Journal d’un marchand de rêves

Journal d’un marchand de rêves
(Anthelme Hauchecorne)

Journal d’un marchand de rêves inaugure la collection Pepper de l’Atelier Mosésu. Un éditeur qui m’a habitué à du bon, une dir’ coll’ pas manchote en la personne de Sophie Jomain, un Anthelme Hauchecorne qui cumule les bonnes critiques sur ses autres bouquins. On est en droit d’attendre du lourd.

journal-marchand-reves
Pepper, une collection qui ne manque pas de sel.

Toute pépère que soit cette collection, elle démarre sur les chapeaux de roue !
Premier bon point, l’objet livre ne dépare pas dans les productions Mosésu. Parmi les raisons pour lesquelles j’apprécie la marque au crocodile, le travail éditorial soigné figure en bonne place. Des couvertures qui font envie, des quatrièmes qui parlent vraiment du bouquin au lieu de le torcher en deux phrases lapidaires plus absconses qu’intrigantes, une mise en page propre, assez peu de coquilles…
De la couverture de Miesis – la madame qui a pondu la superbe affiche des dernières Halliennales – aux en-têtes de chapitre illustrés, Journal d’un marchand de rêves (JMR pour les intimes) ne déroge pas à cette règle de qualité. Un bel objet qui met dans de bonnes dispositions de lecture.

J’avais failli ne pas l’acheter aux Halliennales. Au moment de le prendre, Hauchecorne a cru bon de me préciser “c’est du young adult”. Ah… Comment dire ?… Je ne pense pas beaucoup de bien du young adult. Même si je n’ai pas connu les tranchées, j’ai passé l’âge depuis longtemps. Mais ça ne change rien à la qualité intrinsèque d’un bouquin. Et de la qualité, dans ce qui m’est passé entre les pattes, je n’en ai pas vu des masses jusqu’ici.
Le young adult relève de l’artifice éditorial pour étendre la tranche (donc la clientèle) de la littérature jeunesse. Et parce que c’est young, faudrait stagner dans le pas prise de tête voire le décérébré. Dans le genre à côté de la plaque, cette philosophie éditoriale se pose là (non, pas ici, là).
Le young adult devrait être centré sur les textes à réflexions, pas sur les pan-pan, les clichés et les envolées romantiques à deux ronds de guimauve. Y a pas plus riche en questions que l’entrée dans l’âge adulte. Tu n’as pas le mode d’emploi de la vie, tu n’as plus papa et maman derrière, tes actes et tes choix portent “un peu” plus à conséquence que des bêtises de gosse.

Je me rends compte que cette dernière phrase correspond à la description de Walter Krowley, le personnage principal du roman.
Ayant l’âge d’un vieux con, je ne me suis pas attaché plus que ça à ce jeune branleur. Je ne compte plus le nombre de fois où j’ai eu envie de le baffer… Il n’empêche qu’en tant que personnage, son rôle est très bien écrit. On comprend qu’il se sente paumé, qu’il verse dans l’auto-apitoiement, qu’il déconne à pleins tubes… comme tant d’enfants de stars. Parents démissionnaires, environnement aussi écrasant que délirant, un background cohérent et crédible de petit Hollywoodien.

Hollywood constitue un excellent choix de décor. Le roman oppose la veille et le sommeil, la réalité et le monde des rêves, l’Eveil et l’Ever, Hollywood et Doowylloh. Ou pas.
Plutôt qu’un choc basique entre deux mondes que tout sépare, Hauchecorne a opté pour une solution intelligente. Par certains côtés, les univers se ressemblent comme deux gouttes d’eau nibards d’actrice siliconée. Pas plus que son jumeau onirique Hollywood ne représente la réalité ni la normalité. Entre paillettes et coke, un monde à part qui vend du rêve à travers ses films et ses stars. Il offre aussi sa part de désillusions. Rêves et cauchemars, dirait Stephen King.
La démarche m’a paru intéressante de renvoyer ainsi dos à dos deux environnements hors norme.

