Punk Friction

Punk Friction
(Jess Kaan)

La soirée s’annonçait tranquille. Une pipe, une clope et au lit.
Avant de rejoindre les bras de Plumarda, la déesse romaine du sommeil, un peu de lecture….
Un peu, qu’il disait… Tu parles !
Punk Friction, encore une nuit fusillée…
Tu te dis que tu vas juste lire une vingtaine de pages, voir comment ça démarre. Les vingt deviennent cinquante-trois, cent sept, cent quarante-neuf, parce qu’il n’y pas que les comptes ronds dans le vie. Un dernier chapitre et après stop… Huit derniers chapitres plus tard, le bouquin est presque terminé. Au point où t’en es, c’est pas une poignée de feuillets qui va t’arrêter.
Au revoir nuit de sommeil, bonjour sieste. La journée à venir sera placée sous les auspices de Têtedanlanus, saint patron des contorsionnistes.

On ne peut pas reprocher aux auteurs d’écrire des bouquins addictifs prenants. D’un autre côté, vu le nombre d’heures de sommeil que leur prose m’a coûté, à un moment, fallait que ça se paye.
L’an dernier, après moult prières et sacrifices à Plakismanjfrøa, divinité nordique préposée à la vengeance, l’illumination a jailli dans une gerbe de feu et de musique pompière. A la suite d’Ōba Tsugumi et Obata Takeshi, respectivement scénariste et dessinateur du manga Death Note, j’ai créé le Sleep Note (à ne pas confondre avec le groupe de metal).
Il s’agit d’un carnet dans lequel je note le nom des auteurs qui ont vampirisé mes nuits. Quand je serai mort ou député – donc impossible à mettre derrière les barreaux – je reviendrai les hanter, agiter mes chaînes spectrales au-dessus de leur pieu, poltergeister couettes et oreillers, beugler que leur mère suce des *bip* en enfer, trampoliner sur leur matelas comme le gosse de cinq ans que je suis dans ma tête.
On va bien rigoler !
Jess, ton nom figure dedans, tu peux commencer à stocker l’eau bénite et les gousses d’ail.

Faute de slip, j’ai emprunté un string à une “bonne amie”. Merci, ma muse, pour cette contribution qui m’amuse.

Or donc, Punk Friction, polar social et régional mais que…

En route pour le cercle polaire français, on s’offre une virée à Auchel avec un détour du côté de Lille. Les amateurs de draches septentrionales en seront pour leurs frais : c’est l’hiver, il tombe de la neige (un genre de pluie croisée avec du coton dans un laboratoire céleste, de l’EauGM en quelque sorte).
Le Nord-Pas-de-Calais sans flotte, pourquoi pas ? Ça n’a l’air de rien, mais ce n’est pas rien justement. Les considérations météorologiques, en général, je m’en tamponne le haricot. Ici, elles font sens. Ce détail est symptomatique du bouquin qui joue sur les attendus et les archétypes pour mieux les contourner. Ou les détourner, ça marche aussi (mais pas péritourner, parce que ce verbe n’existe pas).
Ainsi la traditionnelle pluie de ch’Nord devient chute de flocons. Idem le duo de flics. Non, les deux gus ne se transforment pas en bonshommes de neige, laisse-moi finir la démonstration. D’un côté, Demeyer, le briscard qui a tout vu dans sa carrière au point d’y perdre une part de son humanité. De l’autre, Lisziak, le petit jeune, règlement-règlement, des idéaux de justice plein la tête. Duo classique que tout oppose… sauf que l’idée n’est pas de pondre un buddy movie de papier, où l’un dit “blanc”, l’autre “noir”, et à la fin ils sont super potes et claironnent “gris” en chœur. Le binôme s’enrichit de Garance Fazuras pour devenir à la fois trio et doublé de duos avec Lisziak comme pivot. Le roman y gagne sur tous les tableaux avec un traitement plus intéressant qu’un bête mode binaire mille fois vu et un personnage féminin qui n’est ni une super-héroïne invincible ni une princesse potiche à la Disney.
On en dira autant de l’enquête… Enfin non, on en dira moins pour ne pas spoiler. Un corps cramé dans un cimetière, une étudiante massacrée… deux affaires avec les mêmes enquêteurs… Si on était dans Les Experts ou le polar d’un auteur lambda, les deux trames seraient liées avec cinquante mètres de scotch et vingt bobines de grosse ficelle. Ok, on se doute bien qu’il y a un rapport entre les deux, mais Kaan se montre malin en t’emmenant toujours ailleurs que là où tu le prévoyais. Et pas n’importe comment, hein, la direction qu’il prend tient la route. Tout ça pour arriver à une fin parfaite (gras+italique+souligné, ça ira comme mise en exergue ?), un vrai final de roman noir qui ne louche pas vers le rose.
Punk Friction est une réussite en matière de polar. Il joue des codes et des archétypes, les respecte dans leur essence, tout en leur tordant le cou dans son développement pour ne pas t’assommer de clichés. Ce roman ne se contente pas de de cocher des items dans le cahier des charges, il contient de la surprise, denrée qui commence à se faire rare dans le flot des productions formatées.

