Chroniques des Cinq Trônes, Moitiés d’âme – Anthelme Hauchecorne

Chroniques des Cinq Trônes
T.1 Moitiés d’âme
Anthelme Hauchecorne

Gulf Stream

Si je te dis “trône” et “hiver”, tu penses soit à une épidémie de gastro, soit à la saga de George Martin dont le prochain tome paraîtra en l’an 2146. La première option, je ne m’étalerai pas dessus, elle le fait très bien elle-même. Quant à la seconde, plus besoin d’attendre le winter qui n’en finit pas de coming. Il est là, l’hiver, dans ce pavé de cinq cents pages ramené des Halliennales.

Couverture Moitiés d'âme Chronique des Cinq Trônes Anthelme Hauchecorne Gulf Stream éditeur
Pavé, César !

Philippe ! C’est ce que je me suis écrié en reposant le bel et bon1 Moitiés d’âme. Ce bouquin vaut ses vingt boules, aussi bien comme objet qu’au poids ou pour son contenu.
Édition grand luxe, avec une couverture et une quatrième qui tapent dans l’œil, tranche de gouttière illustrée, ruban marque-page, une jolie carte du monde à l’intérieur, des en-têtes de chapitres ornés de trônes, une police de caractères pleine de ligatures dans le style de La Pléiade, ça, c’est du beau livre !
Des fois que l’épaisseur du bouquin te rebute, rassure-toi. Moitiés d’âme n’est assommant que si on l’utilise comme projectile. À la lecture, le mastard passe crème. Rien à jeter, chaque passage est là pour une bonne raison, sans longueurs ni remplissage superflu.
Le roman forme un tout et se suffit à lui-même. Une bonne chose, parce que je suis gavé des “premiers tomes d’exposition”, noircissage inutile de papier pour mettre en place trois éléments et demi hyper dilués, avant que l’histoire ne commence à décoller au deuxième volume. Du travail de bras cassé, aussi bien côté auteur que côté éditeur, qui revient cher pour le client en temps de lecture et en argent ainsi qu’en patience entre deux épisodes. Donc bon point pour Moitiés d’âme, qui propose une histoire complète avec un dénouement, sans cliffhanger en mode “je t’ai bien eu, rendez-vous dans un an ou deux quand j’aurai écrit la suite”.
Trois autres titres sont prévus pour former une tétralogie : Les Chroniques des Cinq Trônes. Quatre tomes, cinq trônes, qui sera le perdant au jeu des chaises musicales ? Les paris sont ouverts. Enfin en attendant, si jamais la série s’arrête pour raisons x, y ou z, ou met des plombes à se poursuivre, au moins on n’aura pas l’impression de s’être fait voler sur la fin.
(Pour gagner du temps, je vais même te la raconter, la fin : le coupable est l’archimage Moutarde avec la boule de feu dans le laboratoire d’alchimie.)

Chroniques des cinq trônes Game of Thrones Moitiés d'âme is coming

De quoi z’est-il question dans Moitiés d’âmes ? De liaison dangereuse, de magie (la mägerie), de fées (les Faëes) et de trémas gravitant autour du couple formé par Liutgarde et Rollon. Les tourtereaux, biclassés mäges-romanichels, circulent au sein d’une caravane qui ne dépareillerait pas dans le jeu de rôle Hurlements, entre sa galerie de personnages travaillés et les tonnes de secrets planqués dans chaque roulotte. Rollon est en indélicatesse auprès de ses anciens maîtres de mägerie, Liutgarde est coursée après avoir fui un mariage forcé, leur histoire d’amour branlante se voit compliquée par la présence de dame Hölle, une Faëe pas trop portée sur la rigolade. Joyeux programme de péripéties annoncé !
Faut que je vous raconte !
Ou pas.
À voir défiler tant de mauvais papiers qui se croient – voire se croivent – obligés de te spoiler les trois quarts des bouquins, on en oublierait presque qu’une chronique n’est pas un exercice de résumé de texte au baccalauréat.

