Série B – la totale

Série B
Tomes 2 à 6
(Marc Falvo)

Après un excellent démarrage, Série B poursuit sa route. Aujourd’hui, je vais vous parler des tomes 2 à 6 (pas de surprise, annoncé dans le titre). Et parce que la maison Un K à Part prend de l’avance sur les soldes du mois prochain, elle vous offre en plus – offrir en moins, en même temps… – une chronique d’ensemble de la série !

On dit les anciens Egyptiens… Je me gausse. Moi, je te bâtis une pyramide sans technologie extraterrestre. Who’s your daddy ? comme disait Lexi Belle (volume 12 pour les connaisseurs).

Dans un sens – mais ça marche aussi dans l’autre –, chaque volume mériterait une chronique complète. Sauf que je ne suis pas payé à la ligne (sans doute parce que je suis bénévole et pas payé du tout). Je ne vois pas l’intérêt de copier/coller dans chaque laïus les mêmes remarques sur le style ou l’inventivité du bonhomme.
En version synthétique, Falvo, c’est l’anti-fantasyste. Des épisodes courts et bien remplis, plutôt que des pavés creux rallongés à coups de dialogues consternants de vacuité. Le baron Falvostein greffe des bouts de ceci et de cela, jamais des pans entiers. Ce savant fou fait la différence entre le clin d’œil envers ses sources d’inspiration et le recyclage bébête d’influences flagrantes. Son hommage à la série B reste une œuvre en soi, à lui, là où d’autres se contenteraient d’un pastiche noyé dans cinq litres de flotte. Ajoutes-y une jolie plume qui ne te matraque pas d’adverbes ni de verbes introducteurs sans vaseline. Entre noirceur et décontraction, réflexions profondes et vannes débiles, sa prose rompt mais ne plie pas.
Ce mec est doué.

Tome 2 – Triviale poursuite
Une ambiance plus sombre que le premier volet, les gens tombent comme des mouches autour de Kurtz. Dans le même temps, Falvo reste toujours aussi drôle dans ses punchlines.
Situations rocambolesques, retournements inattendus, jeux sur les codes du polar et du cinéma bis, on retrouve les ingrédients qui faisaient la qualité du premier volume.
Sans se reposer sur ses lauriers, Falvo fait évoluer son personnage de privé solitaire qui doit bosser à la fois en binome avec son paternel et en équipe avec des flics. L’histoire prend aussi la direction d’un thriller burlesque biotechnologique, polar avec une pointe de SF catégorie anticipation médicale (du moins selon la conception que les savants fous se font de la médecine).
Un cocktail déjanté qui fonctionne très bien.

Tome 3 – La meute
On continue avec les aventures de Stan Kurz ! Voilà l’Infra-détective aux prises avec une meute cannibale. Un thème cher au cinéma d’horreur qui, à défauts de lettres de noblesse, lui aura donné des mètres de pellicule estampillés série B voire Z.
Un volume un poil plus sérieux que les précédents, un peu moins foufou. Sans doute parce que les situations auxquelles Kurz se trouve confronté résonnent (et raisonnent) dans notre monde à nous. Sa route croise des alcooliques, des drogués, des clochards… marginaux et laissés-pour-compte qui n’intéressent personne, surtout pas les institutions (mairie, Eglise, police). Sauf quand ça risque de faire des vagues. S’agirait pas d’écorner l’image de notre belle société si parfaite…
Qu’il soit un peu plus ou un peu moins, cet épisode reste aussi bon que les précédents. Entre deux scènes de misère humaine, Falvo détend l’atmosphère avec ses réflexions pleines d’humour et ses dialogues tordants. La présentation de l’affaire et sa fixette sur l’éboueur m’a valu un fou rire phénoménal.
Parmi les grandes réussites de ce roman, on citera aussi l’amitié qui se noue entre Kurtz et Kowalski dans un esprit buddy movie de la lose. C’est beau, ce qui se passe entre ces duettistes de la picole.

Tome 4 – Dernier baptême
Stan Kurz poursuit sa jonglerie avec les codes. Il s’embarque ici dans le passage obligé de toute série TV : l’épisode en prison. De L’Agence Tous Risques à Mentalist en passant par Monk, les héros y font toujours un crochet. On pense aussi à Vandamme (Coups pour coups) ou au binôme Stallone-Russell (Tango et Cash) côté cinéma, à King (Rita Hayworth et la Rédemption de Shawshank et La ligne verte) pour le versant littéraire.
Nous voilà donc embarqués dans une vraie prison de cinéma, avec son directeur sadique, sa bagarre dans la cantine, son gang aryen, sa scène dans les douches.
Retour aux sources pour Kurtz qui doit de nouveau bosser en solo et ne compter que sur lui-même. Le personnage poursuit son évolution. S’il est toujours adepte de la vanne à deux balles et de l’autodérision, il gagne en assurance dans cette “affaire pour les grands” très éloignée des minables cocufiages qui étaient son lot au début du tome 1.