Le décor et le contexte bénéficient du même traitement. Le cadre d’ancien bassin minier en pleine crise est indissociable de la région, comme ses personnages issus de la classe populaire. C’est le Nord-Pas-de-Calais avec son quotidien gris, ses pauvres, ses chômeurs, ses forçats qui se crèvent pour des clopinettes. Cliché ? Non, portrait très juste d’une région en crise qui n’a pas su se reconvertir, pas aidée par ceux qui auraient pu et ont préféré se concentrer sur les délocalisations ou le brassage d’air électoral.
Indissociable, disais-je, oui et non. La réalité socio-économique dépeinte dans Punk Friction transcende son contexte local. Partout ailleurs dans l’Hexagone comme dans ses colonies les DOM-TOM, tu retrouves les mêmes petites gens avec les mêmes gros problèmes. Le bon peuple à qui on n’arrête pas de promettre la lune et qui l’a toujours pile à cet endroit. La police qui doit faire face au manque d’effectifs et de moyens… Les ministres hors-sol qui débarquent, se pavanent et repartent au chaud dans leur bureau parisien… Les édiles locaux plus soucieux de leur image que de leurs administrés… Ces mêmes administrés pour qui la notion de perspective se résume à ça, une notion, sans rien de concret derrière, aussi tangible que l’horizon si cher à Flanby. Le monde avance, l’Etat recule, comment veux-tu… Tout ça, c’est partout en France.
Punk Friction te raconte l’échec d’un modèle étatique, économique, social qui fonctionne en roue libre. L’histoire aussi des marges qui occupent petit à petit les trois quarts de la feuille. Les punks, les pauvres, les jeunes, des gens qui ne comptent pas vraiment, parce qu’“ils n’avaient qu’à”. Qu’à quoi, on ne sait pas… En attendant, c’est no future pour tout le monde, pas seulement ceux qui portent des crêtes bariolées. Le thème de la jeunesse occupe une place majeure dans le roman, mais tu peux oublier le bon temps des rires et des chants. Pour les gamins, il n’y aura pas de futur non plus et, pire, ils en sont conscients. Désœuvrés mais pas que : désespérés.

Noir, c’est noir, et cetera. Punk Friction distille aussi des bouffées de légèreté, d’humour même, dans le ton ou certaines formules. Bon moyen de ne pas rendre chaque page plus anxiogène que la précédente et d’accentuer le contraste avec les passages les plus glauques.
On ne le répètera jamais assez, Kaan a une plume superbe, sur le fond comme sur la forme. Il le prouve encore une fois avec cette freaktion.

2 réflexions sur « Punk Friction »

  1. Merci de ce très bon papier, argumenté, intéressant et original. Je suis ravi que ce que nous publions avec plaisir et passion vous enthousiasme. Et j’imagine que Jess doit être super content, je n’ai pas encore eu le temps d’en parler avec lui. Merci encore.
    Tres cordialement.
    Jean-Charles Lajouanie

    1. Je ne pense pas me tromper en disant que Jess est “super content” (je me trompe d’autant moins qu’il me l’a dit 😀 ).
      On se recroisera sans doute au détour d’une chronique, j’ai encore “Poubelle’s Girls” et “Retours amers” sous le coude.

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