Au chapitre des grandes révélations, entre l’eau mouille et le feu brûle, je n’ai pas peur d’annoncer que Hollywood ne serait pas Hollywood sans le cinéma. JMR abonde en références sans se viander sur l’écueil classique de la surabondance. Certes on en croise beaucoup, mais a) le thème s’y prête et surtout b) Hauchecorne sait s’y prendre pour les caser. Un coup c’est un titre de chapitre qui détourne un film (“Pour une poignée de sable” au lieu des fameux dollars de Leone). Une autre fois ce sera une citation (“le monde se divise en deux catégories”). A l’occasion, un titre ou un acteur sont nommés. Une variété de moyens qui évite le catalogue d’auteur qui se la pète en étalant sa culture cinématographique.

Les citations littéraires m’ont moins convaincu. Pas qu’elles soient hors sujet, mais vu qu’il y a déjà de la matière niveau ciné, il n’était peut-être pas utile d’en remettre une couche (par exemple, pp.84-85, Baudelaire et Verhaeren coup sur coup, c’est too much).
Dans la même veine, les notes de bas de page alourdissent la lecture. On sort du texte à chaque renvoi pour tomber sur des précisions dispensables. Par exemple, la note 7 p.37 sur le Seigneur des Anneaux : a) on s’en fout que le bouquin ait été adapté au cinéma ; b) ceux qui l’ont lu n’ont pas besoin que l’allusion à Shelob soit explicitée ; c) ceux qui ne l’ont pas lu ne seront pas plus avancés. La remarque vaut pour à peu près toutes les références infrapaginales.
C’est à peu près tout ce que j’ai à reprocher à JMR, autant dire presque rien.

“Tout bon artiste vous le dira. Il arrive un stade où, pour progresser, il faut savoir digérer ses influences…” dixit Krowley. Dans d’autres chroniques, j’ai gueulé sur des auteurs à la digestion imparfaite. Hauchecorne échappe à la fessée en appliquant ce principe. Pas de patchwork lambda brodé avec ses films et ses lectures comme autant de grosses ficelles.
Walter Krowley et sa chaîne argentée rappellent les voyages astraux de l’occultiste Aleister Crowley, sans que le premier soit un clone du second. Le Camarilla Mental Hospital évoque Vampire, La Mascarade sans le pillage habituel de l’univers White Wolf. Je pourrais multiplier les exemples à l’infini. Les clins d’œil, références et allusions s’insèrent dans le texte avec discrétion et raffinement. Ils fonctionnent comme des bonus, pas comme le cœur d’un récit emprunté à d’autres.
La description de l’univers bureaucratique et autoritaire de Doowylloh n’est pas qu’un mélange de 1984, Le meilleur des mondes, Twilight Zone ou Le Prisonnier. L’exploitation de Brumaire par les Outlaws ne se résume pas à coller Mad Max dans Pale Rider. L’Ever ne fait pas figure de Contrées du Rêve ou de Pays des Merveilles bis. Là encore, je pourrais lister des influences sur des pages. On les sent planer, mais très très haut. Hauchecorne les a assimilées, il sait les utiliser et s’en affranchir pour faire du Hauchecorne, pas du Untel feat. Bidule saupoudré de Trucmuche avec une touche de Machin. Il nous embarque dans un monde certes relié à d’autres – l’écrivain génial sorti de la cuisse de Jupiter est un mythe – mais avec son identité propre, sa sienne à lui (cadeau pour les maniaques des possessifs superflus).

Grande réussite de JMR, son univers ! A la fois steampunk, SF, fantastique, western, dystopie, conte initiatique… Un cocktail improbable… Le gros risque du mélange, c’est le fourre-tout bordélique et indigeste. Le docteur FrankenHauchecorne maîtrise sa créature. La cohérence de l’ensemble tend vers celle du Disque-Monde ou de Dune.
Il y aurait des tonnes de choses à raconter sur le monde des rêves et ses habitants… Donc je ne dirai rien. Vaut mieux le découvrir par soi-même à la lecture du bouquin. Pour donner une idée de la richesse et de l’inventivité, la découverte de l’Ever provoque les mêmes sensations qu’une première visite à Ankh-Morpork ou le récit des pérégrinations oniriques d’un Randolph Carter.

