Tout est fatal – Stephen King

2021 vit ses derniers jours, on va donc rester dans l’ambiance avec un recueil de nouvelles où la mort est omniprésente.

Tout est fatal
Stephen King

Le Livre de Poche

Couverture anthologie Tout est fatal Stephen King Le Livre de Poche

Si la mort est omniprésente dans ce bouquin, elle n’en constitue pas pour autant le thème central comme on peut le lire ici ou là. En fait, c’est même tout l’inverse : Tout est fatal te parle d’abord de la vie. En plaçant certes ses protagonistes face à la mort – ça, ça change pas – mais pour mettre en exergue leur désir de vie. Preuve en est que dans la plupart des textes, les personnages ne s’en sortent pas trop mal quand il s’agit de survivre à la chute. Que les buter ne soit pas la priorité démontre bien que la mort n’est pas le sujet premier.

700 pages, quatorze textes (plus une intro aussi bavarde qu’inutile), avec pour chacun un commentaire de King dont on se serait passé vu leur faible intérêt (c’est du style “j’ai vu une situation/une personne/un objet et ça m’a inspiré une nouvelle avec la même situation/personne/objet dedans”, super, merci). L’ensemble a le mérite de la cohérence thématique, avec un niveau correct. Pas le meilleur recueil de King – on est loin de Danse macabre, Brume, Rêves et cauchemars – ni le pire (Le bazar des mauvais rêves). Honnête. Après, dans le cas de King, “honnête”, c’est toujours un peu décevant quand on a été habitué à mieux, mais bon, ça se lit, quoi.
Passage en revue du bousin…

Salle d’autopsie 4
Variante autour du thème de l’enterré vivant, un gars à la fois paralysé, conscient, déclaré mort et témoin de sa propre autopsie. On se croirait dans Les contes de la crypte et cette nouvelle aurait pu marcher dans un pulp des années 50. Sauf qu’on n’est plus dans les années 50. Le ton a du mal à se positionner entre angoisse et comédie, échoue tant dans l’un et l’autre qu’à combiner les deux. En ressort un machin bancal, potache (le mec est sauvé par sa gaule…), trop long pour ce qu’il raconte et vide de questionnement. De tous les textes du recueil, celui-ci était le pire choix possible comme ouverture. Bravo l’anthologiste…

L’homme au costume noir
Structure, personnages, morale, tout positionne le texte dans le format d’un conte qui voit la rencontre d’un enfant avec le diable en personne. Récit sympa, il fonctionne, même si en tant que tel il n’apporte rien à la littérature sur le sujet. Toujours marrant de voir les Américains réinventer au XXe siècle une roue qui a déjà beaucoup tourné en Europe depuis le Moyen Âge.

Tout ce que vous aimez sera emporté
Parfaite démonstration de ce que je disais en intro : le thème central tourne autour de la vie, pas de la mort. On a ici un représentant de commerce à deux doigts de se suicider, on suit son cheminement mental… et on se doute bien qu’il choisira de vivre au-delà de la fin ouverte (dont la première mouture était d’ailleurs fermée et optimiste). Texte intéressant, même si on peut regretter que le père King se laisse enivrer par ses bons mots au lieu de rester concentré sur ce que son personnage a dans la tête.

La mort de Jack Hamilton
Une histoire d’amitié entre gangsters de la bande à Dillinger. Se laisse lire mais beaucoup trop long pour ce que ça raconte.

Salle d’exécution
Un type aux prises avec trois bourreaux qui veulent lui faire cracher des infos. Parler ou garder le silence ? Vivre ou mourir ? Coopérer ou tenter de s’évader ? Et surtout la vraie question : que raconte ce texte au-delà de son contenu brut ? Ben rien. Y a pas de sous-texte, rien qu’une historiette pas transcendante.

Les Petites Sœurs d’Eluria
Bon texte, mais qu’est-ce qu’il fout là ? Le hors sujet intégral, dans le format (novella de cent pages) comme dans le sujet (récit relié à La tour sombre qui aurait été plus à sa place dans un recueil dédié aux récits annexes de ce cycle).

Tout est fatal
Texte éponyme, pas loin de la novella, qui ressemble moins à une nouvelle qu’à l’exposition d’un roman. Un type en apparence lambda, capable de tuer en dessinant des symboles cabalistiques, se voit offrir un boulot de rêve consistant à glander et de temps en temps envoyer un courrier mortel pour son destinataire.
On se situe quelque part entre Charlie du même King, Clause de contrat de Philip K. Dick, The Big Lebowski et X-Men, pour un résultat bien fichu dans la façon dont le narrateur raconte son histoire et inabouti pour tout le reste (le background est bourré de trous, d’incohérences, de pistes pas exploitées). Mais j’aime bien cette nouvelle, moins pour ce qu’elle est que pour ce qu’elle aurait pu être : une histoire de super-anti-héros, avec de la dérision, de la paranoïa, de la cyber-fantasy (envoyer des maléfices par mail !), du syncrétisme entre deux formes de magie, l’une ancienne (la sorcellerie) et l’autre nouvelle (l’informatique).

L.T. et sa théorie des A.F.
Soi-disant la nouvelle la plus drôle de l’anthologie d’après King. À en pleurer de rire, dit-il. Je suis super bon public, je me marre pour un rien, genre tu dis “prout”, je suis pété de rire… Ben j’ai pas souri une fois. Seule la fin, sombre, remonte le niveau et encore, elle est torpillée par la manie logorrhéique de King qui te l’étale sur dix pages redondantes quand trois percutantes auraient suffi.

