean-Claude Van Damme l’a d’ailleurs démontré avec le brio qu’on lui connaît : “1+1=1 (…) ou peut-être que 1+1=11 et ça c’est beau” (cf. sa conférence sur le sujet).

Back to the (bi)roots

Nous sommes en 1992 (pas en vrai, hein, juste pour les besoins de contextualisation de la chronique). Ma vie sociale se limite à la pratique du jeu de rôle. J’occupe mon temps libre à écrire des nouvelles, jouer aux Lego ou sur mon Amstrad, mater des VHS et lire (comme maintenant en fait, seule la technologie a évolué, mon planning est resté le même). Niveau lecture, je suis encore dans ma période horreur entamée au collège. Je me tape les Pocket Terreur, Lovecraft, Stephen King, James Herbert, Clive Barker… Enfin, quand je dis que je me les tape, on se comprend.
Rituel de chair assure le job… sans étincelles non plus. J’avais refermé le bouquin sur un “mouais”, genre correct mais pas impérissable. L’histoire d’un critique gastronomique qui tombe sur un resto tenu par une secte cannibale, secte à laquelle appartient le fiston dudit critique, qui va tout faire pour l’en sortir. Une lecture en pilotage automatique, sans plus d’attachement que ça aux personnages ou à l’histoire. Les premiers sont ternes, la seconde met un temps fou à démarrer, puis part dans tous les sens, avant de s’achever de façon piteuse. Faut dire ce qui est, la fin est au-delà médiocre : elle est nulle.
Reste qu’à l’époque, hormis la déception du final raté de chez raté, ça m’avait plutôt plu, parce que côté viande le bouquin fait le taf. Meurtres, mutilations, cannibalisme, hémoglobine, gore qui tache, on n’est pas volé sur la camelote.
Pour le lecteur pas trop exigeant que j’étais, ça allait dans l’ensemble (sauf la fin, désolé d’insister, mais non, quoi, qu’est-ce que c’est que ce dénouement tout pourri ?). Ce bouquin – comme plus ou moins toute l’œuvre de Graham Masterton – s’adresse à des ados, à des amateurs d’horreur bête et méchante, à des lecteurs néophytes dans le domaine horrifique. Tout ça sans jugement de valeur, c’est ce que j’étais plus ou moins en ces temps jadis. Si tu colles à ce profil, Rituel de chair devrait t’apporter une bonne dose de sensations fortes.

Inter-mède (comme disait le roi Cyaxare)

Les années passent… J’affûte ma lecture, plus sensible à la réflexion, à la thématique, au sous-texte. J’accumule un bagage encyclopédique en matière d’horreur (pensée émue pour le marathon Freddy Krueger et ses huit films à la suite). Et une fois qu’on connaît les codes du genre, on se rend compte que Masterton ne s’est pas foulé. Je lis d’autres titres dudit Masterton (la série Manitou, Le Djinn, Le Sphinx, Le trône de Satan, Le portrait du Mal, Transe de mort) avant d’arrêter parce que je me rends compte que la réputation de ses bouquins est surfaite et qu’on est loin du génie littéraire tant vanté. C’est “génial” jusqu’à 15 ans. Au-delà, quand on a passé l’âge de frétiller à la moindre évocation de boobs et de mare de sang grand-guignolesque, il reste surtout des idées de départ intéressantes… et un traitement très maladroit derrière, sans finesse, bourré de lourdeurs, de clichés et de facilités.

J’ai repris deux fois des moules.

J’aurais dû laisser Rituel de chair sur le rayonnage où il prenait la poussière, parce que c’est tout à fait ce qui en ressort après cette seconde lecture. Seul bon point, et là-dessus Graham Masterton mérite ses lauriers, les scènes gore fonctionnent très bien pour peu qu’on aime les délires outranciers, taillés à la hache plutôt qu’au scalpel.
Mais le reste… Les personnages sont tous bof, à commencer par les deux protagonistes principaux, Charlie McLean et son fils dont j’ai déjà oublié le prénom, c’est dire s’il m’a marqué. Leur relation initiale est classique, celle d’un père divorcé avec un fiston qu’il connaît très mal. Faute de flamboyance sur le traitement, gros topos des familles, vu et revu. Et en plus, c’est long. L’exposition s’étire pendant des plombes et pourrait être amputée de moitié.

