Chair à canon

Chair à canon
(Jean-Michel Calvez)

Si je vous dis “une poignée de Russes grenouillant dans un char en pleine guerre d’Afghanistan”, vous me répondez ?… La Bête de Guerre de Kevin Reynolds. Bonne réponse et bon film.
Côté bouquins sur le sujet, voici, avec Chair à canon, le premier volet du triptyque consacré à Lune Ecarlate Editions comme je l’avais annoncé ici.
Direction l’Afghanistan des années 80 !

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Sauf erreur de ma part, la plus longue série s’appelle Guiding Lights (Haine et Passion ou Les Vertiges de la Passion en VF), qui aura pourri les ondes et les écrans entre 1937 et 2009.
L’Afghanistan semble un sérieux concurrent au titre, un possible recordman dans quelques années. Six saisons ininterrompues depuis presque quarante ans (1979-89, 1989-92, 1992-96, 1996-2001, 2001-14, 2015-…), c’est beau… Ou très moche. Et si, comme moi, vous trouvez que l’intrigue s’enlise depuis un bail, rabattez-vous sur les spin-offs. Les producteurs et scénaristes se sont lâchés : Iraq, Syrie, Daech, attentats aux quatre coins d’un globe qui n’en compte aucun, y en a pour tout l’égout (elle est facile, je sais).
Je reviens aujourd’hui sur la saison 1. La guerre de 1979-1989 initie une fête du slip qui allait laisser de sacrées traces. Pourtant, on n’en entend jamais parler. Une espèce de conflit mineur sans enjeux, une de ces sales petites castagnes comme il y en a plein la Guerre froide, deux fois rien en somme. Sans blague, on parle là d’un événement historique majeur : une des grandes sources du merdier actuel. Rien que ça. Guerre civile non-stop ici, effondrement de l’URSS là… bastion du terrorisme ici, 11-septembre là-bas… on remplirait un bottin avec les conséquences directes et indirectes de l’Episode I.

Dans Chair à canon, on n’en est pas encore là. Pendant que l’Occident dit “civilisé” se farcit les oreilles de synthé, le pif de coke et le fion de sida, l’oURSS russe déploie ses papattes pleine de griffes sur un Afghanistan qui n’en demandait pas tant.
Le texte est court (60 pages), vendu sur le site de l’éditeur comme une novella – terme piqué à la langue de Dante et Rocco. Dans l’insatisfaisante classification anglo-saxonne, la novella se glisse entre short story (nouvelle) et novel (roman) et s’apparente à du roman court plutôt que de la longue nouvelle. Après, personne ne tombe d’accord sur la définition et bibi ne compte pas trancher le débat. Toujours est-il qu’une centaine de pages pour un roman court, ok. Mais 60, soyons sérieux… Dans mon monde, ça s’appelle une nouvelle.
Mais “je ne vous jette pas la pierre, Pierre”, ou juste un gravier de principe. Vu la difficulté à fourguer de la nouvelle en France, tu m’étonnes qu’il faille recourir à des subterfuges sémantiques…

En voiture, Simone, on plonge dans le texte ! Qu’est-ce que la bête de guerre a sous le capot ?
Calvez a bien bossé la fiche technique du char T-72, j’ai vérifié. A signaler tout de même la mention erronée d’“antimissiles Sagger” alors qu’il s’agit a) de missiles antichars ; b) d’une désignation OTAN (un Russe parlerait de Malyutka) et c) d’une confusion avec un missile sol-air SA-je-ne-sais-pas-combien. Et T-72 prend un trait d’union. Ces détails de pinailleur mis à part, l’auteur utilise son engin correctement et lui donne assez de corps pour le transformer en personnage à part entière.
Mention spéciale à l’illustrateur qui ne s’est pas contenté d’un char générique ou d’un modèle foireux. Il pète, le T-72 en couverture !
Si la présence d’un blindé lourd paraît incongrue dans le paysage afghan, sachez que les Popov en ont engagé pour de vrai dans le conflit. Ouaip, des chars dans un pays de montagnes… Le matos adapté… Remarquez, les divisions d’infanterie soviétiques alignaient de l’artillerie antiaérienne face à des rebelles afghans dépourvus d’aviation… L’absurdité de la guerre, c’est ça aussi.
Aux manettes du bestiau, trois Russes et leur guide afghan déboulent chez un couple d’autochtones. Du classique : le troufion bourrin-soiffard-queutard, le mercenaire avide et fourbe, l’officier qui fait ce qu’il peut pour gérer ses pieds-nickelés, le paysan fier et taiseux… Archétypes et compagnie. D’un côté, on peut reprocher à l’auteur des figures vues et revues. De l’autre, aussi bien les personnages que la situation proposent par ce biais une certaine universalité. Ces Russes en Afghanistan pourraient appartenir à n’importe quelle armée, en n’importe quel endroit du monde, à n’importe quelle époque. Ils vérifient l’axiome “armée en campagne + population civile = merdier”. A plus forte raison depuis qu’on a inventé la guerre totale, qui a fait passer les civils de victimes occasionnelles à cibles prioritaires.