Or donc, Moitiés d’âme réunit tous les ingrédients d’un roman réussi. Tel un Vivaldi de la fantasy, Anthelme Hauchecorne construit son univers autour des quatre saisons. On visite ce monde original sans impression de déjà vu, sans finir non plus noyé sous deux mille milliards de détails inutiles. Pensée émue pour les foufous du world building, qui confondent roman et traité-de-géographie-manuel-d-histoire-guide-touristique, et te font perdre le fil du récit, écrasé par le décor. Dans le cas présent, on sait ce qu’il y a à savoir et chaque élément fait sens par rapport à l’histoire et aux personnages. Rien de gratuit, tout sert (principe du fusil de Tchekhov) et en plus on ne voit pas les coutures. Jamais tu ne penses “tiens, s’il mentionne ça, c’est qu’il va s’en servir plus tard”. J’allais dire que la mécanique est camouflée dans la narration, mais encore mieux : elle s’intègre au récit. Pas de soudure mais un alliage, comme quand tu mélanges du cuivre et de l’étain pour couler du bronze.
Écriture de haute voltige tant sur le plan technique qu’artistique. J’avais déjà trouvé le gars Hauchecorne très bon sur Journal d’un marchand de rêves, excellent sur Le Carnaval aux Corbeaux et Âmes de verre, il a encore repoussé les limites. Mais où s’arrêtera-t-il ?
L’univers, encore plein de points d’interrogation une fois la dernière page tournée, donne envie d’en découvrir davantage dans les tomes suivants. Chaque personnage, tout en facettes et nuances, possède une profondeur rare. Jusqu’aux rôles secondaires qui ne se contentent pas de faire de la déco ou de se limiter à un rôle technique adjuvant/opposant. La langue est aux petits oignons (ça fera plaisir à Hannibal Lecter), riche, stylée, ciselée. La narration réalise un sans-faute, que ce soit l’intrigue, les dialogues, le rythme. Bref, tout témoigne d’une maîtrise parfaite de l’écriture. À l’arrivée, un plaisir de lecture que je n’avais pas ressenti depuis un moment.

À qui conseiller ce livre ? À tout le monde. Bon après, si tu es allergique à la fantasy, ça complique les choses et je ne peux rien pour toi. Mais sinon, vas-y franco ! Dès 15 ans d’après le site de l’éditeur. Je dirais même dès 10 ans, si tes gamins sont des mini-moi qui ont englouti les références du genre avant leur entrée en 6e. Sans limite maximale d’âge. Qu’on ne s’arrête pas au classement jeunesse (drôle d’idée que cette étiquette, à mon sens contre-productive mais passons…), Moitiés d’âme parlera aussi aux adultes à travers les différentes grilles de lecture qu’il propose.
Les relations humaines forment le cœur du propos, centré autour du couple Rollon-Liutgarde et du triangle avec dame Hölle (mais pas que, chaque protagoniste raconte à sa façon quelque chose sur le sujet). Un cœur complexe avec soixante-douze ventricules : relations amoureuses, dysfonctionnelles ou toxiques, engagement, trahison et confiance brisée, secrets et non-dits, complémentarité et dépendance, jalousie…
Par-dessus, la mägerie, “qui ne peut s’exercer qu’à deux” dixit la quatrième de couverture, amène une réflexion sur le pouvoir. La quête du toujours plus, la corruption qui découle de son exercice surtout s’il est solitaire, la tentation de la facilité quand il s’agit d’en abuser, l’échec écrit d’avance quand il fonctionne sur la base d’une opposition entre les parties prenantes. L’exercice du pouvoir nécessite harmonie et concorde.
Et c’est là qu’on voit que Moitiés d’âme relève de la fiction. Parce que dans le monde réel, la concorde a eu droit à l’aller simple au fond du trône avant de finir noyée sous la chasse des intérêts partisans.

Sur ces bonnes paroles, je vais rejoindre la mienne, de moitié d’âme, pour exercer à deux la mägerie du Printemps et son arcäne de la Sève.

Moitiés d'âme Chroniques des cinq trônes Tron Disney

[1] Note pour les ceusses qu’auraient pas compris l’allusion.
Philippe le Bon (1419-1467), duc de Bourgogne et papa de Charlie le Téméraire.
Philippe le Bel (1268-1314), roi de France, naquit dans la pourpre impériale. Sa mère l’installa sur le trône aux cris de “vive le roy ! vive mon baby Bel !”. Depuis, un fromage porte son nom pour commémorer l’événement.

(Ce roman a été récompensé par un K d’Or.)

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