Tome 5 – Jusqu’à l’aube
Alors qu’il y avait une ellipse entre chaque volume, celui-ci reprend à la seconde où le tome 4 s’arrêtait. Cette fois, direction la cabane au fond des bois pour une planque soi-disant pépère. Ce lieu classique du slasher sera le théâtre d’un huis clos tentaculaire. Kurtz et ses gais compagnons se trouvent face à une nouvelle version de l’Amphitryon quelque peu différente de la mythologie grecque.
Une pincée d’Aliens, un zeste d’Une nuit en enfer, un soupçon de Resident Evil et toujours une giga dose de Falvo, le gars qui peut te coller coup sur coup une pensée profonde aux résonances céliniennes et une citation de Chuck Norris. Faut pas lui baver sur les rouleaux au Marco (sans polo).
Outre le volet SF horrifique, Falvo aborde ici une autre facette de son personnage. Son Kurtz bringuebalé en permanence, souvent relégué au rang de larbin-sous-fifre-exécutant-pion-sacrifiable, doit assumer la charge de chef. Exercice aussi périlleux que cocasse, entre fulgurances géniales et improvisation à l’aveuglette.
Cet avant-dernier épisode ne mollit pas : beaucoup d’action, de rebondissements, de délire, de maîtrise. Jusqu’ici, c’est le sans-faute pour cette série.

Tome 6 – Terribles tropiques
A la suite de Claude Lévi-Strauss, Kurtz part sous les tropiques pour ce dernier volume qui n’en est pas un. C’est là le seul reproche que j’adresserai à Série B. Quand tu numérotes de 1 à 6, ton histoire doit se terminer à la fin du tome 6, point. Après, faut voir le bon côté, Stan Kurtz will be back comme disait l’autre. J’ai adoré ses aventures et n’ai qu’une envie, en lire d’autres (et accessoirement avoir le fin mot de l’histoire, j’en démords pas).
Après une retraite anticipée, Kurtz ressort l’imper et le chapeau – z’avez pas vu le costume ? – pour dénouer une prise d’otage qui le propulse sous le feu des médias, lui, l’homme de l’ombre. Quelques péripéties plus tard, Kurtz et son équipe de pieds-nickelés débarquent sur une île déserte de cinéma avec plage de sable fin, cocotiers (filmés en Californie) et forêt de pins (filmée au Canada, c’est moins cher), village indigène, marais, volcan, naufragé, la totale, quoi.
Cette virée tropicale apporte son lot de mystères (comme dans la bien nommée Île mystérieuse) et de questions dont les réponses se perdent parfois en route (comme dans non moins bien nommée Lost). Les révélations vont aussi bon train (tchou tchou) sur le Révérend et Kurtz Senior. L’ensemble reste aussi drôle que les précédents grâce à la plume falvienne trempée dans un humour aussi noir que mon café du matin.
Vivement la suite ! et vite !

Série B – Vue d’ensemble

Tu trouveras ici et là sur le ternet diverses chroniques et critiques sur chacun des tomes si tu veux compléter mes blablas précédents. Par contre (ou en revanche, si tu préfères les tournures plus propres), tu chercheras en vain une perspective plus large sur l’ensemble de la série. Impardonnable lacune que je me propose de combler, parce que je trouve ballot que personne n’ait pensé à cette évidence : traiter la série en tant que telle, un tout, pas juste à coups d’épisodes déconnectés du reste.
Le temps d’enfiler ma tenue de pionnier et let’s go sur les traces des Colomb, Magellan, Livingstone, Armstrong et Jo le Mégalo.