La suite, dès lors qu’on connaît le genre horrifique et ses codes, est prévisible dans chacune de ses scènes. La construction se limite à cocher des items sur le cahier des charges, sans inventivité, sans recul, tout au premier degré. Festival du cliché au menu… On se sent dans la peau d’un maître d’échecs qui voit tout arriver avec douze coups d’avance. À partir de là, les révélations, péripéties et coups de théâtre font flop, faute d’inattendu. Les rares passages à provoquer de la surprise ne doivent leur effet qu’à de la maladresse narrative. Des incohérences sorties de nulle part, avec zéro logique, forcément qu’elles sont imprévisibles. Un peu comme si George Lucas s’était dit : “tiens, pour relancer l’histoire, on va dire que sous le masque de Dark Vador, en fait, c’est Yoda, et rien à carrer de la cohérence”. Sûr qu’à ce compte-là, en violant la logique narrative la plus élémentaire, on peut surprendre son lecteur ou son spectateur.
La secte cannibale, même topo. Vu le nombre de clubs de foufous dans l’épouvante, on a vite fait le tour du sujet. Déjà à l’époque où le roman a été écrit, alors maintenant, je te raconte pas ! Pour ça, le roman a très mal vieilli, ce qui ne serait pas arrivé si le Rotary des mangeurs de chair humaine avait été un peu plus original dans ses fondements. Une secte basique, avec une histoire convenue, des motivations superficielles, une rhétorique philosophico-religieuse de bazar.
La figure du nain chargé des basses œuvres de la secte prend même un côté nanar. Cette espèce de croque-mitaine gobelin passe son temps à bondir dans tous les sens, tel un cabri sociopathe défoncé au speed. Il repousse toujours plus loin les limites du cabotinage, à faire tomber dans les pommes un chroniqueur de Nanarland. On en dira autant des limites de la construction narrative, à croire qu’il a le bouquin sous les yeux vu sa faculté à se trouver toujours au bon endroit au bon moment. De la bonne grosse facilité en mode super-vilain omniscient et increvable. Loin, très loin d’un Ça, qui jouait sur la coulrophobie, les peurs d’enfant et, à travers l’âge ancestral de la créature, les peurs ancestrales ancrées dans l’imaginaire collectif. Non, là, c’est juste un méchant de carnaval sorti d’une série Z.

Quant au fond, ben c’est simple y en a pas. Ou au mieux du survol.
Le versant sectaire se limite à deux points de vue. Le père : mon fils est dans une secte, faut que je l’en sorte. Le fils : papa, rejoins le Côté obscur. L’opposition binaire hyper tranchée, vu le contexte, pourquoi pas ? Mais ça ne va pas plus loin. Pour la profondeur sur le danger que représentent les allumés en bande organisée, je cherche encore. Un gros manque alors que le sujet s’y prêtait bien à travers le thème du cannibalisme, présenté ici comme une véritable religion. Passé deux ou trois évidences sur l’interprétation anthropophagique de l’eucharistie, vide abyssal au programme. Sans partir dans des controverses théologiques sur la transsubstantiation, la consubstantiation, la présence réelle, spirituelle ou symbolique de Djizeuss dans la baguette, il y avait moyen d’aller au-delà d’un discours creux qui se résume in fine à “manger des gens, c’est trop cool”. Parce que c’est à ça que revient l’argumentation des cannibales du bouquin une fois débarrassée des lourdeurs de dialogue et des recopiages de la Bible. Zéro profondeur, soit un beau gâchis de la thématique initiale.
La fin est à l’avenant. Affligeante, l’appel du néant puissance dix. En version courte : “manger des gens, c’est pas bien”. Ben merci du renseignement, ça valait le coup d’endurer pas loin de 400 pages pour en arriver là.
L’épilogue atteint le summum du cliché, encore pire que la main du méchant jaillisant de la tombe où tout le monde le croit mort et enterré. Le jour où on récompensera la paresse d’écriture et le lieu commun, ce final moisi remportera une brouette de médailles dans les deux disciplines.

Relecture ô combien pénible… Aussi, à moins d’être au lycée – le public-cible des films d’horreur, rappelons-le –, je te conseille d’éviter l’aventure gastronomique. L’indigestion est à craindre…
Si tu aimes les histoires avec un relationnel père-fils pas piqué des hannetons, je te conseille Traité du zen et de l’entretien des motocyclettes de Robert M. Pirsig.
Si tu cherches une bonne histoire de secte, lis Du feu de l’enfer de Cédric Sire (ou Sire Cedric à l’époque).
Si ton kif, c’est de passer un moment avec un méchant qui fait peur, jette-toi sur Le silence des agneaux de Thomas Harris (tu peux faire abstraction des autres bouquins de la série qui sont très moyens).
Et si tu veux tout ça dans UN SEUL bouquin…
American Psycho de Bret Easton Ellis.
Là, t’auras du sang, du cannibalisme, un groupe social à mi-chemin entre la secte et la famille dysfonctionnelle (les yuppies), une religion moderne (le capitalisme). Gore et profond à la fois. De quoi s’en payer une bonne tranche saignante et juteuse.

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