Ninja (2) Le retour

Ninja is back ! and ninja is pas content !

Stuart Smith ninja
Stuart Smith, ninja pistolero

S’il y a bien un point commun entre le samouraï et le ninja, c’est d’avoir titillé l’imaginaire au point de s’éloigner de leurs modèles historiques au-delà de toute mesure.
Le premier s’en sort à bon compte. Ce qui se comprend sans mal quand on sait que jusqu’à l’ère Meiji, la classe dirigeante se constituait de samouraïs. En général, pour sa santé, on évite de déconner avec des types possédant le pouvoir, les armes et le mode d’emploi associé à ces dernières. Et vu le nombre de familles de samouraïs qui se sont recyclées au sein de la nouvelle élite dirigeante post Meiji, on continuait à éviter de prendre trop de liberté avec l’image des guerriers. Qui plus est, le samouraï a su se faire bonne presse grâce aux Bushidō, code d’honneur astreignant au possible… pour ceux qui prenaient la peine d’en suivre les préceptes.
Comme le chevalier européen, l’idéal a marqué les mémoires. Dites “chevalier”, on vous répondra “Lancelot”. D’instinct, personne ne pense à ces soudards en armure, nobles de naissance plus que de cœur, qui tuaient l’ennui d’une époque sans télé ni console en massacrant, brûlant, pillant, violant. Si on a lancé les croisades, les ordres militaires, les codes de chevalerie, trêves de Dieu et autres championnats médiévaux de tricot, c’est bien parce qu’il fallait freiner ou occuper ces agités, si possible loin de chez eux.

Le ninja a eu moins de chance, lui. Dans les premiers temps, pas de souci. Ses frappes éclair ni-vu-ni-connu-je-te-tue-pouf-je-disparais lui donnent le prestige d’un être surnaturel. Rappelons-le à destination des scénaristes, s’il acquiert cette stature mythique, c’est grâce à ses talents de discrétion et pas une débauche de gadgets tape-à-l’oeil et de techniques hautes en couleur clamant aux yeux du monde qu’il est un NINJA. En fait, le ninja de cinéma est à son modèle historique ce que James Bond, alias Jimmy la Discrétion, est aux agents secrets : le parfait contre-exemple.
Toujours est-il que la littérature, le kabuki ou encore le théâtre de marionnettes font main basse sur cette figure qu’ils parent d’artifices divers et variés, au premier rang desquels ce fameux pyjama noir qui lui colle encore à la peau aujourd’hui. On prêtera aussi aux guerriers de l’ombre une palette conséquente de pouvoirs comme l’invisibilité, le don d’ubiquité, la marche sur les eaux, la métamorphose, la capacité de voler, le pouvoir sur les bêtes et les éléments. Bardés de pouvoirs comme Superman et de gadgets comme Batman, on peut y voir les super-héros de l’époque, collant moule-burnes inclus. À la fin de l’ère Edo, ils sont devenus une figure parmi d’autres (le samouraï aux mille vertus chevaleresques, le rōnin “cow-boy” solitaire au grand cœur, le yakuza Ronin Robin des Bois), divertissante, rocambolesque et à mille lieues de la réalité mais pas plus ridicule que les autres. Pas encore.

Ninja accroupi coulant un bronze
Loin de l’image du surhomme, le ninja fait caca comme tout le monde.