J’ai beaucoup pensé aux années 80-90, à leur cinéma riche en punchlines fracassantes, aux actioners qui ont fait la gloire des Vandamme, Norris et Seagal, aux films de SF et d’épouvante qui compensaient par leur inventivité le manque de moyens ou les limites techniques (The Hidden, The Thing).
Un hommage, un vrai, aux œuvres de divertissement, séries TV, B, Z, bis, nanars. Aux genres populaires aussi (polar, horreur, SF), sous-littérature et sous-cinéma pris de haut par les péteux. Série B est un divertissement populaire : ça vanne, ça cogne, ça rigole. Et ça marche.
Pas comme un blockbuster ou un best-seller, non, ça c’est chiant. Trop lisse, trop calibré, trop de charges dans le cahier du même nom qu’a la taille d’un colosse (calembour qui fera plaisir aux égyptologues).
Perso, j’en ai marre de voir le même film vingt-cinq fois par an. Pareil de lire le même bouquin où le flic alcolo et divorcé traque sous le ciel gris un tueur en série abusé dans son enfance, où des vampires immatures bastonnent des loups-garous crétins entre deux introspections romantico-guimauves de cinquante pages, où le paysan que rien ne prédisposait à sauver le monde va jouer les Bruce Willis dans un univers de fantasy sans fantaisie.
Série B change.
Déjà ni la série ni l’auteur ne se prennent au sérieux. Le Marco a bien compris que la littérature relevait d’une vaste blague : Homère, c’est jamais que de la chansonnette épique poussée pendant les banquets pour divertir. On est là pour se faire plaisir.
Falvo donne dans le clown plutôt que le clone. Certes, les six volumes sont truffés de références, de clins d’œil, même de clichés, passages obligés et scènes téléphonées. Mais voilà, il le fait exprès et il le fait bien. Loin du repompage basique, il arrange à sa sauce, avec ses propres idées et son style bien à lui. Quand il te pond une scène déjà vue mille fois ou un deus ex machina moisi, il ne laisse pas la flemme prendre les commandes : il souligne l’artifice à deux ronds, déconne, joue avec les codes sur l’air de la comédie (on rit avec le bouquin) plutôt que du nanar (où on rirait du bouquin). Falvo s’amuse, on le sent et on s’amuse avec lui.
Une parodie qui ne flouse pas plus haut que son séant mais possède assez d’intelligence et de recul (comment veux-tu) pour dépasser le stade tsoin-tsoin du coussin péteur et de la compilation bébête. Une optique à l’ancienne plus Y a-t-il un pilote dans l’avion, Hots Shots ou La Cité de la Peur que les navrants Scary Movie et autre Spartatouille.
Tout ce que j’ai dit du premier volume de Série B vaut pour chacun des tomes et la série prise comme un tout. C’est drôle, bien écrit, décomplexé, riche, inventif.
Je ne peux que louer Fleur Sauvage – c’est la maison d’édition, pas un chef cheyenne – d’avoir tenté le pari d’éditer cet inclassable machin qui apporte un sacré “vent de fraîcheur” (expression qui, elle, est classée comme cliché puant).

En tant que série, l’ensemble fonctionne et carbure à cent à l’heure du premier au dernier mot. Pas de redite, d’essoufflement, de lassitude, rien qui donne l’impression qu’on n’en voit pas le bout.
Je ne sais pas si Falvo savait où il allait quand il a rédigé le premier tome. Avait-il un plan global ? A-t-il improvisé en route ? J’en sais rien. Vu les dates de sortie rapprochées, les bouquins ont sans doute été écrits dans un espace de temps assez restreint. En témoigne l’homogénéité narrative et stylistique.
Série B tient la route quand tant d’autres séries télé sentent l’impro foireuse des scénaristes en roue libre qui avancent en aveugle. Je dis séries télé, mais la remarque vaut pour pas mal de sagas littéraires (sagas ou séries – clin d’œil à un débat avec Sophie Jomain) qui se perdent en route à tirer à la ligne et blablater dans le vent sans que rien n’évolue.
Chaque épisode met en scène un Kurtz qui reste Kurtz, loser génial et anachronique, et qui en même temps s’adapte. J’en parlerais bien comme d’un héros ordinaire, mais l’expression est éculée comme une production Brazzers. Un clampin héroïque, plutôt. Chevalier blanc face à une meute cannibale, loup solitaire en prison, chef d’équipe aux prises avec des saletés cthulhiennes, il enfile les rôles comme Rocco des actrices. Avec brio, sans qu’on ait l’impression d’une trahison de son identité en tant que personnage : il change, pareil à lui-même.
Enfin, ce que j’aime chez Falvo, comme chez d’autres “clowns littéraires”, c’est ce côté bouffon qui amuse la galerie en lâchant çà et là une vérité profonde qui pique. Un côté célinien que je mentionnais plus haut. Ne pas se contenter de raconter une histoire, ne pas se limiter aux effets de style, poète pouet et poudre aux yeux. Des réflexions sur la condition humaine, balancées sans prétention pontifiante, des constatations comme on s’en fait tous devant telle ou telle situation, nos choix, nos échecs… Pas assénées comme une formidable Vérité d’Auteur qui aurait tout compris à la Vie. Juste un personnage conscient de ne pas être taillé comme un héros au sourire Colgate grand-beau-fort-intelligent-drôle, qui fait ce qui peut avec ce qu’il a. Comme n’importe qui au quotidien dans la vraie vie de l’IRL. Quelque part, on est tous des Kurtz.

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