Goodbye Billy – Laurent Whale

Goodbye Billy
Les Rats de poussière 1
Laurent Whale
Folio policier

Laurent Whale m’avait fait forte impression avec Les pilleurs d’âmes, mélange de pirates, de SF, d’histoire, d’espionnage et d’aventure. Très forte impression.
Changement de registre avec Goodbye Billy, un thriller. Avec du western et des cow-boys. Et de l’histoire. Et aussi de l’aventure.
Quand Laurent Whale fait du Laurent Whale sans refaire du Laurent Whale.

Couverture Goodbye Billy Laurent Whale

Achtung pavé ! 600 et quelques pages dans la version poche. Je te raconte pas la taille des poches et du froc autour… Normal, il s’agit d’un thriller.
C’est le moment de te parler de ma théorie du genre, ou comment deviner le contenu d’un bouquin rien qu’au nombre de pages. Avec un peu d’entraînement, même plus besoin d’ouvrir les livres pour regarder à combien s’arrête le compteur, l’épaisseur de la tranche suffit.
– 250 pages : romance ;
– 300 pages : polar ;
– 400 pages : SF ;
– 600-700 pages : thriller ;
– 1200 pages : trilogie (toujours) d’heroic fantasy ;
– 10000 pages : saga de fantasy contemporaine (ou novélisation de Dallas).
Donc un thriller, c’est épais, surtout les thrillers politiques. Faut bien ça pour caser huit intrigues secondaires,  quarante-douze complots à double ou triple détente, une centaine de rebondissements, coups de théâtre, trahisons, meurtres, explosions, poursuites, et faire intervenir tout l’alphabet des agences gouvernementales.
Ou comment les codes d’un genre, qui sont à la base un langage, deviennent des clichés.
Les seuls thrillers auxquels j’accroche sont ceux qui s’aventurent hors de leur cadre pour se marier avec un autre genre : fantastique (L’enfant des cimetières de Sire Cedric), horreur (Du feu de l’enfer, même auteur) ou uchronie (Fatherland de Robert Harris). On peut désormais y ajouter le western.

Avec Goodbye Billy, Laurent Whale met en scène des gens à cheval sans pour autant sortir la grosse cavalerie. Tu sens qu’il connaît les codes, il les respecte en gardant le sens de la mesure et en les adaptant à sa sauce. C’est ce qui fait la différence entre un auteur et un tâcheron qui coche des items sur le cahier des charges.
Pas juste “un thriller c’est censé être comme ça donc je fais tout bien comme dans le manuel”, Whale insuffle quelque chose à lui.
Ainsi Dick Benton au prénom rigolo (Dick n’est pas “queue” le diminutif de Richard) pourrait n’être qu’un énième héros franc-tireur à la mâchoire carrée. Sauf qu’il se passionne pour les avions anciens. La thématique de l’aviation développée dans le roman trouve un écho dans Les étoiles s’en balancent (l’Electra L-12) et Les pilleurs d’âme (parallèle entre mer/marin/bateau et ciel/aviateur/avion, scène de tempête, mauvaises rencontres au milieu de nulle part…). Là tu vas me sortir le fusil de Tchekhov, que je t’invite à ranger avant de blesser quelqu’un. Oui, cet intérêt pour les vieux coucous a une utilité pratique pour certaines scènes, mais pas que. Ce trait définit Benton en tant que personnage, son caractère, son logement, et surtout sa place dans le monde : à travers ces zincs antédiluviens, il garde un pied dans l’ancien temps, ce qui n’a rien d’anodin dans ce roman.
En indélicatesse auprès du FBI, Benton se retrouve muté à la bibliothèque du Congrès. Le poste à la X-Files, placard à balai sur le papier mais porte inattendue sur l’aventure à l’occasion d’une enquête de routine sur un candidat à la course présidentielle. Aux côtés de Dick, un papy archiviste assez vieux pour avoir vu naître Mathusalem, une punkette généalogiste, une informaticienne grunge. Cette équipe improbable a un côté casting de série télé, jouant sur l’archétype, l’outrance vestimentaire… et la maîtrise de l’auteur pour ne pas basculer dans le nawak. Pendant que les jeunettes plongent dans la matrice pour picorer des infos numériques, l’ancêtre déballe des cartons d’archives empoussiérés depuis des décennies. Parce que tout n’est pas numérisé et que les vieilles méthodes, comme les vieux flingues ou les vieux avions, fonctionnent encore très bien. Parfois mieux que les nouvelles, trop avancées, trop rapides, trop puissantes pour se maintenir au niveau d’un petit objectif.
Tout le roman est bâti sur ce mode de l’ancien et du nouveau, que ce soit dans le contraste, le parallèle ou la complémentarité. Whale apporte dans le thriller quelque chose de la SF qu’il pratique (cf. le décalage entre technologie futuriste et XVIIe siècle dans Les pilleurs d’âme).