Quand l’auto-virus met cap au nord
Une histoire de tableau hanté dont le sujet poursuit celui qui l’a acheté. Tous les auteurs de fantastique ont écrit ce récit, le même à deux ou trois détails près. Autant dire que ça fait un bail que ce type d’histoire ne surprend plus et n’apporte rien au genre horrifique. On peut toujours en pondre aujourd’hui, hein, c’est pas le problème, mais comme exercice de style qu’on garde dans ses archives, pas pour le caser dans un recueil. Parce que le publier implique de poser la question de son intérêt par rapport à la cohorte de ses prédécesseurs et, à moins d’une idée géniale dans le traitement ou la thématique, de l’intérêt, y en a pas. Ici, traitement archi classique et thématique absente, donc merci, au revoir.

Déjeuner au Gotham Café
Un majordome de restaurant pète les plombs et bute les clients, qui essayent de sauver leur peau. C’est très mauvais, j’ai rarement lu un texte aussi vide.

Cette impression qui n’a de nom qu’en français
Et qui s’appelle le déjà-vu. Une nouvelle sur l’enfer, dixit King en commentaire (alors qu’il emploie le terme purgatoire dans le corps du texte). Une éternelle répétition, comme une version trash d’Un jour sans fin.

1408
La chambre d’hôtel hantée… Comme le tableau maudit, tout auteur de fantastique en a un du même tonneau dans ses archives ou sa biblio.
Plutôt lovecraftien dans son inspiration, avec son entité non humaine et indicible, et tout l’inverse dans sa réalisation. Ici, on ne saura rien du “fantôme”, si ce n’est qu’il ne s’agit pas d’un revenant traditionnel. Pas le moindre élément de réponse ou d’hypothèse. Quelle est cette créature ? D’où vient-elle ? Ses motivations, à part qu’elle semble se nourrir de peur ? Pourquoi cette chambre en particulier dans cet hôtel en particulier ? Pourquoi pas la chambre d’à côté, le bâtiment d’en face ? Néant sur toute la ligne, au point de tuer le mystère pour le remplacer par de la simple incompréhension.
Chez Lovecraft l’indicible vient de la nature même d’entités qui échappent à la représentation tant elles sont hors normes. Des couleurs hors du prisme, de la géométrie non-euclidienne, des formes à six, huit, dix, douze dimensions, bref que des trucs qui n’existent pas dans notre monde et donc pour lesquels on n’a pas les mots. Ce qui n’empêche pas qu’à la fin d’une nouvelle de Lovecraft, à travers les bouts de description, on voit en gros de quoi il retourne. King procède ici à l’inverse par le biais de descriptions claires et précises d’images certes étranges mais qu’on se représente sans peine, i.e. le mobilier de la piaule 1408 qui fond, qu’on imagine comme les montres mollassonnes dans La persistance de la mémoire de Salvador Dali. Et il les enchaîne, les descriptions délirantes, pour ne donner au final qu’un gloubiboulga incohérent et vide de sens. Comme dans ces films où, pour montrer qu’un personnage a perdu la boule, on te balance en dix secondes un kaléidoscope de cent cinquante photos, avec un chat, une tête coupée, une orange, les étoiles, un micro-ondes, Jeanne d’Arc, un raton-laveur, avec plein de filtres colorés et une musique stridente. Et c’est nase.
1408, un récit classique, avec le classique “n’allez pas dans cette chambre”, le classique récit des événements horribles arrivés dans la thurne, le classique personnage rationnel et incrédule qui va quand même y aller, la classique succession de scènes chelous, aussi tape-à-l’œil que vides de sens. Et c’est nase. Parce que ça a déjà été fait. Parce que ça ne raconte rien.

Un tour sur le Bolid’
Meilleure nouvelle du recueil, excellente ! Mélange folklorique d’inversion du mythe de la dame blanche (le revenant, pas le dessert), d’émissaire psychopompe et de pacte avec le diable. Mélange aussi de thématiques chères à King : l’enfance, le passage à l’âge adulte, les rapports familiaux, les souvenirs, la nostalgie… Beau portrait d’un fils et sa mère, de l’attachement qui les unit, sans en faire des caisses rose bonbon à la Disney. Cette histoire m’a beaucoup rappelé mon propre binôme avec ma mère, ce côté “nous deux contre le reste du monde” et les fous rires de complicité, dans des situations pas toujours drôles, parce que “rire est la plupart du temps la seule manière de s’en sortir sans devenir fou à s’en taper la tête contre les murs”.

Petite chansseuse
Encore un texte “sympathique”, càd pas mal mais pas impérissable. Pour une fois, King fait court… alors que pour une fois il aurait dû faire plus long. Une nouvelle sans mort ni deuil, avec peut-être la promesse d’une nouvelle vie… ou d’un aller simple vers l’enfer. Parce que pour ceux qu’auraient pas capté, le sifflement dans le titre fait écho à celui du serpent dans l’Éden et la pièce de monnaie que trouve la femme de ménage est ronde comme une pomme et source de toutes les tentations.

Bilan de ce recueil, une seule nouvelle incontournable (Un tour sur le Bolid’), une demi-douzaine de niveau correct à bon, et la moitié pas bien terrible.
Un tour sur le Bolid’ a connu une édition à part, mais comme elle est vendue au même prix que le recueil complet d’occasion, achetez plutôt le pack complet Tout est fatal chez un bouquiniste. On le trouve à un euro et même en le commandant en ligne avec les frais de port, ça vous coûtera quatre, cinq euros maxi, ce qui n’est pas cher payé pour 700 pages.

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