Et tu entendras le bruit de l’eau

Et tu entendras le bruit de l’eau
Sophie Jomain

HarperCollins / Harlequin

Après Tony Stark, les X-Men, le désert, la mer de nuages et Gandalf, voici donc, enfin, le vrai bruit de la vraie eau. Un comble quand on sait à quel point je déteste la flotte et encore plus le bruit.
Celui-ci, de barouf aquatique, fera figure d’exception. C’est du bon et même mieux que ça.
Mon compteur de lecture affiche treize bouquins de Sophie Jomain. Je connais son écriture, je l’ai vue évoluer, je l’ai décortiquée pour mes chroniques. C’est en connaissance de cause que je peux affirmer haut et fort que ET TU ENTENDRAS LE BRUIT DE L’EAU EST SON MEILLEUR ROMAN (j’avais prévenu : haut et FORT – on m’appelle monsieur Littéral, maintenant tu sais pourquoi).

Et tu entendras le bruit de l'eau Sophie Jomain couverture HarperCollins
Rejoins la secte des gens en manteau rouge qui lèvent les bras devant la mer !

Au bout de cinquante pages, je me suis dit “ben merde !” “diantre !” parce que j’étais bluffé et ça n’arrive pas souvent. Rien à redire sur la forme et ça non plus ce n’est pas courant vu comment je suis tatillon sur le sujet.
Que Jomain écrive bien n’a rien d’une révélation à scier les guiboles, mais là on saute de bien à excellent, sans passer par les cases très bien ou départ (et ciao les 20000 boules).
Le style a quelque chose de colizien et on sait en quelle estime je tiens la plume de Paul Colize – selon moi un des meilleurs auteurs en exercice. Économie de mots pour dire les choses, sans s’étaler sur un paragraphe quand une phrase suffit. Des phrases qui vont à l’essentiel, nettoyées de toute aspérité ou scorie. Les bons mots au bon endroit, pas un de plus, pas un de moins. Pour ainsi dire pas un adverbe un -ment, les grands malades du soudainement, du totalement et du littéralement devraient vraiment en prendre de la graine.
Un style à l’épure. Le sans-faute.
Impasse aussi sur les lieux communs et phrases génériques. Je pense à cette passion pour l’arythmie cardiaque, élevée par certain(e)s auteur(e)s au rang d’art majeur. Ici, pas de “cœur qui manque un battement” ou qui “fait un bond dans la poitrine” toutes les deux lignes. C’est aussi bien sans. C’est même mieux. Je n’en peux plus de ces formules clichés, éculées comme si elles revenaient d’un week-end à La Fistinière. Sur le plan, Le bruit de l’eau n’a rien d’une cacophonie. Propre et harmonieux.
Ajoute là-dessus des dialogues réalistes, où les interlocuteurs parlent la langue du XXIe siècle, pas celle de Voltaire. Personne ne raconte sa journée au passé simple. Et pour faire une comparaison, les personnages utilisent “comme”, pas “à l’instar” ou autre tournure littéraire sortie de la naphtaline.
De fait, Et tu entendras le bruit de l’eau se lit vite et bien. Le texte est fluide, il coule tout seul (c’est raccord avec la flotte, tu me diras). Ça change des bouquins où on bute sur chaque phrase et où on perd un temps fou à imaginer quels supplices infliger à l’auteur pour le punir de ne pas savoir écrire. J’ai les noms…

Et tu entendras le bruit de l'eau Sophie Jomain reconstitution
Couverture reconstituée en live dans ma salle de bain.

