Miyamoto Musashi

Je pourrais bloguer dix ans sur le sujet sans en voir le bout, tellement le bonhomme a inspiré de romans, essais, mangas, films, séries, dessins animés…
J’en ai retenu une poignée : un vieux numéro de Dragon Magazine, le diptyque de Yoshikawa Eiji (La pierre et le sabre et La parfaite lumière), La Voie du Sabre de Thomas Day, l’essai éponyme de Tokitsu Kenji et le jeu de rôle Le Livre des Cinq Anneaux.

Miyamoto Musashi tatouage Fred K
La célèbre estampe d’Utagawa Kuniyoshi et mon mollet (que je ne désespère pas de voir en couverture de Felicity Atcock).

Le gars Musashi a existé dans la vraie vie de l’IRL. Né en 1584, mort en 1645, avec une vie bien remplie entre deux. Deux vies, même, si on ajoute les nombreuses anecdotes fictives venues se greffer au personnage (comme sa capacité à attraper les mouches avec des baguettes).
Combattant émérite, il remporte son premier duel à l’âge de 13 ans. Au total, on lui attribue une soixantaine de victoires, la plupart avec un bokken (sabre en bois) alors que ses adversaires sont armés de vraies lames qui coupent. Entre deux bastons, il grenouille sur les champs de bataille (Sekigahara en 1600). Un de ses plus grands faits d’armes – et aussi un des plus douteux – est un combat dantesque, digne du segment final d’Azumi, à un contre soixante.
Avec sa technique à deux sabres, l’utilisation du bokken et ses ruses de Sioux, Jo la Castagne se démarque par un style bien à lui, pas très conventionnel. Il pèsera autant sur la figure romantique du rōnin, affranchi de certaines règles, que sur la figure guerrière du samouraï, LE combattant à l’efficacité redoutable.
Mais Musashi n’est pas qu’un bourrin. L’ardeur de la jeunesse passée, il finit par se ranger des voitures et devient… touche-à-tout. Maître en escrime, il enseigne sa technique du combat à deux sabres. Il rédige plusieurs ouvrages, dont le fameux Gorin no sho (Livre des cinq anneaux ou Traité des cinq roues), qui tient à la fois de l’ouvrage sur le sabre, du traité de stratégie et de l’essai philosophique. Théoricien du bushidō à travers son texte Dokkōdō, calligraphe, peintre, pratiquant de l’ikebana XXL (jardin de Kumamoto), ce n’est plus un CV mais la chambre des arts et métiers à lui tout seul.
Une existence pareille était appelée à entrer dans la légende. D’autant plus que le passage des siècles et les lacunes des sources historiques offrent un terrain propice à l’imagination. Un peu comme dans le cas de son quasi-contemporain Charles de Batz de Castelmore, plus connu sous le nom de D’Artagnan.

Dragon Magazine 22Dragon Magazine
(édition française)
N°22, mars-avril 1995

La “leçon de magie” annoncée en couverture est le parent pauvre de ce numéro où le samouraï se taille la part du lion : un dossier de 7 pages de présentation du guerrier made in Japan, 1 page de bestiaire surnaturel nippon, 5 pages sur la vie romancée de Musashi, 2 pages cinéma sur la trilogie d’Inagaki Hiroshi consacrée au même Musashi.
Bonne présentation du sujet, illustrée en abondance, avec quelques références bibliographiques de base, utile pour avoir un aperçu avant de creuser la question.

Le Livre des Cinq Anneaux
(Jeu de rôle)

Jeu de rôle Le Livre des Cinq AnneauxTant qu’on parle jeu de rôle, je le glisse ici. Ceux qui veulent jouer à être Miyamoto Musashi peuvent se tourner vers le JdR Le Livre des Cinq Anneaux (L5A). J’ai pratiqué a long time ago, c’était glop.

Couverture La Voie du Sabre Thomas DayLa Voie du Sabre
(Thomas Day)

