Les noces de la renarde – Floriane Soulas

Les noces de la renarde
Floriane Soulas

Scrineo

Sans être exceptionnel, Rouille avait le mérite de proposer un univers intéressant. Il paraissait prometteur pour la suite, sous réserve de corriger les défauts de jeunesse. J’avais donc des attentes quant aux Noces de la renarde.
J’avoue être tombé de haut. Il est rare qu’une lecture me donne l’impression d’avoir perdu mon temps. C’est le cas ici, une déception.

Les noces de la renarde Floriane Soulas couverture Scrineo

Ça partait pourtant très bien. L’idée de base est excellente de mettre en scène les créatures du folklore japonais, un thème à la fois riche et peu exploité dans la littérature hexagonale. Quant à jouer sur deux lignes temporelles, l’une au XVe siècle, l’autre au XXIe, c’est le genre de construction dont je suis friand (cf. mes chroniques des romans de Paul Colize, qui maîtrise le procédé comme personne).
Sauf que derrière, rien ne suit et les 600 pages paraissent interminables.

La trame XVe siècle est répétitive. Trop de scènes d’allers et retours entre le village et la montagne, trop de scènes de prises de bec entre Hikari et ses consœurs qui habitent ladite montagne. La moitié de ces passages pourrait sauter, on n’y perdrait pas grand-chose et l’histoire avancerait au lieu de se traîner comme un escargot sous tranquillisants. Sans parler des redites : une fois qu’on a compris que la montagne est boisée et qu’on est en hiver, il n’est pas utile dans chaque chapitre de reparler de la neige, de la forêt, du froid, des arbres, du givre, de la canopée, de la fraîcheur de l’air, etc. À l’inverse de Game of Thrones où l’hiver n’en finit pas d’arriver, celui-ci, on sait qu’il est là !
On ne peut même pas parler d’une langueur de rythme à la Kitano, où la lenteur sert la mise en scène. Ici, il s’agit juste de longueurs.
Les fameuses noces – un des rares bons passages du roman – n’arrivent qu’au quart du bouquin après une trop longue mise en place. La suite ne sera pas palpitante, parce que tout est linéaire et prévisible. On voit où l’histoire nous emmène. On y arrivera à petits pas, comme prévu, sans surprise. Autant dire que cette trame perd l’essentiel de son intérêt jusqu’à la fin du roman. Pire, elle plombe le fil narratif du XXIe siècle, puisqu’on a tôt fait d’imaginer comment les histoires de chaque époque se rattachent l’une à l’autre.

Côté XXIe, on suit deux lycéennes. Enfin, une surtout, Mina, très inspirée de 6e Sens et de Dead Zone. Elle voit à tout bout de champ “des gens qui sont morts” et a des visions quand elle touche les gens. Elle est accompagnée de Natsume, chasseuse de démons débutante et personnage bancal mi-principal mi-secondaire.
Cette ligne chronologique démarre pas mal, la mise en place tient la route… et au bout d’un moment, comme tout roman avec des ados scolarisés, ça part en vrille. Au début, les gamines vont à l’école. Normal. Après quelques chapitres, le cadre scolaire s’évapore, ainsi que les contraintes qui vont avec. Personne ne s’étonne non plus que les donzelles traînent dehors à pas d’heure, comme si c’était la chose la plus naturelle du monde. Perso, au cours de mes vadrouilles tokyoïtes, je ne me rappelle pas avoir croisé des masses de lycéennes à deux heures du matin dans le quartier de Kabukichō. On se retrouve avec des personnages qui, comme dans Rouille, ne correspondent pas à ce qu’ils sont censés représenter, déconnectés de leur essence, en un mot (ou deux) mal construits. La fiction et la suspension d’incrédulité n’autorisent pas tout. Faut quand même que les choses aient un sens et une logique.
Idem la magie, qui n’a pas vocation à servir de sparadrap narratif ou de grosse ficelle d’écriture. Ici, elle fonctionne souvent en mode AD&D : pour justifier un truc, suffit de dire que c’est magique. Certes, les yōkai, tengu, oni et autres tanuki sont bardés de pouvoirs, mais justement, l’astuce aurait été de les utiliser avec parcimonie plutôt que d’en balancer des brouettes pour régler les problèmes en un claquement de doigts. Sans parler de l’astuce du “tout ceci est invisible aux yeux des humains”, utilisée à tire-larigot, qui est pour moi une facilité d’écriture pour ne pas se casser la tête. Dès qu’une difficulté se manifeste, pouf, magie, et voilà, au revoir messieurs-dames, merci kiki.
À l’arrivée, l’édifice perd toute crédibilité. Les scènes du quotidien (par exemple Mina à l’école ou avec sa mère) permettaient de bâtir le décor japonais et d’installer les personnages dans leur cadre de vie. Elles donnaient au récit une structure et une ambiance. C’était bien, ça, le procédé fonctionnait. Mais elles disparaissent et tout vole en éclats pour partir dans une fantasy en roue libre, qui se perd à son tour en débauche de sorts et d’objets magiques (AD&D, quoi).

