Le Necronomicon

L’heure est à la réorientation professionnelle ! Après des années à œuvrer comme consultant en consulting, j’ai décidé de trouver un vrai métier. Comme quoi, tout arrive dans le merveilleux pays de Candy d’Un K à part
Or donc, nouvelle carrière en vue, j’ouvre mon cabinet de démonologie !
À court d’argent ? Il suffit d’invoquer Mammon et Pappon. Des ennuis de santé ? Les démons Gogues et Mégog soulagent maux de ventre et désordres intestinaux. Besoin d’affection ? Deux ou trois succubes et c’est parti pour une nuit câline !
Je vous le dis, les amis, la démonologie, c’est l’avenir !
Mais attention si vous envisagez de suivre mon exemple. On ne se lance pas à l’aveuglette dans cette branche occulte, sinon c’est un coup à finir comme Tarzan, empalé par le trognon sur le bras d’une dryade. Un plan de carrière, ça se prépare, avec formation et tout le toutim, à plus forte raison dans ce domaine où les affabulateurs et charlatans abondent. Certains livres vendus comme d’authentiques grimoires seraient en réalité des faux, voire des mythes. Prenez le Necronomicon, par exemple…

Necronomicon Abdul Alhazred

Necronomicon
Abdul Alhazred

En quelques mots pour ceux qui n’en auraient jamais entendu parler, le Necronomicon est un grimoire occulte au titre qui n’a aucun sens en grec, écrit par Abdul Alhazred (ou al-Hazred selon les graphies, ce qui ne change pas grand-chose, puisqu’en arabe ce patronyme n’a pas des masses de sens non plus). Il s’agit d’un ouvrage fictif, inventé par l’écrivain américain Howard Phillips Lovecraft (1890-1937).
S’il y a encore des cas désespérés pour croire à la galette Terre, aux abductions extraterrestres ou à la réalité de ce livre, je ne peux rien pour eux…
La Terre n’est pas plate mais ronde.
Les aliens n’enlèvent pas des quidams pour leur sonder le rectum. Quand ils veulent s’amuser, ils vont à La Fistinière, comme tout le monde.
Et surtout, le Necronomicon n’existe pas ! Il est sorti de l’imagination d’HPL, qui ne s’en est jamais caché et n’a jamais essayé de le vendre pour authentique.
Pas de livre, pas de chronique.
Suivant.

Necronomicon Simon Bragelonne

Necronomicon
Simon

Bragelonne

Inventé de toutes pièces par Lovecraft, le Necronomicon marqua assez les esprits pour que certains croient dur comme fer à son existence. Autant dire une clientèle potentielle et par conséquent une aubaine commerciale.
Ainsi naquit en 1977 le Necronomicon dit “Simon”, publié par Herman Slater, propriétaire de la librairie ésotérique The Warlock Shop (Le guerreverrou magasin), qui deviendra plus tard The Magickal Childe Bookshop (Le magicque enfante livremagasin). Cette échoppe, aujourd’hui fermée, fut en son temps le repaire de la communauté new-yorkaise des férus d’occultisme, sorciers wiccas, druides urbains et autres frappadingues new-age défoncés à la poussière de fée.
Le bouquin fut présenté comme authentique (ben voyons, y en a qui doutent de rien…), traduit par un certain Simon. Juste Simon. Ah bon, il a pas de nom ? s’étonnerait Jacques Villeret…
Parce qu’“on peut douter de tout sauf de la nécessité de se trouver du côté de celui qui a le pognon”, de dignes émules de Léodagan de Carmélide ont suivi l’argent pour retrouver la trace de ce mystérieux Simon. La piste des droits d’auteur les a menés à Herman Slater, le libraire-éditeur, Peter Levenda, auteur spécialisé dans l’occultisme, Khem Caigan, illustrateur, et toute la fine équipe de la librairie.
Plus tard, on apprendra le fin mot de l’histoire : l’idée d’un canular autour d’un faux Necronomicon avait germé lors d’une soirée arrosée entre potes à la librairie. Quand on sait que, parmi les pseudo-Necronomicon disponibles en librairie, la version Simon est celle qui a le mieux marché, ce best-seller sorti d’un verre de trop et d’un délire potache laisse rêveur sur le sérieux du monde éditorial et sur le QI moyen des lecteurs qui se sont rués dessus au premier degré…
L’idée était cocasse et aurait pu donner un excellent vrai-faux bouquin. Sauf que voilà, au sortir de cette soirée, l’info filtra, perdant au passage son côté fun et rigolo pour devenir “la très sérieuse maison The Warlock Shop va publier rien moins que le Necronomicon”. Donc attentes du public et maousse pression qui ont amené le projet dans la mauvaise direction que l’on imagine… Le bouquin fut écrit à la va-vite pour saisir l’opportunité commerciale avant que le soufflé ne retombe ou qu’un autre éditeur ne dégaine le premier.
Le résultat est décevant, un pensum doublé d’un gâchis monumental.

Necronomicon grimoire occulte livre de sorts
C’est plus ou moins comme ça tout du long : du charabia soporifique.

Le mastard de Bragelonne regroupe les quatre ouvrages écrit par le professeur Simon avant sa carrière de cerveau volant dans Capitaine Flam. Oui, quatre, parce qu’il y a eu d’autres publications pour exploiter le filon après le premier jet. Nous avons 1) Les Noms morts : histoire secrète du Necronomicon ; 2) Necronomicon ; 3) Le livre de sorts du Necronomicon et 4) Les Portes du Necronomicon.
Le Necronomicon en lui-même, je lui mettrais une note sur vingt oscillant entre “bof” et “mouais”. Les textes associés vont de “beurk” à “humpf”.
Le Necronomicon en tant que tel énumère des divinités et des incantations sur pas loin de deux cents pages. Et c’est à peu près tout. T’en as lu une, tu les as toutes lues. La seule partie intéressante, le témoignage d’Al-Hazred, n’occupe qu’une poignée de feuillets au début et à la fin. Au lieu d’une compilation barbante de charabia, ajouter des commentaires et annotations d’Al-Hazred pour personnaliser le grimoire et lui donner du corps aurait été bienvenu. Mais non, les auteurs se sont contentés de recopier des traductions de textes issus des corpus sumérien, babylonien, assyrien et chaldéen, et de saupoudrer le tout de quelques noms empruntés au mythe de Cthulhu.
Le comble de la fumisterie est atteint avec Le livre de sorts, qui présente les cinquante noms de Marduk, chacun accompagné d’un gribouillis, d’un rituel qui tient en quatre lignes et six autres d’explications fumeuses pour finir de meubler la page. Du pur remplissage, on ne peut pas faire plus inutile, plus creux, plus nase. On est loin du grimoire regorgeant de savoirs interdits et de révélations terrifiantes.
Donc pour la partie occulte, c’est pas magique. Un comble vu le sujet !
Le pire reste à venir…

Le Necronomicon et son livre de sorts du pauvre sont encadrés de deux autres textes qu’on qualifiera, pour rester poli, de calamiteux. Le premier, L’histoire secrète, aurait pu donner un bon roman entre les mains d’un auteur compétent. Un vrai romancier, pas un occultiste plus à l’aise avec ses boules de cristal qu’avec les arcanes de l’écriture.
Cette Secret Story raconte les péripéties de Simon autour du manuscrit du Necronomicon, avec plein de réinterprétations de faits historiques sous un angle ésotérique, des tonnes de thèses complotistes, du satanisme, de la wicca, la CIA… et sans doute beaucoup de drogue et d’alcool dans les placards du rédacteur de cette “introduction” au Necronomicon. Deux cent cinquante pages d’intro ! Y en a qu’ont encore moins le sens de la synthèse que moi…
Ce qui aurait dû donner lieu au roman palpitant du Necronomicon se fourvoie en soupe confuse et brouillonne, machin informe mi-récit mi-exposé qui se plante sur les deux tableaux. Quelle idée sous-tend ce gloubiboulga ? Quel objectif ? Mystère et boule de gomme. Donner à ce Necronomicon un vrai-faux background et le cachet de l’authenticité ? Si c’est le cas, le résultat est foiré bien comme il faut. C’est too much et l’histoire racontée trop perchée pour avoir l’air crédible.
Quant à la dernière partie, là, on s’envole vers la stratosphère du nawak. Les portes du Necronomicon s’ouvrent sur un grand vide. Trois cents pages sans rapport avec le Necronomicon ! Des portes sumériennes (qui sont en réalité babyloniennes, vu que l’auteur ne connaît pas son sujet…) et des portes taoïstes, qu’est-ce que ça vient faire là ? Le hors sujet complet ! Et pourquoi ce gâchis de papier avec soixante-dix pages de tableaux des phases de la Lune ! On quitte le canular pour entrer dans l’escroquerie…

Les portes du Necronomicon
Et c’est comme ça sur 70 pages, le Goncourt du foutage de gueule !

