Critiques express (26) La tactique des gens d’armes

Après “Aux armes !”, L’art de la guerre de Machiavel et celui de Sun Tzu, voici le quatrième et dernier volet de mes lectures militaires. Enfin “dernier”… S’il est aussi définitif que la der des ders, on risque de reparler souvent du sujet… Mais bon, on va marquer une pause, le temps de reconstituer nos forces avant de remonter au front, baïonnette au canon.

Couverture La guerre de Sécession Les Etats désunis André Kaspi Découvertes Gallimard

La guerre de Sécession, les États désunis
André Kaspi

Gallimard

On dit souvent que la Grande Guerre est le premier conflit moderne. Comme s’il s’agissait d’une course, comme si les historiens avaient tendance à oublier que l’Histoire ne fonctionne pas qu’à la rupture mais surtout par le biais d’évolutions qui se mettent en place sur le temps long et rendent caduques dans bien des cas la notion de “premier”, vu qu’il y a toujours en amont un petit truc qui fait que (un peu comme dans cette phrase interminable).
Sur le sujet, j’aurai une pensée pour mon arrière-grand-père qui, en 1914, a démarré la guerre dans la cavalerie. Dragon puis cuirassier, sous un uniforme pour ainsi dire inchangé depuis les années 1800 ! Elle est belle, la modernité !…
Cette guerre moderne, la fameuse, pointe le bout du nez pendant la période napoléonienne. Les petites troupes à forte proportion de mercenaires étrangers deviennent des armées maousses composée d’effectifs nationaux issus d’une conscription de masse. La conduite de la bataille change pour ne plus se contenter de mettre l’adversaire en déroute mais viser son anéantissement. Napoléon, premier non (enfin si mais juste tant que Napoléon Ier, lolilol), précurseur oui. Ce qui nous amène une cinquantaine d’années plus tard à la guerre civile américaine, décrite par l’historien Bruno Cabanes comme “une guerre entraînant la mobilisation des hommes en âge de porter les armes, l’utilisation massive des femmes comme main-d’oeuvre de substitution, celle de toutes les ressources de l’économie au service de l’effort de guerre et la mobilisation idéologique”, soit la définition d’une guerre totale donc moderne. Et moderne, la guerre de Sécession l’est : train, télégraphe, mitrailleuses, barbelés, premier sous-marin, début de la guerre en trois dimensions avec l’observation par ballon (quoique déjà expérimentée par les Français à Fleurus en 1794), cuirassés dégommant des bateaux à voile… On entre de plain-pied dans l’ère moderne, l’autre pied étant déjà dans la tombe.

Or donc, la guerre de Sécession est un conflit majeur, incontournable pour les passionnés d’histoire militaire contemporaine, mais pas que. Tout aussi indispensable pour appréhender l’histoire des USA, puisqu’il s’agit de l’événement le plus important et, à concurrence avec le 11-septembre, le plus traumatisant pour la nation américaine. Dans la mesure où aujourd’hui encore les différences de mentalité Nord-Sud restent perceptibles, on ne peut passer à côté du sujet pour comprendre la culture, ou plutôt les cultures américaines.
Tout ça pour en arriver à l’ouvrage d’André Kaspi, qui constitue une excellente porte d’entrée sur la question. Publié en Découvertes Gallimard, il s’agit d’un excellent titre de vulgarisation. En moins de 200 pages, Kaspi offre un panorama complet, alliant vue d’ensemble du conflit (origines, déroulement, conséquences), approches thématiques et nombreux témoignages. Le petit format a les qualités de ses défauts et vice-versa : les illustrations sont petites, la police de caractères taille 6-8 demande de bons yeux, la mise en page est chargée à mort pour tout faire tenir, mais au moins on a un bouquin complet, pourvu d’une riche iconographie et pas onéreux (ma version est en francs, mais en monnaie contemporaine, il tourne autour de 9 euros, voire la moitié d’occasion).

Couverture L'art de la guerre par l'exemple Frédéric Encel Champs Flammarion
C’est vert mais juste !

L’art de la guerre par l’exemple
Frédéric Encel

Flammarion

Encore un bouquin qui demande des yeux de sniper, à croire que c’est un principe en littérature militaire… À force de s’user les yeux sur des polices de caractères minuscules, on va finir par ne plus voir arriver l’ennemi…
L’ouvrage s’articule en deux parties : les hommes (au nombre de 25), les batailles (au nombre de 39). Pour les premiers, un classement en trois étiquettes : théoriciens, stratèges (pour la grande échelle) et/ou tacticiens (sur le terrain). Quant aux secondes, on les trouvera rangées en décisives, mythiques et/ou légendaires. Comme toute sélection et toute classification, celles-ci peuvent prêter à discussion. Après, vu l’ampleur du sujet, l’exhaustivité relève de l’exercice impossible, sauf à écrire une somme de 10000 pages. L’art de la guerre par l’exemple se pose d’abord en ouvrage d’approche, à compléter avec d’autres recueils procédant d’un esprit identique, comme l’Anthologie mondiale de la stratégie de Gérard Chaliand.
Gros avantage de l’ouvrage, il va à l’essentiel en proposant des fiches synthétiques. C’était bien pratique à l’époque de sa sortie en 2000, quand Wikipedia n’existait pas. Aujourd’hui, l’accès à ce genre d’informations et d’analyses est beaucoup plus facile, mais ça n’en reste pas moins un bon bouquin.

Couverture Anthologie mondiale de la stratégie Gérard Chaliand Robert Laffont Bouquins

Anthologie mondiale de la stratégie
Gérard Chaliand

Robert Laffont

Je citais Chaliand dans la notice précédente, tout en parlant d’une somme de 10000 pages, ben on n’en est pas loin avec cette Anthologie mondiale de la stratégie. Achtung, pavé ! Volume de 1500 pages, une arme en soi ! Dans les 150 auteurs pour environ 170 extraits, avec malgré tout quelques trous, certains expliqués en intro, d’autres plus mystérieux. Pas de Moyen Âge européen, pas de Japon féodal ou post-Meiji, dommage. On ne jettera pas la pierre à Chaliand concernant l’absence de l’Afrique subsaharienne et de l’Amérique précolombienne, les sources d’époque font défaut.
L’anthologie obéit à un principe simple : un découpage chronologique de la plus haute antiquité à nos jours, sur une articulation mi-temporelle mi-spatiale (Grèce et Rome, Byzance, Chine, Asie centrale, Europe découpée par siècle du XVe au XXe, ère nucléaire…). Hormis une brève notice pour situer chaque extrait et son auteur, du texte d’époque et rien que du texte d’époque pour donner un panorama complet de la stratégie à l’échelle du globe depuis la première mention d’une guerre qui nous soit parvenue.
Parmi les auteurs cités, on trouvera les classiques Xénophon, César, Sun Tzu, Vauban, Napoléon, Jomini, Clausewitz, Rommel, Guderian… Au côté des ces têtes d’affiche habituelles, beaucoup d’extraits et d’auteurs rares, qui sortent des tartes à la crème gréco-romano-européano-nombrilistes. Une part conséquente de l’ouvrage permet de découvrir Indiens, Arabes, Turcs, Persans, Mongols, trop souvent absents ou mentionnés à l’arrache dans d’autres ouvrages.
Parmi les recueils sur la stratégie, l’anthologie de Chaliand représente LE livre, exceptionnel autant sur le balayage quasi-exhaustif du sujet que pour le nombre de portes qu’il ouvre en matière de lectures complémentaires.

En bonus, cette excellente vidéo sur “le vrai visage de la guerre” par BatBailey’s.
Publié le Catégories Critiques express

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