Les personnages des deux trames suivent une trajectoire analogue. En tout cas les principaux, parce que les secondaires sont très secondaires pour ne pas dire anecdotiques. Hikari, Jun et Mina suscitent l’intérêt au moment de leur présentation, mais on en vient vite à suivre leur sort d’un œil éteint, vu qu’on le voit arriver à des kilomètres. Ils échouent à être attachants sur le long terme.
Dans leur cas aussi, beaucoup de redites. Quand dans un paragraphe de quatre phrases, on t’annonce que Machin est 1) angoissé, 2) anxieux, 3) avec une boule au ventre et 4) plein d’inquiétude, merci mais on avait compris dès la première. À trop appuyer le trait et se diluer en redondances, le style en devient lourd. L’effet obtenu est l’inverse de celui escompté : on finit par s’endormir ou sauter des phrases. Et si on souhaite que Machin retrouve la sérénité, ce n’est pas par empathie pour le personnage mais pour arrêter le carpet bombing de synonymes.

Reste le cas du Japon. Le compte n’y est pas non plus. J’ai vu pire, mais j’attendais mieux.
Je ne doute pas qu’un tas de lecteurs seront charmés par le décor, les créatures, l’exotisme… Le roman fera illusion auprès des néophytes en civilisation japonaise, comme le Canada Dry ou la Tourtel de Paul peuvent donner de loin l’impression d’être de la bière quand on n’en a jamais bu une goutte.
Par contre, les lecteurs qui maîtrisent le sujet risquent de trouver la documentation un peu light. C’est mon cas. Je m’intéresse à la culture nippone depuis ma découverte de La mort volontaire au Japon en 1996. J’ai vécu plusieurs années à Kyōto, sans parler de vadrouilles à travers tout l’Empire du Soleil levant. Je parle couramment la langue. Et sans rentrer dans les détails privés, j’ai passé pas mal d’années dans avec une Japonaise. Connaissance livresque ET pratique, avec confrontation à la réalité du terrain. Je connais le sujet, quoi.
Dans les grandes lignes, Les noces de la renarde, ça passe. J’ai lu des romans situés au Japon où les auteurs n’avaient même pas effectué un semblant de début d’amorce d’embryon de commencement de travail de recherche. On n’en est pas là, je vous rassure, il y a une base documentaire.
Sauf que j’ai eu l’impression qu’elle se limitait à du survol de Wikipedia (et je parle de la VF de Wikipedia, pas de la version japonaise, plus étoffée sur la question). Ça reste léger, avec pas mal d’approximations. La géographie de Tokyo semble chaotique, avec des déplacements à durée aléatoire. J’ai relevé des petites erreurs historiques sur la partie XVe siècle et des confusions occasionnelles entre yōkai et yūrei dans la partie contemporaine. La représentation de la religion shinto est riche de contresens. Le père de Natsume manie le katana pire qu’un débutant (je pratique le kendo et le iaïdo depuis des années, personne ne tient un sabre comme il le fait). Et cetera et cetera. Bref, il aurait fallu creuser davantage, mener le travail documentaire à fond au lieu de se contenter d’un vernis superficiel.
J’entends bien qu’une œuvre de fiction n’a pas vocation à être une thèse de doctorat et peut s’autoriser certaines libertés. Encore faut-il que la licence poétique fonctionne, ce qui n’est pas le cas ici. On sent trop la vision romantique et fantasmée du Japon, sans compréhension profonde de ce qu’est la culture nippone. Le problème, c’est qu’à l’arrivée, ce cadre, qui promettait du dépaysement et de l’exotisme, ne fonctionne pas.

Donc grosse déception, les noces ont viré à La Guerre des Rose, le divorce est consommé.
J’aurais pu passer outre les approximations civilisationnelles si le récit m’avait emporté. Il y avait matière à une excellente histoire avec un sujet aussi riche que le folklore nippon. La quatrième faisait rêver, je ne tenais plus en place en attendant la sortie, j’avais envie de l’aimer, ce bouquin ! Sur le papier, c’était pile LA lecture pour moi.
Mais voilà, des défauts d’écriture rédhibitoires torpillent Les noces de la renarde. Roman deux fois trop long, avec de grosses lacunes de rythme, une intrigue hyper prévisible et une narration molle. En fait, faute d’enjeux qui tiennent la distance et donc de tension, on s’ennuie pendant les trois quarts du livre.
À ceux qui ont envie de lire du Japon avec de la fantasy dedans, tournez-vous plutôt vers Thomas Day, La Voie du Sabre et L’Homme qui voulait tuer l’Empereur. Ou à la limite vers ma version pas très académique de la légende d’Orihime et Hikoboshi.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *