L’art de la guerre – Nicolas Machiavel

L’art de la guerre
Nicolas Machiavel

Robert Laffont

À la guerre, le général qui l’emporte… ben ça dépend. Des fois, c’est celui qui a la plus grosse armée, d’autres fois celui qui aura la mieux équipée, parfois ce sera une question de moral des troupes ou d’audace dans le plan tactique. M’enfin, dans la majeure partie des cas, on notera que le vainqueur a potassé son sujet avant de débarquer sur le champ de bataille et que les touristes ne font pas long feu. Dans le chaos de la mêlée, le mieux préparé fera preuve d’adaptation quand son dilettante d’adversaire se contentera de recourir à une improvisation brouillonne et peu efficace.
“Place au combat !” comme dirait BatBaileys.

L'art de la guerre Nicolas Machiavel Sun Tzu

Écrit entre 1519 et 1520, publié en 1521, présenté sous forme de dialogue socratique, Dell’arte della guerra fut un succès de librairie au XVIe siècle, moult fois réédité et traduit, passant même à deux doigts d’une adaptation à Hollywood sauf que personne n’avait inventé le cinéma. Ouvrage typique de la Renaissance, il place le modèle antique au cœur de son propos et s’inscrit dans la vague de littérature militaire initiée à la fin du siècle précédent sous la triple impulsion de la redécouverte des Anciens (Végèce, Frontin…), de l’imprimerie et des changements majeurs dans la conduite de la guerre (Guerre de Cent Ans, première guerre d’Italie).
Au sein de l’œuvre de Machiavel, L’art de la guerre forme plus ou moins une trilogie avec Le Prince et les Discours sur la première décade de Tite-Live. La guerre étant endémique en cette époque, le prince machiavélien y sera tôt ou tard confronté et se doit de maîtriser le sujet. Quant au lien avec Tite-Live, il passe par ceux que Nico appelle “mes chers Romains”, cités toutes les deux lignes dans le titre qui nous occupe aujourd’hui.

Sur un plan militaire, ce bouquin ne tient plus que de la curiosité d’érudit. À la différence d’un Sun Tzu dont les principes stratégiques sont assez généraux pour rester d’actualité, ceux de Machiavel sont très datés. Sa conception appartient à ce que l’historien Victor Davis Hanson appelle “le modèle occidental de la guerre”, à savoir la recherche de LA bataille décisive, qui doit régler le sort de la guerre d’un coup d’un seul, bataille basée sur le choc frontal et bourrin de deux masses de combattants. Autant dire un modèle périmé avec la prolifération des conflits asymétriques depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.
On en dira tout autant de la partie pratique où il est question de piques, d’arbalètes et de charges de cavalerie, toutes choses fort peu usitées dans les armées contemporaines.
L’art de la guerre n’est par ailleurs pas exempt de critiques. Il manque à ce guerrier en chambre de Machiavel l’expérience du terrain. Il passe ainsi à côté de révolution de la poudre. Semi-reproche, vu qu’à l’époque, le feu est loin d’avoir la puissance et la prépondérance qui seront siennes aux XIXe et XXe siècles. L’artillerie est peu maniable, peu fiable et dotée d’une cadence de tir très faible, les armes à feu individuelle itou, autant dire qu’une à trois salves maxi et remballez musette. La plupart des batailles de l’époque se résolvent par une boucherie à l’arme blanche, au corps à corps. Rares sont les cas où l’emploi de la poudre se révèle décisif (Cérignole en 1503, Marignan en 1515). Pendant les guerres d’Italie, l’artillerie sert surtout pour les sièges et il faudra attendre le XVIIe siècle pour voir se développer une véritable artillerie de campagne dans les armées européennes.

À côté de ça, Machiavel a bien perçu les changements et problématiques de son temps. Pour rester sur la question de la poudre, il n’est pas hermétique sur la question, puisqu’il propose d’inclure des arquebusiers dans son ordre de bataille.
Sa conception tactique, comme à peu près tout dans son Art de la guerre, s’inspire beaucoup du modèle romain adapté à sa propre époque. Ce dernier point est essentiel pour comprendre son traité militaire, qui ne se limite à ressusciter d’anachroniques légionnaires. Machiavel propose une troupe à la romaine, basée sur l’infanterie, casquée et cuirassée, en lui opposant la vulnérabilité des piquiers suisses et allemands, peu protégés. Le cœur de son armée sera équipé d’épées pour intervenir au contact une fois le premier choc passé. On se situe là dans le pur système romanisant, organisé sur le modèle manipulaire. Mais pas que. La base de la tactique médiévale, c’est la charge de cavalerie lourde. Sur le modèle de la phalange macédonienne réinventée par les Suisses fin XVe siècle, soit la grande “innovation” de l’époque, Machiavel intègre piquiers et hallebardiers pour briser les charges. Il complète son effectif avec des arbalétriers et des arquebusiers pour harceler l’ennemi à distance avant qu’il n’arrive au contact. Combinant choc et feu, à même de lutter aussi bien contre les cavaliers que les fantassins, l’ensemble est très moderne pour son époque… même si Machiavel n’a rien inventé. Il s’agit plus ou moins du dispositif espagnol lors de la bataille de Cérignole, c’est-à-dire la base de ce qui deviendra le redoutable tercio.

Le trait de génie de Machiavel, c’est d’avoir capté les changements de son temps. Pour lui, l’infanterie est amenée à devenir la reine des batailles. En termes d’effectifs engagés, elle l’a toujours été par rapport à la cavalerie, mais elle prend peu à peu la première place au niveau tactique. Terminé le temps où la fine fleur de la chevalerie chargeait l’ennemi de face avec la subtilité d’un bulldozer, le désorganisait en s’enfonçant comme un coin dans sa ligne de front, brèche dans laquelle s’engouffrait la piétaille pour finir le travail dans un foutoir pas possible. L’arc long, l’arbalète et l’arquebuse ont démontré la fragilité de la charge, quand le second rang de cavaliers s’empêtre dans les cadavres du premier, fauché par les projectiles (Azincourt, Cérignole). Autant pour la pique sur laquelle s’embrochent les preux paladins (Grandson en 1476). L’infanterie va désormais dominer le champ de bataille.
Au-delà des aspects tactiques, un profond changement s’est opéré à la fin du Moyen Âge dans la conduite globale de la guerre, conduisant à une évolution obligée vers la prééminence de l’infanterie. Les petites bastons entre seigneurs locaux, à effectifs et enjeux limités, cèdent la place aux guerres XXL entre États. Au lieu du comte Bidule contre le baron Trucmuche, ce sont la France, l’Angleterre, l’Espagne, le Saint-Empire qui s’affrontent à grande échelle. Les effectifs militaires – ainsi que les pertes – grimpent dans les mêmes proportions. Donc infanterie. Parce que pour pouvoir suivre le rythme et aligner de plus en plus de gus, il faut aller au plus simple et au moins coûteux : le fantassin.
Sur le modèle romain, Machiavel propose rien de moins qu’une conscription pour alimenter les armées. Dans son optique, une milice nationale levée en cas de conflit serait moins coûteuse que l’entretien d’une armée professionnelle permanente ou le recours aux mercenaires. Moins turbulente aussi en temps de paix que des guerriers désœuvrés par leur chômage technique. Plus fiable enfin, les troupes stipendiées étant souvent versatiles et la classe militaire de métier, soit en clair la noblesse, parfois prise d’appétit de pouvoir qu’elle conquiert à la pointe de l’épée. Le Nico fait pour l’occasion preuve d’une belle mauvaise foi en “oubliant” que les Romains possèdent un noyau de troupes professionnelles formé par les vétérans et recourent en masse aux mercenaires, auxiliaires, pérégrins et autres contigents “alliés”. Dans tous les cas, et on en revient à la philosophie politique héritée en droite ligne du Prince, l’État doit s’approprier la violence et la confisquer aux trublions des bellatores.
L’idée de conscription mettra un certain temps à s’imposer, ce qui doit beaucoup aux nombreuses guerres. La fréquence de ces dernières impose une armée permanente, donc professionnelle. Pourtant, plusieurs principes préconisés par Machiavel autour de son idée phare entreront très tôt en application, justement parce qu’ils sont adaptés à une armée de métier. Il insiste entre autres sur l’entraînement et la discipline. Celle-ci fait bien souvent défaut aux armées du Moyen Âge et de la Renaissance, entre mercenaires qui tournent casaque sans combattre ou nobles chevaliers qui chargent sans attendre les ordres.
Au-delà des considérations techniques changeantes dans le temps, la pérennité de certaines questions permet à L’art de la guerre de conserver une relative actualité. On citera le débat armée de conscrits vs armée de métier en France à la fin des années 90, le poids financier d’une armée permanente (46 milliard d’euros pour la France en 2020), la gestion publique/privée des questions militaires et le retour en force du mercenariat via les compagnie privée de sécurité depuis le début des années 2000, etc.

L’ouvrage aura un intérêt variable en fonction du lecteur. Indispensable pour comprendre la pensée machiavélienne, anecdotique sur le plan militaire (sauf si vous jouez à la série Total War), aride sur les passages techniques (faut reconnaître que le creusement de fossé, dans le genre palpitant…), passionnant sur l’esprit de la Renaissance et les mutations d’une époque qui se cherche entre Antiquité, Moyen Âge et modernité.

Publié le Catégories Les chroniques

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