Premier roman que j’ai lu de Thomas Day. Est-ce qu’il m’a plu ? Ben, après celui-ci, je me suis tapé L’homme qui voulait tuer l’Empereur (tome 2 de La Voie du Sabre), L’instinct de l’équarrisseur, Le Double Corps du roi (coécrit avec Ugo Bellagamba), L’Automate de Nuremberg et Sympathies for the Devil. Ça répond à ta question ?
La Voie du Sabre est un roman initiatique classique dans sa structure et son propos. L’initiatique, faut reconnaître que le terrain est balisé, tu en as lu un, tu les as tous lus.
Thomas Day sort du lot grâce à son cadre, qui mélange Japon féodal et fantasy et va même au-delà. Pas juste le Japon historique avec un tengu et deux dragons en plus, son décor est unique, comme une espèce d’uchronie qui aurait glissé de l’Histoire à cause de la fantasy. J’ai adoré cet univers avec un vrai Japon imaginaire (un vrai Japon imaginaire… hum…). Une véritable re-création, pas de la bidouille à deux ronds cinquante.
Son Japon fictif, on y croit d’autant mieux qu’il est ancré dans la réalité. Day a mené un travail de recherche sur le Japon médiéval et incorporé son matériau avec intelligence et recul. Le recul, c’est souvent ce qui manque, l’écueil qui accouche d’un Japon fantasmé où les samouraïs sont tous des virtuoses du sabre, des modèles d’honneur et de vertus chevaleresques. Là non, ils sont montrés pour ce qu’ils sont : des guerriers. Et à la guerre, l’important, c’est de gagner, peu importe les moyens, pas de participer.
Même remarque pour Musashi que pour le Japon made in Day, c’est le sien, pas un copier-coller du personnage historique ou des versions de légende. Day crée sa version romancée du bonhomme, quelque part entre maître Miyagi (mister tâches ménagères et bricolage de Karate Kid) et Kikuchiyo (Les Sept Samouraïs), le parfum de tragédie grecque en plus.
Excellente lecture que je recommande, comme tous les autres titres cités en début. Le seul défaut de Thomas Day, c’est de ne pas s’appeler Daniel, me privant ainsi d’une vanne sur le D-Day.
Si tu as aimé La Voie du Sabre, enquille sur L’homme qui voulait tuer l’Empereur, suite qui n’en est que la moitié d’une, dans le sens où l’univers est identique mais l’histoire racontée indépendante du premier tome.

Couverture Miyamoto Musashi Maître de sabre japonais Tokitsu KenjiMiyamoto Musashi
Maître de sabre japonais du XVIIe siècle
(Tokitsu Kenji)

L’auteur est né et a grandi au Japon avant de s’installer en France. Il est aussi versé dans plusieurs arts martiaux, dont le sabre. La maîtrise parfaite des deux langues et des deux cultures, plus la connaissance du sujet martial donnent une traduction excellente, qui rend chaque subtilité du texte original, chaque nuance linguistique, théorique, pratique, spirituelle. Le tout avec un apparat critique pointu pour justifier les choix de traduction. A ce jour, l’ouvrage de Tokitsu reste la meilleure traduction commentée des cinq textes de Musashi (Gorin no sho, Le Miroir de la Voie de la stratégie, Trente-cinq instructions sur la stratégie, Quarante-deux instructions sur la stratégie et Dokkōdō).
Après l’œuvre, la deuxième partie aborde l’homme. Loin des biographies romancées, le travail est ici d’historien, rigoureux. Il retrace toute la vie de Musashi en faisant le point sur les sources, leurs lacunes, les faits avérés et les hypothèses. Il en résulte une étude sérieuse pour ceux qui s’intéressent à la bio du bonhomme, doublée d’une analyse historiographique complète.
La dernière partie du livre explore l’héritage de Musashi à travers son école d’escrime et s’ouvre plus largement sur les notions essentielles des arts martiaux.
Si tu cherchais LA référence sur Musahi, tu viens de trouver ton bonheur. L’ouvrage de Tokitsu est de loin le meilleur disponible en français !

La pierre et le sabre La parfaite lumière Yoshikawa EijiLa pierre et le sabre
La parfaite lumière
(Yoshikawa Eiji)

Le diptyque de Yoshikawa est le pendant romancé du Miyamoto Musashi de Tokitsu dont je viens de causer. Il est d’ailleurs intéressant de lire les deux en parallèle.
Je ne ferai pas de distinction entre La pierre et le sabre et La parfaite lumière, le découpage de la version française valant ce qu’il vaut : rien.
Yoshikawa ne cherche pas à faire œuvre d’Histoire, il écrit une histoire. On peut même parler d’épopée vu le souffle qui imprègne son récit. S’ajoutent un aspect initiatique à travers la quête d’accomplissement de Musashi, et un versant moralisateur (la Voie l’emporte sur l’orgueil, la tradition vaut mieux que le changement, l’ordre est supérieur au chaos…).
On a là un parfait condensé de la mentalité nippone, pas très portée sur la réforme (comme quoi les Français et les Japonais ne sont pas si différents), très idéaliste de son passé à travers la figure du samouraï (l’équivalent de notre roman national), coincée entre l’avant (l’âme japonaise tradionnelle) et le maintenant (la modernisation et l’occidentalisation). Un esprit qui est aussi celui de la maîtrise de soi, de la force intérieure, de l’excellence, de la progression sur une voie (ici celle du guerrier) comme le travail d’une vie.
Le roman idéalise beaucoup, ce qui n’a rien de scandaleux : il s’agit d’une fiction. Inventer des épisodes de la vie de Musashi, proposer un modèle parfait, en un mot fantasmer, tout cela fait partie du travail romanesque.
L’œuvre de Yoshikawa a une portée symbolique indéniable dans le sens où elle te raconte quelque chose de plus que son texte au premier degré. Elle chante le Japon et les Japonais, du moins la représentation qu’ils ont d’eux-mêmes, de leur histoire, de leurs valeurs…
Et si la symbolique te passe au-dessus, eh bien, il te reste un excellent roman historique d’aventure, du cape et épée qui n’a rien à envier à nos Trois Mousquetaires et t’occupera un moment (1600 pages au total en VF). Du bruit, de la fureur, des duels au sabre et même des mouches attrapées avec des baguettes.

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