L’enrobage de JMR se montre-t-il à la hauteur de son contenu ? La plume hauchecornienne m’a surpris en bien. A cause du label young adult, je craignais l’habituel style qui n’en est pas, pauvre comme une cour des miracles mais pas avare de clichés ni de scories. J’ai cherché vainement en vain les cohortes d’adverbes en -ment, les dialogues scolaires, les lourdeurs sous-lovecraftiennes.
Du “qui se lit bien”, pas du genre plat et simpliste comme un Harlequin, mais parce qu’il est agréable. Propre, fluide, élégant même dans la familiarité. Rythmé comme les meilleurs westerns, spontané comme du Jomain, carré comme du Gillio, avec en plus une note d’humour quelque part entre King et Pratchett. A l’arrivée, ça donne du Hauchecorne et “c’est pas de la merde” (citation top classe que j’emprunte à Louis Lepic).

Un seul regret, davantage qu’une critique, sur le fond. Arrivé autour de la page 100, j’ai regardé les papillons en couverture droit dans les ailes et j’ai demandé : “Livre, qu’est-ce que tu essaies de me dire ?” Au-delà de la jolie histoire, sur quoi JMR voulait-il m’amener à réfléchir ?
Il manque peut-être un pont plus affirmé (ou affermi, ça marche aussi) entre Hollywood-Doowylloh et le vrai monde réel de l’IRL. Krowley s’adresse au lecteur, il connaît donc l’existence d’un monde hors du roman. Pourquoi ne pas en avoir profité pour susciter davantage de réflexion ?
Exemple tarte à la crème, l’exploitation bourrine du sable par les Outlaws (circa p.200) entre en résonance avec l’actualité de nos problématiques environnementales. Idem la bureaucratie envahissante et l’administration bigbrotherienne. Le texte aurait pu se montrer plus explicite et s’en faire l’écho à la manière d’un Kaan dans Investigations avec un Triton. Juste une phrase, pas besoin d’un discours pontifiant ni d’un message appuyé/souligné/encadré. Deux fois rien qui multiplierait de beaucoup la portée du roman.
Bon après, ce regret tient à mes attentes de lecteur. Rien d’un défaut en soi. J’aime qu’un bouquin me fasse réfléchir (ce qui est le cas de JMR) et surtout qu’il m’y oblige (là, en revanche, non…). Possible que mon âge vénérable et ma ((très) relative) maturité entrent en ligne de compte. A quarante berges, je tiens plus du old débris que du young adult. Il est loin le temps où mes préoccupations existentielles étaient en phase avec celles de Krowley et son apprentissage de la vie…

Journal d’un marchand de rêves confirme par sa qualité l’échange stimulant lors des Halliennales. Depuis tout petit, au gré de mes lectures, j’ai visité des centaines de mondes et de planètes, il faut se lever de bonne heure pour me promener dans des univers inédits. Hauchecorne s’affirme comme un auteur très matinal.
Quand d’autres tournent en rond dans des histoires mille fois lues de vampires et de loups-garous qui se font des papouilles, JMR rappelle que l’inventivité n’est pas une option mais une base.
Un univers original et d’une richesse rare, une plume dynamique et raffinée, une parfaite maîtrise du fond comme de la forme… Je ne vois qu’une chose à reprocher à Hauchecorne : il va me coûter des sous maintenant qu’il m’a donné envie de découvrir ses autres bouquins.

2 pensées sur “Journal d’un marchand de rêves”

  1. Un prochain achat, c’est sûr !

    Concernant le YA, il y a de tout, mais il y a aussi de très belles histoires qui, comme tu le dis si justement, exploitent les méandres de cet âge…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *