Carrières noires

Carrières noires
(Elena Piacentini)

Leoni est un commissaire corse qui bosse dans ch’Nord. Piacentini est une auteur corse qui vit à Lille. De quoi démarrer la chronique sur une vanne combo de clichés régionaux. Entre L’enquête corse et Bienvenue chez les Ch’tis. Donc non. Merci, on en a soupé des âneries régionalistes…
Plan B… plan B… peu-leu-aaan bééééé…
Une histoire belge ? Innovant comme idée… Une blague de Toto ? Mais quel f*cking rapport ? (L’astérisque, c’est un u en vrai.) Sinon j’en avais bien une avec des prouts mais pas moyen de me rappeler la chute. Le pétomane ne répond plus…
Tant pis, laisse béton. Le métier d’humoriste, c’est pareil qu’écolo : beaucoup de recyclage pour peu de résultats. Dans le genre voie professionnelle aux horizons bouchés et aux perspectives très sombres, merci bien.
C’est ce qu’on peut appeler…
(Où est-ce que j’ai foutu mes lunettes de soleil ?…)
… une carrière noire.
YEAAAAAAAAAAAAAH !

Assez rigolé, penchons-nous sur ces Carrières noires, pas trop sous peine de tomber dedans. Direction Lezennes. Des fois que tu serais une bille en géo, Lezennes appartient à la métropole lilloise, qui finira peut-être un jour par arrêter de changer de sigle comme Gillio de chemise. CUDL, LMCU, MEL, ce sera quoi en 2020 ? Pour moi, Lille-XXL restera la communauté urbaine de Lille, que j’abrège en CUL.
Première question (et dernière, c’est la seule), d’où vient cette obsession troglodyte des auteurs lillois ? Dans Pink Konnexion, Lucienne Cluytens explorait le réseau de caves du Vieux Lille. Ici, Piacentini nous embarque dans les carrières qui s’étendent sous la ville de Lezennes. Femmes, vous sentez-vous à ce point réduites à votre fonction première d’enfantement pour vous délecter autant des entrailles urbaines ? (Phrase offerte par l’amicale de la pensée rétrograde. Enfin, offerte, sponsorisée plutôt par un collectif de droite en vue des législatives prochaines. Je dois accepter les pires placements de produits pour remplir ma gamelle…)
Heureusement que j’avais dit “assez rigolé”. Non, sérieux maintenant.

Carrières noires marque ma première fois avec Piacentini et Leoni – va pas t’imaginer des trucs cochons – et pas la dernière. Je compte bien lire les autres aventures du commissaire corse, foi de Fred et foie de veau.
Prenant le train en marche, je ferai l’impasse sur la place de ce roman dans la série, l’évolution du héros d’un tome l’autre et blablabli blablabla. Remarque, je pourrais toujours te bourrer le mou avec une phrase trou noir tellement creuse qu’elle aurait l’air pleine. “Un roman dans la lignée des précédents, on prend plaisir à retrouver nos personnages préférés et les voir évoluer.” Et ensuite, embrayer sur un autre thème comme si j’avais fait le tour de la question alors qu’il n’y a RIEN  de concret dans cette phrase. Un jour, promis, je te pondrai un tuto “l’art de la chronique qui fait semblant”.
En tout cas, j’ai pris plaisir à les découvrir, ces personnages. Leoni, les récurrents et les récurants… Ils sont légion, comme les ennemis de nos ancêtres les Gaulois (les fameux…). Très typés aussi. Le flic franc-tireur, l’ermite dans sa grotte, le parvenu assoiffé de pouvoir, la femme de l’ombre qui tire les ficelles en coulisses, l’âme damnée… Une véritable cohorte de caractères (vu que j’ai parlé de légion, si on se base sur l’organisation après la réforme marianique de -107, faudrait dix cohortes en fait, mais je crois qu’on s’en fout “un tout petit peu”).
Caractères labruyériens mais pas que. Piacentini ne se limite pas à ressortir des archétypes mille fois vus et revus. Amis rôlistes, inspirez-vous de la méthode Carrières noires pour vos PNJ ! En plus de son trait principal, chaque protagoniste possède son historique et une flopée de détails qui le rendent unique. Même les personnages secondaires sont travaillés avec soin, ils ne se contentent pas de passer, silhouettes insipides et interchangeables.
Aucun ne se présente comme monolithique, à part peut-être Norbert le politique, salaud manipulateur et dévoré d’ambition dans toute sa splendeur. Mais rien à critiquer, il ne s’agit pas d’une caricature rebattue de grand méchant, son background justifie sa psychologie et son comportement. Même René Laforge, le triste sire, le nervi diligent, mister basses besognes, se définit par une loyauté sans faille à sa Führerin Maes (et aux dernières nouvelles, la loyauté est une qualité). Quant à Leoni, son “sens de la justice pas toujours compatible avec les lois” le place entre Montesquieu et Judge Dredd, animé par l’esprit des lois plutôt que leur lettre, à la fois flic, juge et jury (ce qui est flippant quelque part). Je ne vais pas passer tout le monde en revue, la richesse de la galerie m’obligerait à y consacrer 600 pages. Je m’en voudrais quand même de ne pas parler des “petits”. Chantal, Josy et Marie-Claude, la France d’en bas comme dirait l’autre baltringue qui la regarde de haut. Les figures les plus attachantes du roman, qui ne sont pas là juste parce que l’intrigue se déroule dans le Nord et qu’il faut mettre des pauvres. Trois nénettes qui ne s’en laissent pas conter et que j’ai adorées.

Des gens, beaucoup de gens… et autant de points de vue. Le roman ne se déroule pas qu’à travers les yeux de Leoni. On suit aussi la sénatrice Maes (pas longtemps vu qu’elle claque), René son âme damnée, Norbert son neveu, la femme du neveu, tel ou tel policier, l’homme-ombre mentionné en quatrième, un gang de femmes de ménage (tu comprends mieux personnages récurants ? lolilol). On en choperait presque le tournis…
Faut reconnaître que la multiplicité des points de vue, parti-pris foisonnant et touffu, pourra rebuter certains lecteurs. Ce serait sans compter la mise en scène bien menée et justifiée. Rien qui sente le remplissage avec du rien ou le foutoir qui perd le lecteur. Chaque scène apporte de la profondeur au personnage dans lequel on se trouve et marque une étape dans la progression de l’histoire…

… ou des histoires. Parce que là aussi, il y a de quoi. Une sénatrice assassinée, un cambriolage, des enfants disparus, du chantage, de la séquestration… Wow ! On ne manque pas de fils narratifs. Complexité n’exclut pas clarté quand on sait écrire. Piacentini sait assurément.
Bien sûr, tout est lié par la magie logique du scénario et quelques coïncidences bienvenues. Leoni tombe “comme par hasard” sur le corps de la sénatrice. Oh !… Mais on reste dans le cadre de la convention littéraire acceptable et de la suspension consentie d’incrédulité. Faut bien à un moment que certaines choses “collent”, sinon tintin l’histoire et le roman est plié en deux lignes.
La sénatrice Maes meurt, personne ne se doute que c’est un meurtre, surtout pas Leoni qui est ailleurs (sans doute avec la vérité de X Files), the end.
Piacentini s’y prend bien, tu ne sens pas la facilité, le deus ex machina ou le too much d’un auteur qui n’a pas su trier ses idées. Tout se tient et se lie par un savant jeu de construction logique et cohérent. Un ensemble intelligible grâce à une grande maîtrise de la structure et de la narration. Si tu ne piges rien, ça ne vient pas du bouquin : faut commencer à t’inquiéter de tes facultés intellectuelles.
Bref, un roman dense, fruit d’un travail de fourmi (give me five, La Fontaine).

Carrières noires, comme son nom l’indique, est un roman noir. Pas un personnage qui ne soit marqué par la noirceur de son vécu ou de ses actes. Drames, crimes, mauvais endroit au mauvais moment, conséquences imprévues qui partent en sucette, vive la vie…
Le titre ne renvoie pas qu’aux galeries qui gruyérisent le sous-sol de Lezennes. Les carrières noires font écho aux métiers des uns et des autres. Maes et son neveu ont embrassé un cursus politique pas très honorum où ils se sont bien sali les mains. René le factotum balaie sous le tapis les cochoncetés de la sénatrice. Leoni et les autres policiers passent leur vie confrontés au pire de la nature humaine. Les triplettes de Lezennes ont morflé et trimé toute leur existence sans vraiment en profiter, tout ça pour voir la perspective d’une retraite tranquille leur filer sous le nez.
Un récit placé sous le signe de la saleté des grands et du nettoyage par les petits.
Marqué aussi par la famille et les figures tutélaires. Norbert et sa toute-puissante tante Justine, René à la fois sur les traces de son père et inféodé à la même Justine, Leoni et ses potes terrifiés à l’idée que mémé Angèle leur tire les oreilles, l’homme-ombre et sa MAMAN aux majuscules intimidantes…
Travail, famille, patr… ah non, juste travail et famille.

Noir, c’est noir, comme dit la chanson. Mais trop de noir égale asphyxie du lecteur. Piacentini n’hésite pas à relâcher la pression avec de subtiles notes d’humour et même quelques passages à se tordre de rire. Je pense au chapitre 38 qui donne une autre dimension à l’expression “scène de ménage”. Le roman mérite d’être lu rien que pour ce moment d’anthologie.
Piacentini joue à merveille des changements de partition. Personnages, points de vue, ton, langage, chaque scène s’adapte au contexte tout en préservant une homogénéité d’ensemble. Le tout servi par ton juste, toujours attaché à l’humain, et un style propre, agréable et fluide, travaillé sans paraître ampoulé ni artificiel.
Seuls deux bémols ultra mineurs m’ont hérissé le poil. Primo, la manie du “ses deux bras” alors qu’il ne sert à rien de préciser le nombre ni le possessif : on ne fait pas souvent voire jamais quelque chose avec les trois bras du voisin. “Les bras” tout court, ça marche aussi bien. Deuzio, les personnages corses s’expriment en corse à l’occasion – rien de scandaleux, très normal même –, on s’attendrait à ce que le trio des donzelles lezennoises utilise le ch’ti dans la même proportion. Vu leur âge, elles ont forcément baigné dans un milieu picardisant (parents, grands-parents). Là, tu vas me répondre qu’il aurait fallu surcharger en notes de bas de page pour la traduction, sans parler d’un éventuel trop-plein pittoresque à la Dany Boon. Pas faux… mais quand même…
Enfin bon, je pinaille, Carrières noires se compose à 99,9% de qualité premium (note pour les complotistes : si vous posez un miroir contre votre écran, vous verrez apparaître 666, de quoi vous occuper en interprétations fantaisistes pendant une paire de jours).

Un très bon policier qui m’a donné envie d’attaquer la série depuis le début. La recette Piacentini comporte beaucoup d’ingrédients, mais fonctionne sans causer d’indigestion.
Vu que l’auteur est originaire de l’Île de Beauté, on peut dire qu’il s’agit…
(Lunettes…)
… d’un roman corsé.
YEAAAAAAAAAAAAAH !

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