La maîtresse de guerre – Gabriel Katz

La maîtresse de guerre
Gabriel Katz
Scrineo

La chronique de La maîtresse de guerre pourrait tenir en une phrase : ce bouquin est aussi bon que son auteur est chauve.

Couverture La maîtresse de guerre Gabriel Katz
Ça tombe bien, mon vrai métier en dehors du blog, c’est maître de guerre.

En lisant La maîtresse de guerre, j’ai ressenti ce frisson des débuts, quand je me suis lancé pour la première fois dans les aventures de Conan, dans mes premières parties de jeu de rôle aussi. Ça n’a pas de prix (enfin, si 16,90€ pour le format broché, une paille pour rajeunir de trente ans).
Les bataillons d’elfes et de nains pointent aux abonnés absents, on ne croise pas non plus de licornes ni de dragons à chaque coin de rue. Pas de magie omniprésente jusqu’à l’écœurement – et trop souvent utilisée comme deus ex machina aussi artificiel qu’incohérent avec comme seule justification “ta gueule, c’est magique”. Impasse sur les déluges de boules de feu et les effets spéciaux qui te balancent de la poudre aux yeux par sacs de cinquante kilos pour masquer la vacuité du scénario. Pas davantage d’affrontement manichéen où se joue l’avenir du monde sur fond de musique pompière.
Loin de certains titres qui ressemblent moins à des romans de fantasy qu’à des compilations lieucommunardes d’éléments merveilleux, La maîtresse de guerre m’a offert un retour aux sources et aux bases de l’heroic fantasy. L’esprit d’aventure commande ici au récit, à l’image des textes de Robert Howard ou, pour la touche d’humour qui va bien, Fritz Leiber. Deux gus souvent écrasés par la référence Tolkien mais qui ont beaucoup pesé sur l’imaginaire en littérature, au cinéma, en JdR…

Advanced Dungeons and DragonsDe l’aventure à foison, donc, avec bagarres, batailles, machinations, trahisons. Du souffle épique et des touches intimistes (voire des touchers intimes). Des dialogues qui ressemblent quelque chose, vu que les personnages ne s’expriment pas en jacquouille ou comme s’ils récitaient Le Cid. Avec une mention spéciale à certaines punchlines en clôture de chapitre, notes d’impertinence bienvenues et préférables aux sentences grandiloquentes.
Peu de magie, qui se présente ici pour ce qu’elle est : un élément extraordinaire dans tous les sens du mots. Avec le grand mérite d’avoir une utilité réelle quand Katz en fait usage. Sa présence est justifiée, elle sert à autre chose que suivre bêtement l’équation fantasy=sorcellerie.
Ayant fait le tour des délires à base de mages en chapeau pointu turlututu, j’avoue être devenu très friand de cette fantasy qui use avec mesure et intelligence de sa baguette de sureau (cf. les excellents Gagner la guerre de Jean-Philippe Jaworski et Wastburg de Cédric Ferrand).
Ce choix d’écriture fonctionne et permet à l’auteur de se concentrer sur autre chose que l’esbrouffe : l’histoire qu’il raconte – sa construction surtout – et les personnages qu’il met en scène.

L’histoire, dans sa trame générale, est un récit initiatique classique. Point de départ, une Kaelyn qui veut devenir maîtresse d’armes. Pas besoin de 150 de QI pour deviner où sa trajectoire va la conduire. Faut reconnaître au récit une certaine prévisibilité : tu vois toujours où l’auteur t’emmène.
Le fait est que le chemin balisé est inhérent à l’initiatique, avec son lot de passages obligés, phases d’apprentissages, épreuves…
Cette prévisibilité, c’est le défaut de sa qualité, mais je préfère ça à l’inverse. Elle traduit une construction parfaite du récit, modèle de cohérence et de précision qui m’a bluffé.
Tout sert. Tu ne trouves aucun chapitre de remplissage pour le plaisir de noircir du papier et donner de l’épaisseur à un roman qui sans cela ne serait guère épais. Chaque chapitre a une raison d’être, pas toujours évidente sur le moment mais qui trouve sa résonance à un moment ou un autre. Je pense par exemple à la scène du hammam au chapitre 20. Sur le coup, tu te demandes l’utilité de cet intermède bain-vapeur-savon, le fight club de la joute verbale. Un peu plus loin, tu captes qu’il s’agit d’un moment essentiel pour construire une relation entre certains personnages, lien qui aura un impact sur la suite des événements et justifiera plusieurs péripéties. Très fusildetchekhovien dans le procédé, rien de gratuit et, par conséquent, rien qui se disperse dans des directions vaines et/ou ennuyeuses. Katz déploie à l’échelle de son roman la même efficacité que Leiber ou Howard dans leurs nouvelles, format qui interdit les débordements superflus.
A rester ainsi dans la droite ligne de son intrigue, sans chemins de traverse vers le néant narratif, le récit ressort gagnant, aussi bien en cohérence qu’en cohésion. Exit twists farfelus, cheat codes romanesques et solutions magiques de facilité, rien dans les manches, tout dans la logique et la construction au cordeau.

Sonia la Rousse Brigitte Nielsen
Sonia la Rousse, son lit n’est pas fait de mousse.

Le background, rien à redire. On part plein sud pour un sultanat qui sent bon le sable chaud. Katz aurait-il pu le détailler davantage ? Oui. Est-ce que l’idée aurait été pertinente ? J’en doute. Le roman s’intitule La maîtresse de guerre, pas Le guide Micheline à Damnas. Orienté action plutôt que tourisme, c’est annoncé d’entrée de jeu. On en sait assez pour suivre l’histoire et se représenter son cadre, pas besoin de trilliards de détails pittoresques mais inutiles.
D’autant que le cadre général ne demande pas un effort d’imagination surhumain. Comme Howard avec ses royaumes inspirés de l’Antiquité ou de l’âge héroïque qui l’a précédée, Katz s’appuie sur des éléments connus de tous. A travers l’Aladdin de Disney, la lecture des Mille et une nuits ou la six millième rediffusion d’Ali Baba et les quarante voleurs avec Fernandel, chacun sait à quoi ressemble un monde fictif inspiré du Moyen-Orient.
La guerre qui éclate, avec sa horde de libérateurs d’outre-mer, n’est pas sans rappeler les croisades – événement “un peu” connu, au programme d’histoire de collège. Et si tu préfères une référence moins magistrale, tu mates Kingdom of Heaven.
Ici, pas de motivation religieuse, mais l’idée générale est la même et la répartition des rôles identiques, sans méchants ni gentils. D’un côté, une civilisation florissante et raffinée mais pas parfaite. On y pratique l’esclavage et les femmes vivent soit à la cuisine pour les pauvres, soit dans l’oisiveté pour les riches, dans l’ombre des hommes dans tous les cas. De l’autre côté, les gais compagnons de la libération, armée-mosaïque formée de contingents d’un tas de patelins (où, soit dit en passant, les femmes n’ont pas beaucoup plus de perspectives quand dans le camp adverse). Leur mission – libérer les esclaves de leurs chaînes – part très vite en sucette et dérive vers les pillages, les massacres, les viols.

Entre les deux, ou plutôt à cheval, Kaelyn. Katz a le bon goût de ne pas en faire une Jeanne d’Arc bis ou un clone de Red Sonja, la bimbo en bikini annelé (seul un type qui n’a jamais porté de cotte de mailles peut accoucher d’une idée de fringue aussi débile…).
Kaelyn est d’abord une nana normale, qui va devoir conquérir son destin à la pointe de la lance. J’aurais bien dit “à la force du poignet” mais j’en vois déjà qui imaginent des trucs salaces… Bref. Du boulot en perspective pour se tailler une place. Comme elle est jeune et inexpérimentée, souvent, le doute l’habite. D’autant qu’elle doit faire son chemin sans super-pouvoir, épée magique ou haute naissance validée par une tache de vin en forme de couronne sur la fesse droite. Au lieu de ça, elle se retrouve femme, étrangère et esclave dans un pays qui n’aime aucun des trois.
Dire que le roman de Gabriel Katz a quelque chose de féministe relève de la lapalissade. Une histoire de femme qui veut envers et contre tous exercer un métier d’homme au sein d’un environnement masculin, forcément que c’est féministe.
Le père Katz se sert de l’idée comme propos plutôt que revendication. Kaelyn veut devenir maîtresse de guerre, parce que c’est ce qu’elle veut, elle. A aucun moment elle ne se place dans une position de porte-étendard d’une révolution sociale. Sa motivation est personnelle, très personnage sword and sorcery (ou western spaghetti au cinéma, le croisement des deux donnant ici du sword and loukoum). Autour va se développer un propos plus général autour de la sujétion des femmes, des préjugés, des inégalités… Le procédé permet une réflexion d’arrière-plan qui ne torpille pas l’histoire à coups de grands discours verbeux et pontifiants.
On pourrait en dire autant sur la thématique de l’étranger (préjugés, inégalités, méfiance…) aussi bien à travers Kaelyn qu’Hadrian, le maître de guerre du sultanat. Comme quoi, on peut être un personnage clé et se voir quand même fermer pas mal de portes.

La maîtresse de guerre et la catapulte par Un K à partGaby m’avait déjà fait bonne impression avec La nuit des cannibales. Sa veine médiévale-fantastique est encore meilleure ! Le gars sait construire une histoire, il y a des leçons à prendre dans La maîtresse de guerre.
Je vois trop d’auteurs se lancer dans la fantasy parce qu’elle serait un genre facile qui autorise tout. En matière d’imaginaire, oui. Mais ce  n’est pas parce qu’on parle d’un univers fictif, avec des règles différentes de notre monde, qu’on peut se permettre tout et n’importe quoi, à commencer par violer la logique narrative et le bon sens. La fantasy est un genre aussi carré que n’importe quel autre, pas un boulevard vers le nawak fantaisiste.
Katz l’a bien compris et mis en œuvre, et ça c’est glop. Voilà à quoi ressemble de la bonne fantasy : un monde, des personnages, des enjeux, une histoire ET une construction chiadée pour les gouverner tous.

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