L’art de la guerre – Sun Tzu

L'art de la guerre Sun Tzu Flammarion Champs

L’art de la guerre
Sun Tzu

Flammarion

J’ai envisagé un temps d’écrire une chronique complète sur L’art de la guerre, sauf que la plupart des éditions sont commentées et annotées en abondance, que tout a déjà été dit sur ce bouquin et je ne vois rien à apporter de plus à la littérature sur le sujet en tant que tel. Je l’aborderai donc par la bande.
Pour ceux qui ne connaîtrait pas ce classique, il s’agit d’une compilation de conseils militaires rédigés à une date floue (sans doute la charnière des Ve et IVe siècles av. J.-C) par un type dont on ne sait rien. Ouvrage de haute valeur sur la conduite stratégique et tactique de la guerre, ses enseignements restent d’actualité, moyennant quelques adaptations, vu qu’on se bat assez peu à la hallebarde de nos jours.

L’art de la guerre est souvent mis en comparaison avec De la guerre de Clausewitz, avec pas mal d’oppositions entre les deux. Sur ce point, je vous renvoie à Wikipedia, qui propose une version concise et claire. Je trouve que cette opposition n’a pas grand sens vu la nature des enjeux militaires qui préoccupent chacun de ces deux penseurs, guerre de conquête chez l’un, guerre d’anéantissement chez l’autre.
À l’époque de Clausewitz, l’idée de conquête occupe encore les esprits et les armées mais n’a en vérité plus grand sens dans la réalités des faits sur le théâtre européen : l’existence d’États-nations et l’émergence des nationalismes empêche toute annexion durable (cf. la turbulence des entités composant l’empire napoléonien et la longévité (sic) dudit empire).
Dans le cadre d’une guerre de conquête-occupation-assimilation au sein d’un espace culturel plus ou moins homogène, Sun Tzu y va à l’économie de pertes et de destructions. Sauf à vouloir administrer un désert, t’évites de tout pulvériser sur ton passage. Logique.
Clauclau, lui, propose l’anéantissement à tous les étages en se basant sur les batailles napoléoniennes, soit un cas unique dans l’Histoire pour en tirer une théorie générale sur la guerre, autant dire une méthodologie sujette à débat. On notera à quel point le concept a fonctionné… Napoléon et son épopée militaire, c’est une quinzaine d’années de batailles si décisives qu’elles ont été ininterrompues (donc un échec). La guerre franco-prussienne de 1870 n’a fait que préparer le terrain à la Grande Guerre, laquelle a eu pour conséquence la Seconde Guerre mondiale (donc un méga échec). La belle théorie clausewitzienne est inopérante dans les conflits asymétriques type mouvements de guérilla, conflits de décolonisation, guerre contre le terrorisme (donc encore un échec). En fait, c’est à se demander si l’anéantissement a prouvé une seule fois son efficacité à l’échelle d’une guerre et pas juste pendant quelques batailles ponctuelles qui n’ont à l’arrivée rien réglé…
Les réflexions de Clausewitz sur la guerre, sur les liens de celle-ci avec la politique et la société, sur la préparation d’un conflit, sur la conduite de la bataille, bref plus ou moins tout est pertinent chez lui. Ce n’est pas pour rien si le gars est considéré comme une référence. Sauf que les modèles tirés de ces enseignements sont tous foireux. L’anéantissement a par définition ses limites : l’adversaire, comme un troll, régénère sur le moyen ou long terme, cf. l’Allemagne entre 1918 et 1939. La seule option “parfaite” du concept d’anéantissement serait de napalmer ou nucléariser le pays ennemi d’est en ouest et du nord au sud pour l’annihiler de manière intégrale et définitive… soit une défaite diplomatique (mise au ban des nations), politique (l’opinion publique va pas aimer), environnementale, etc.

Je trouve plus intéressant de comparer L’art de la guerre à ce qui se fait à la même époque en Europe, en particulier chez les Grecs, qui ont posé les bases du “modèle occidental de la guerre” (Victor Davis Hanson), avec recherche de l’affrontement décisif en bataille rangée. Donc une guerre qui fait l’impasse sur le renseignement (l’ennemi est connu, c’est la cité d’à côté), le harcèlement, la guérilla, le mouvement, la poursuite (de toute façon, sans cavalerie, à pied et en armure, tu ne poursuis pas grand monde). Une doctrine qui mise tout sur le fantassin (donc lent) et le choc, et même si par la suite les Romains s’adapteront pour une plus grande souplesse (dont l’absence a valu à la phalange de se voir annihiler, cf. le cas d’école des Cynocéphales en 197 av. JC), ils resteront démunis face aux peuples cavaliers (Scythes et Parthes), qui jouent de leur mobilité et du harcèlement à distance.
Sun Tzu, c’est tout l’inverse. Ses conseils regorgent de souplesse, de mouvement, d’évitement, de reconnaissance, de renseignement (concept qui n’apparaîtra dans les manuels militaires européens qu’aux XVe-XVIe siècle). Il est aussi beaucoup question de ruse et de duperie, à mille lieux des conceptions médiévales européennes où la guerre doit se mener dans l’honneur. Ça m’a toujours fait rigoler de voir associer conduite honorable et boucherie : il n’y a jamais eu le moindre honneur ni la moindre gloire à charcuter des gens. D’autant plus marrant qu’en Europe, l’arbalète, l’arquebuse et les premières bombardes seront considérées comme des inventions diaboliques – vous pensez, capables de percer une armure et d’abattre de preux chevaliers, maniées par des péons, que voilà de viles armes – mais ça n’empêchera pas les généraux d’en employer à fond les ballons, tout déshonorant que soit leur emploi.
Bref, c’est pour ça que j’aime Sun Tzu. Son approche ne s’encombre vise au pragmatisme sans s’encombrer de fantaisie. Ses conseils prônent la souplesse et l’adaptation, soit la seule et unique base valable de toute tactique. La guerre n’est qu’adaptation du grand et beau plan initial aux réalités pratiques.

Le mot de la fin concernera l’application de Sun Tzu au quotidien, que beaucoup prônent ici ou là… On peut, mais je déconseille. Je rappelle qu’on parle d’un ouvrage militaire et que son champ d’étude et de conseil couvre la guerre, pas autre chose. Il ne s’agit pas d’un manuel d’économie ou de développement personnel.
Le monde de l’entreprise a découvert l’existence de Sun Tzu dans les années 80 et a adapté L’art de la guerre à son fonctionnement. Suffit de voir la place qu’occupe le champ lexical de la guerre dans le discours économique. On attend toujours les bienfaits du néo-libéralisme… Le seul résultat d’une guerre, qu’elle soit militaire ou économique, c’est de causer beaucoup de victimes et de faire beaucoup plus de perdants que de gagnants.
Quant au versant développement personnel, la chose revient à considérer l’autre comme un adversaire par essence et envisager toute forme de relation humaine comme fondée sur l’affrontement. Pas de concorde possible, rien que du conflit.

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