Une histoire du diable – Robert Muchembled

Vous venez de commencer à lire le 666e article publié sur le blog.
666, rien que ça ! Le chiffre de la Bête, comme ils disent à Trente millions d’amis.
Une occasion pareille ne se présentera pas deux fois, marquer le coup semble donc de rigeur. Fêtons l’événement en compagnie d’un invité de circonstance : le Diable !

Couverture Une histoire du Diable Robert Muchembled Seuil

Rappelez-vous la chronique du Necronomicon où j’avais mentionné ma reconversion professionnelle dans la démonologie. Grâce à mon diplôme tout frais sorti de mon atelier de faussaire, procéder à l’invocation du seigneur des enfers sera une bagatelle.
Faut juste que je remette la main sur la notice… Ah voilà.
Première étape, “tracer un grand pentacle avec plein de symboles ésotériques autour”. Ça part moyen, je ne sais pas dessiner… Je vais les photoshoper, ça fera l’affaire.
Après… J’arrive pas à me relire à cause des râtures. Super… On continue. “Amener au centre de l’étoile le corps qui servira de réceptacle à l’esprit malin : une vierge nue, Satan l’habite”. Pour que mon casier judiciaire le reste, vierge, je vais moi aussi jouer au malin pour rester dans le ton. À la place, je mets une Mytilus edulis avec sa coquille encore fermée, ça revient au même. Le plus important, c’est la symbolique.
Enfin, la formule. ABRACADABRARACOURCI IÄ IÄ CTHULHU FHTAGN MÉTISPHO… Merde. MÉPISTO… P’tain de nom à coucher dehors !… TRUCMUCHEPHÉLÈS TIRELIPIMPON GO GO GADGET AUX MAJUSCULES HACK AND SLASH DIABLO !

Je m’attendais à un boucan d’enfer que même Renaud en serait jaloux. La super invocation de la mort a juste produit un “prrt” flatulent. Quant à l’autre glandouniousse avec ses cornes et sa fourche, il brille par son absence.
Bon…
Qu’est-ce qu’on fait ?
On range les cotillons et on prend un livre ?

Une histoire du Diable Robert Muchembled Fred Un K à part

Une histoire du diable, XIIe-XXe siècle
Robert Muchembled

Seuil

Connu pour ses travaux sur les sorcières – comme historien, pas comme inquisiteur –, Robert Muchembled propose de retracer l’histoire du Diable et de ses représentations depuis le XIIe siècle.
Le bouquin est correct mais Bob nous a habitués à mieux. Ses recherches sur la violence, sur les sorcières, sur l’opposition entre culture des élites et culture populaire, oui, mais le Diable sur une échelle chronologique aussi ambitieuse, mouais… Peut-être s’agissait-il d’un ouvrage de commande pour surfer sur la vague millénariste annonçant l’apocalypse, la fin du monde, la libération de Satan, bref toutes les fariboles autour de l’an 2000, l’année du dépôt légal (“comme par hasard”, diraient nos chers amis complotistes). Voilà qui expliquerait certains défauts.

Jusqu’au Xe siècle, le Diable n’existe pas. Pas dans le livre en tout cas. Le siècle suivant est expédié pour annoncer que la figure du Diable est floue, multiple parce que pas encore trop fixée, et concurrencée par une tripotée de bestioles du petit peuple (elfes, gobelins, kobolds).
Nous arrivons au XIIe siècle où la figure du Diable va commencer à prendre forme et se définir petit à petit autour de deux images concurrentes : la monastique, avec du péché et du Mal dedans, et la populaire, décontractée, pleine d’histoires mettant en scène un Malin pas très futé (un comble !), grotesque et rigolo.
Tout ça à vitesse grand V en un seul chapitre, avant d’embrayer sur le XVe siècle. Attends, on n’était pas au XIIe ? Les numéros XIII et XIV sont passés où ? À peine évoqués.
La tranche moderne XVe-XVIIIe est excellente quant à elle. Normal, il s’agit de LA période de Muchembled, on sent qu’elle l’intéresse (tout comme on sentait que la précédente ne l’intéressait pas). On voit à la fin du Moyen Âge le Diable se fixer pour de bon sur l’apparence qu’on lui connaît et, au plan des mentalités, devenir la figure du Mal absolu, soit un bon moyen de terrifier le pékin pour qu’il se tienne à carreau. Loin des angelots joufflus, des harpes et de la lumière, le christianisme de l’époque est une religion fondée sur la peur. En témoigne la chasse aux hérétiques et aux sorcières : si tu déconnes, tu finis en enfer… et on t’aide à t’y rendre sur l’air de Allumez le feu.
Le processus de starification de Satan atteint son apogée au XVIe siècle, qui marque aussi le pic des procès pour sorcellerie. On sait que les historiens pourraient donner des leçons de recyclage à tous les écologistes de la planète. Muchembled enfourche son cheval de bataille comme Carabosse son balai et offre à ses sorcières chéries un traitement de faveur avec un développement maousse.
On enchaîne sur la fracture amorcée au XVIIIe siècle avec les Lumières et poursuivie au XIXe avec le positivisme et le laïcisme. Le Diable glisse de la sphère religieuse globale pour s’individualiser au cas par cas et devenir le démon intérieur.
Au XXe siècle, patatra, le bouquin part en vrille totale pour devenir un catalogue d’œuvres, surtout axé sur les arts visuels populaires (en clair, un peu de BD et beaucoup de cinéma, ce dernier se taillant la part du lion). Un feu d’artifice de titres, de titres et encore de titres, pour ainsi pas d’analyse ou alors superficielle. À courir trop de lièvres à la fois, Bobby finit par n’en attraper aucun. Certaines pistes m’ont laissé dubitatif : je cherche encore le rapport entre le Diable et les légendes urbaines.

Je ressors donc de cette lecture mi-figue mi-raisin, avec la sensation que le pacte n’a pas été respecté. En guise de XIIe-XXe, on se retrouve surtout avec du XVe-XVIIIe. Soit un ouvrage bancal, très dense, détaillé et pertinent sur la partie centrale, trop rapide sur l’amont et foutraque sur l’aval. Si prêcher pour sa paroisse est dans le ton pour une Histoire du Diable, il n’en reste pas moins dommage d’avoir sabré la période médiévale et de s’être égaré dans la contemporaine pour ne se concentrer que sur la moderne.
Après, vu le peu de titres sérieux sur le sujet où les productions de guignols sont légion, on se contentera de ceui-ci, stimulant, documenté et pourvu d’une abondante bibliographie pour compléter les lacunes qu’il affiche.

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