L’apparition du ninja sur grand écran remonte à 1916, avec le film muet Koga-ryū ninjutsu (古賀流忍術). La production d’œuvres ninjesques a suivi son petit bonhomme de chemin pendant une bonne trentaine d’années.
Dans les années 50-60, le Japon connaît un boom du ninja qui ne doit rien à ses bombinettes aveuglantes ou fumigènes. En effet, en 1945, le Japon est vaincu. Le cinéma nippon, très surveillé avant et pendant la guerre par le gouvernement impérial quand il n’était pas simplement cantonné à un rôle propagandiste, reste en sourdine même après la défaite, gardé à l’œil par les Yankees. Le pays est gavé de cartoons et de films importés d’Hollywood. Peu à peu, le cinéma japonais renaît de ses cendres, comme le phénix et le reste du pays, bombardé à l’envi par les “gentils” Américains. Irradié et occupé, humilié par la défaite, dégoûté du militarisme, le Japon se reconstruit une identité. Il lui faut des figures emblématiques porteuses de valeurs fortes qu’il ira piocher dans un passé assez éloigné pour ne pas faire hausser le sourcil à l’inculte Ricain. L’Histoire étant un terreau commun de la nation, les versions romanesques du samouraï/rōnin (stoïcisme, endurance, patience, tout ça…) et du ninja (stoïcisme, endurance, patience, tout ça…) y pourvoieront. On voit le résultat aussi bien aux audiences qu’aux récompenses ou encore au statut culte de certains films et réalisateurs (Kurosawa Akira, Inagaki Hiroshi, Imai Tadashi, Kobayashi Masaki).
Rōnins et samouraïs, têtes connues, se sont bien exportés, le ninja moins alors qu’il n’est pas en reste dans la production globale des années 50-60. On citera la série Shinobi no mono (忍びの者) qui comporte huit films tournés entre 1962 et 1968, d’après les romans de Murayama Tomoyoshi. Ni tout jeunes ni parfaits, ces films sont autrement plus soignées que les productions nanardes auxquelles on associe d’emblée les men in black nippons.
Petit à petit, le phénomène ninja se répandra dans divers médias (TV, mangas, animes, jeux vidéo) sur la base romancée du combo pyjama noir, sabre, armes martiaux, sacs à malices (dont les incontournables bombinettes à fumée et shurikens). Aujourd’hui, c’est plus ou moins l’image qu’en ont les Japonais eux-mêmes, celle qu’ont découverte les Occidentaux.
Si les Japonais peuvent encore regarder leurs propres ninjas avec sérieux, c’est parce qu’ils appartiennent à leur mythologie nationale et ont une place bien à eux dans la culture nippone. Hybride d’histoire et de folklore, de faits et de légendes, le ninja a eu l’occasion de bénéficier d’un traitement sérieux, quoique romancé dans le jidaigeki (時代劇).
En Occident, c’est foutu, disons-le tout de suite. Vous dites “ninja”, tout le monde pense “nanar”.