Le récit se découpe en trois parties : thèse, antithèse, synthèse guerre, horreur, fantastique. Le glissement d’un genre l’autre s’opère sans heurt ni transition artificielle.
J’émets une réserve sur la partie fantastique qui mériterait des explications, ou au moins des hypothèses, enfin quelque chose. Je n’ai rien contre les récits qui demandent au lecteur un travail d’imagination sur les blancs et les silences. N’empêche, ce serait pas mal d’avoir un bout de début d’amorce d’embryon de base pour lancer la machine. En l’état, on se retrouve même avec un sérieux problème (deux, en fait, puisque je dois l’aborder sans spoiler un tiers de l’histoire).
Bon. Mettons que quelqu’un meure dans d’atroces souffrances et que son esprit revienne se venger. On obtient La Presseuse ou Christine chez Stephen King, qui tiennent debout because contexte profane, en tout cas non religieux. Ici le bât blesse, faute d’une justification adaptée au contexte – un couple de paysans musulmans. Faut se lever de bonne heure pour trouver dans l’Islam des fantômes, revenants et autres esprits vengeurs. Peine perdue, même si ton réveil sonne à 4 heures du mat’. Je prends les devants sur toute objection qui se présenterait vêtue d’un djinn : les génies de la lampe brillent par leur absence.
Dommage, parce que le versant fantastique offre des perspectives intéressantes qui mêlent tragique et comique. Des morts connes à la Darwin awards, avec autant de gore que de justice/vengeance dedans. Aussi absurdes que l’événement-déclencheur-que-je-ne-vais-pas-spoiler, lui-même aussi absurde que la guerre qui l’a amené. Des poupées russes de l’absurdité.

Côté style, du bon et du moins bon. Trop d’erreurs de débutant pour un auteur qui n’en était plus à son coup d’essai avec ce texte. Une phrase interminable par-ci, une lourdeur par-là, pas mal de scories, trop d’adverbes en -ment… Et je ne parle pas de répétitions faciles à éviter : est-il besoin de préciser à 6 reprises qu’un T-72 pèse 40 tonnes ?… Le premier tiers du bouquin ne m’a pas emballé sur la forme. Dommage parce qu’on trouve aussi dans le texte des fulgurances quand l’auteur se lâche. Par exemple les passages au discours indirect libre ou le registre horrifique. Calvez semble plus à l’aise dans les formes décontractées et l’action/urgence/horreur que dans la narration peinarde et classique. A voir si c’est le cas dans ses autres nouvelles et romans, que je ne connais pas.
Petite citation avant de conclure : “Kharkov est très mauvais acteur, le capitaine le sait. Et c’est justement pour ça qu’il est inimitable. Parce qu’il a le don, celui d’énerver, d’exaspérer, jusqu’à faire craquer les plus endurcis et les rendre fous rien qu’à le voir faire son numéro.”

Bilan… un texte pas simple à bilaner (il est tard, je néologise avec ce qui me reste de cerveau fonctionnel).
Chair à canon contient des choses intéressantes. J’en retiens surtout un mélange des genres bien fichu. Son gros défaut, je crois, réside dans le manque d’aboutissement. Un patch correctif serait le bienvenu pour une version 2.0. Dedans, je mettrais :
– une justification bienvenue pour le volet fantastique ;
– un polissage stylistique impératif ;
– en option, un prologue qui présenterait un peu mieux les Russes et leur situation (un char ne patrouille pas tout seul…) ;
– tant qu’on y est, sucrer le final pétaradant à la Rambo III et s’arrêter à la deuxième ligne de la page 59. Conclure la nouvelle sur une chute… comme une nouvelle, quoi.

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