Laurent Whale wanted Goodbye Billy
L’individu aurait été aperçu au ranch d’Envie de Livres.

Les racines de l’intrigue contemporaine plongeant au XIXe siècle, on retrouve la même dualité dans la trame chronologique du récit où les chapitres alternent le périple de Benton et celui de Billy le Kid. Deux trajectoires opposées : le premier voit son équipe se souder tandis que les compagnons du second tombent un par un. Le vieux et le récent se renvoient la balle (et même plusieurs balles, vu comment ça canarde), avec pas mal de scènes qui se font écho (les outlaws cernés dans une cabane, les duels au pistolet, les cavales pour échapper aux forces de l’ordre…).
Whale a bossé son contexte de western et la bio de William H. Bonney. Il en ressort un portrait, un décor, des situations qui sonnent juste avec en prime une ampleur digne de Sergio Leone ou Sam Peckinpah.
Comme pour Les pilleurs d’âmes, Whale s’est plongé dans la documentation comme s’il préparait l’agrégation d’histoire sur la guerre de Lincoln et la vie du Kid. Au-delà de la seule maîtrise du sujet, on sent qu’il s’est éclaté dessus. Il rend le plaisir dans son texte et t’en fait profiter.
Il aurait pu balancer les infos sur Billy le Kid dans la trame XXIe siècle en mode Alain Decaux raconte. Mais non, il s’offre des chapitres de pur western en plein thriller. Grand malade, va ! Et ça fonctionne ! Rien de bancal au niveau de l’écriture, qui accouche de deux récits différents dans leur langage, leur rythme, leurs couleurs (normal, deux genres distincts) mais avec une parenté dans la patte (forcément, c’est le même auteur). L’Irish coffee sous forme de roman : le whiskey/thriller d’un côté, le café/western de l’autre, et au milieu une zone de contact où les deux s’interpénètrent en produisant de jolies volutes (jusqu’au moment où tu le siffles cul sec, mais c’est une autre histoire…).

Le seul défaut que je vois, c’est l’intrigue secondaire autour d’Horowitz, la miss informatique. À moins que j’aie raté quelque chose, ce fil ne m’a pas semblé utile ni pertinent, presque contre-productif. L’éternel drame des intrigues secondaires… Quand on a une bonne histoire principale et un bouquin copieux, pourquoi s’embarquer vers des chemins de traverse hasardeux ?… Enfin, ça reste un détail dans la mesure où 95% du roman portent sur l’enquête de Benton et les péripéties de Billy. Comme Les Rats de poussière ont été conçus comme une série*, peut-être que cette histoire dans l’histoire sert à poser des éléments pour la suite**. Je serai vite fixé, j’ai sous la main le tome 2, Le manuscrit Robinson (qui n’a pas été inspiré par Simon et Garfunkel).
(* Série dans le sens où il y a plusieurs tomes, mais chacun raconte une histoire indépendante et complète.)
(** D’après mes renseignements, c’est le cas. Donc le fil Horo peut être pris comme un petit hors-sujet si on se limite au tome 1 ou une amorce si on prend la série dans sa globalité).

Pour un premier thriller, Whale s’en sort avec les honneurs. Le gars n’étant pas non plus un débutant, ça paraît logique, mais on a déjà vu des changements de registre qui ne se passaient pas aussi bien. Voilà la marque d’un bon auteur : être capable de se renouveler et de tout écrire. En gardant d’un bouquin l’autre ce petit quelque chose à soi. Ici, le mélange des genres, l’aviation, le jeu entre précision historique et fiction…
Le monde des lettres se divise en deux catégories : ceux qui ont un stylo chargé et ceux qui creusent. Laurent Whale ne manque pas de munitions.

Western Bon Brute Truand

2 réflexions sur « Goodbye Billy – Laurent Whale »

  1. Une histoire que tu donnes envie de lire et comme j’aime bien les pavés, surtout téléchargeables sur ma liseuse…. je cours l’acquérir, enfin mes doigts vont juste courir sur le clavier pour ce faire, puisqu’il est disponible en numérique ! 🙂

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