Sur le fond, Jomain aurait pu pondre une romance lambda, bluette certes bien tournée mais sans intérêt, l’exercice revenant à n’écrire sur rien. La romance – qui tient plutôt ici de la rencontre – vient par-dessus le reste. Le cœur du roman est comme la vérité dans X-Files : ailleurs. Avec une vraie base thématique, plus solide que des mamours à deux francs cinquante.
Avant le bruit de l’eau, Marion Verrier, l’héroïne, entend le son du silence si cher à Simon et Garfunkem. Elle a occupé sa vie avec du vide en croyant la remplir, jusqu’au moment où elle se rend compte que son existence sonne creux, n’a aucun sens et ne lui apporte aucune satisfaction. Sa prise de conscience ouvre les thèmes de la remise en question, de la quête de soi, de l’accomplissement. Le bon vieux “Qu’est-ce que le bonheur ? Vous avez 4 heures, l’usage de la calculatrice est interdit.” moins la dimension scolaire et ennuyeuse. Marion se met au vert, doute, se pose des questions, réfléchit, mais sans embarquer le lecteur dans des introspections aussi interminables que barbantes. Le traitement du sujet allie légèreté et profondeur, sans tourner à l’essai soporifique sur le sens de la vie.
Jomain n’est jamais si bonne auteure que quand elle écrit sur l’essentiel (cf. Quand la nuit devient jour, sans conteste son meilleur titre avec Le bruit de l’eau).

Pour Marion, la remise en question passe par une triple confrontation : avec la nature (la baie de Somme), avec elle-même, avec l’humain (les migrants de Calais).
Le cœur de l’ouvrage est là, plus que dans “l’homme mystérieux et solitaire” annoncé par la quatrième (rappelons que Benjamin étudie les phoques en Picardie, ce n’est pas Clint Eastwood en cavalier de l’Apocalypse dans Pale Rider).
Jomain traite ces trois versants avec beaucoup de justesse.
Quand elle décrit les paysages de la Picardie maritime, tu sens qu’elle les a vus, de ses propres yeux vus, comme dirait Molière (alias Jo le Redondant pour les intimes). Il y a une vraie mise en valeur du cadre, qui ne sert pas qu’à donner dans le pittoresque de carton-pâte. Le parcours de Marion, depuis le retour aux sources jusqu’au glissement vers des problématiques liées à l’environnement et l’écologie, fait sens grâce à ce contact avec la nature brute, loin de la superficialité parisienne. Sans baie de Somme – qui devient au gré des pages un personnage à part entière –, point de salut.
On en dira autant de l’épisode calaisien. Jomain qui parle des migrants, c’est autre chose que trois généralités désincarnées piochées dans des articles de presse. Elle connaît son sujet (cf. Je suis migrant et je souris présenté à Envie de Livres en 2017).

Pour l’ensemble du fond, même constat que sur la forme, tout est dit sans effet tonitruant, sans tartiner des paragraphes au kilomètre. Chaque phrase y gagne en force, parce qu’elle raconte quelque chose et qu’elle le fait bien.
On en dira autant de la romance, qui garde le sens de la mesure. Les personnages ont des élans et des doutes, entre eux il y a des hauts et des bas, mais sans excès délirants qui feraient passer Roméo et Juliette pour des modèles de retenue sentimentale. Y a rien qui me gave plus que les histoires où les sentiments et réactions sont multipliés par mille, pauvre poudre aux yeux que certains auteurs balancent à pleines poignées pour masquer l’absence de profondeur. Ici, non, tout passe crème, tout sonne crédible.
Bon, le dénouement est peut-être discutable dans l’absolu, mais il n’y en avait pas d’autre possible dans le cadre d’une publication Harlequin. La dernière scène a le mérite de ne pas virer nunuche et de garder quelques points de suspension préférables à un final de conte de fées.

Sophie Jomain Et tu entendras le bruit de l'eau couverture pluie HarperCollins
La baie de Somme, son climat enchanteur

Et tu entendras le bruit de l’eau cristallise en un seul bouquin toutes les qualités disséminées dans les précédents romans de Sophie Jomain (y compris les innombrables douches de l’héroïne), sans se borner à du pot-pourri. On sent l’ouvrage charnière, où évolution et renouvellement sous-tendent la démarche.
Un mariage réussi entre moments de légèreté, notes d’humour, passages plus graves et profondeur de la réflexion, avec des thèmes intéressants et creusés pile ce qu’il faut. Le tout hissé par une grande qualité de plume. Fallait oser la refonte du style et le virage thématique, elle l’a fait !
Une auteure qui remet en question à travers un livre qui parle de se remettre en question, si ça c’est pas de la mise en abyme !
Chapeau bas, c’est réussi.

(PS : Si vous aimez la vie aquatique, les bains douches et la baie de Somme, poursuivez l’aventure du bruit de l’eau avec l’interview de Sophie Jomain.)

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