Au final, ce Necronomicon est constitué pour moitié de vide (le livre de sorts et les portes vers le néant littéraire), pour un tiers d’une intro pas géniale, et enfin le reliquat occupé par ce qu’on voulait, le fameux grimoire, qui déçoit plutôt qu’autre chose. Si j’ai trouvé dix pages intéressante sur pas loin de neuf cents, c’est le bout du monde… Même pas moyen de le réutiliser comme supplément pour le jeu de rôle L’Appel de Cthulhu, vu le vide intersidéral du bousin.
Reste un beau livre. Le tome a une chouette allure d’ensemble et fait bonne figure dans une bibliothèque comme objet d’exposition. Quand on l’ouvre, la présentation ressemble à un grimoire et assure l’illusion. Le cahier central d’illustrations couleur est magnifique. En fait, tout va bien tant qu’on ne le lit pas, parce que c’est la catastrophe, le fiasco intégral. Sur ce point, reconnaissons au Necronomicon Simon la réussite de coller au propos de Lovecraft : il ne faut JAMAIS lire le Necronomicon. Surtout pas celui-ci.

Necronomicon Howrd Phillips Lovecraft HPL Robert Laffont Bouquins
Cthulhu, vision de l’artiste.

Histoire du Necronomicon
Howard Phillips Lovecraft

Robert Laffont

Le meilleur Necronomicon, c’est encore celui de Lovecraft. Il le cite pour la première fois en 1922 dans la nouvelle Le Molosse (The Hound) et l’emploiera par la suite dans une douzaine de textes. Quelques allusions, une paire de citations, dont les fameux vers “N’est pas mort ce qui à jamais dort, Et au long des siècles peut mourir même la mort”, et c’est tout. Ou presque.
En 1927, Lovecraft rédige une fiche où il regroupe les infos mentionnées dans ses nouvelles et sur laquelle il brode une histoire du Necronomicon et de son auteur Abdul Alhazred. Ce document de travail connut une publication posthume en 1938, mais circula bien avant parmi le cercle des amis de Lovecraft. La joyeuse bande d’auteurs inventait de faux ouvrages occultes et se prêtait cette bibliothèque fictive. Ainsi, on croise le Necronomicon dans des nouvelles de Robert Bloch et Robert E. Howard.
Un titre cité par plusieurs auteurs, glissé parmi des noms d’ouvrages occultes dont l’existence est avérée, une fiche historique qui n’a pas l’apparence d’une fiction, plus les facéties de Robert Bloch qui avait fait paraître une vraie fausse annonce pour acheter le Necronomicon… Ce qui devait arriver arriva : beaucoup de lecteurs crurent et croient encore à la réalité de cet ouvrage.
Dans la version intégrale de Robert Laffont, l’Histoire du Necronomicon tient sur deux pages. Une poignée de dates et de faits “historiques”, comme la rédaction vers 730, la traduction en grec par Théodore Philetas vers 950, ou encore la destruction par l’Inquisition des exemplaires traduits en latin, et hop ! On dirait le parcours de n’importe quel texte ancien. Un original perdu, des traductions dans la langue des lettrés (grec à Constantinople, latin en Europe) puis dans les langues vernaculaires, passage aux versions imprimées à partir du XVe siècle. Et sur le versant occulte, parcours classique de bouquin interdit par l’Église, mis à l’index, brûlé… L’histoire du Necronomicon a l’air tellement normale
La crédibilité vient de la banalité et de la concision, à mille lieues de la logorrhée azimutée de la version Simon. N’est pas Lovecraft qui veut…
Deux pages et quelques apparitions occasionnelles dans une poignée de nouvelles. Il est là, le meilleur Necronomicon. Dans le peu qui est dit et surtout dans tout ce qui n’est pas dit, laissant au lecteur le soin d’imaginer le pire.

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