L’Occident découvre en 1969 un ninja qui ne prête pourtant pas à rire dans On ne vit que deux fois. Merci James Bond (qui est lui-même genre de ninja occidental ayant troqué son pyjama pour un smoking).
Tel Colt Seavers, le ninja tombe à pic. L’exportation du cinéma asiatique amène la lumière aux bons sauvages d’Occident (pour une fois que ça marche dans ce sens-là…). Le public découvre les films d’arts martiaux, adule Bruce Lee et le perd très vite (en 1973, couic). Défileront des cohortes de clowns clones pratiquant plus ou moins le kung-fu grâce aux “bons” soins de compagnies comme la Golden Harvest ou la Shaw Brothers. La quantité étant rarement synonyme de qualité, bouses et nanars envahissent les salles obscures.
Au ninja de rattraper le coup. Il dispose de tout un tas de gadgets comme James Bond, il pratique les arts martiaux comme Bruce Lee et son costume noir l’auréole de mystère. Avouez qu’on a vu moins charismatique et cinégénique. Pas de bol, aucun réalisateur sérieux ne s’y met. Quant aux distributeurs et producteurs… Les noms de Menahem Golan et Godfrey Ho font saliver aujourd’hui les amateurs de nanars.
Échappant aux mains des Japonais, les ninjas déferlent sur les écrans Occidentaux. En plus d’être les années Rubik’s cube, paillettes, synthé, coke, fluo et j’en passe, les années 80 seront les années “ninja”. Du moins, une certaine vision du ninja qui nécessiterait assez de guillemets pour épuiser le stock jusqu’à la disparition de l’humanité.
L’Implacable ninja lance la mode en 1981, prédestiné par son titre original (Enter the ninja). Cette série B remporte son petit succès et ouvre la voie à d’autres films de ninjas, la Cannon de Menahem Golan n’étant pas du genre à lâcher un filon prometteur. Dès lors, l’idée consiste à claquer des ninjas partout, n’importe comment, ce qui tourne vite au n’importe quoi. Pour le meilleur et pour le pire, on retiendra des noms comme Sho Kosugi ou Michael Dudikoff.
J’ai vu American Warrior au premier degré (avec une bonne une excuse : j’avais 9 ans), je prends encore plaisir à le revoir… au douzième degré.
Si la Cannon ne fait pas dans la finesse, on ne peut pas lui reprocher de nous avoir légué quelques perles de cinéma d’action qui feront leur succès et ne déméritent pas quant à leurs objectifs de pur bourrinage (Invasion USA, Portés Disparus, Delta Force, Bloodsport, que de la dentelle…). Outre la production de séries B qui s’enfonceront petit à petit dans le Z, on voit aussi la Cannon distribuer des “films” tournés aux Philippines et pour lesquels l’alphabet est à court de lettres faute d’aller plus loin que Z. Sur ce plan, on peut en dire autant et même pire du Hongkongais Godfrey Ho. On transcende la notion même d’alphabet, les “““films””” étant au mieux un fatras de n’importe quoi, au pire un recyclage filou de divers bouts de films remontés et bricolés à la va comme je te pousse. Manque de bol, il arrive quand même à caser ses productions pour le plus grand malheur des spectateurs (et avouons-le le plus grand bonheur des nanardeurs).
Tout ceci pour dire qu’à l’arrivée, le ninja ne ressemble plus à rien, mais alors à rien du tout.
Le spectateur occidental, lui, est gavé autant par leur surabondance (merci Cannon) que par le n’importe quoi ninjatesque (merci Godfrey). Producteurs peu scrupuleux, réalisateurs incompétents, scénaristes en vacances, comédiens (sic) dont certains ne sont ni acteurs de métiers ni même pratiquants d’arts martiaux, costumiers sous LSD, accessoiristes délirants… le ninja aura tout subi sans pouvoir riposter. De ces objets sur pellicule qu’on n’oserait appeler films, on retiendra quelques “grands” noms du cinéma bis comme Richard Harrison et Bruce Baron.

Richard Harrison Bruce Baron ninja
À droite, Richard “Zen” Harrison ; à gauche, Bruce “Moustache” Baron. Notez leurs jolis bandeaux.

Décliné à toutes les sauces insipides ou indigestes, bouffon épileptique en pyjama bariolé, le ninja perd en crédibilité ce qu’il gagne en débilité pour finir en soupe de tortue à la fin des années 80. Les années 90 lui laisseront une paix relative, insuffisante cependant pour se refaire une virginité : comme avec les filles, quand on l’a perdue, c’est pour de bon !
À l’orée des années 2000, la présence de ninjas dans une bessonnerie comme Taxi 2 en dit long sur la déchéance du guerrier de l’ombre (qui aurait sans doute préféré y rester). Une tentative de relancer le genre a vu le jour à la fin de cette même décennie. On citera Ninja en 2009, réalisé par Isaac Florentine avec Scott Adkins (une bouse) et Ninja Assassin en 2009, réalisé par James McTeigue avec Rain (une daube). Le “renouveau” a tourné court. Eh oui, d’autres combattants en costume improbable, bardés de pouvoirs et tout aussi ringards sur le long terme ont commencé dans le même temps à occuper le créneau et prendre toute la place disponible : les gugusses de chez Marvel.
Bref, Pyjaman n’est pas près de devenir le super-héros de demain.

Dans le troisième et dernier volet de ce dossier, nous apprendrons comment devenir ninja grâce à un tutoriel pas piqué des hannetons.

Publié le Catégories Gros dossiers

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