Thérapie du crime

Thérapie du crime
(Sophie Jomain & Maxime Gillio)

Il est de notoriété publique que Jomain et Gillio font des choses ensemble. A quatre mains en plus ! C’est dégoûtant ! Presque autant que croiser les effluves.
Après Les anges ont la mort aux trousses que tu trouveras au rayon des fournitures scolaires, les deux arsouilles remettent le couvert avec Thérapie du crime.
Moi, tu me connais, le lecteur de l’extrême, l’infatigable aventurier de la chronique, le courage (et la modestie) incarné. J’ai allongé mon corps d’athlète sur le canapé rouge en me disant qu’au fond je n’étais pas si mauvais en dessin.

Thérapie du crime appartient au genre du romantic suspense, comme on dit dans la langue de Goethe, le célèbre poète italien qui a écrit Les Misérables en 1337. La pauvreté de notre vocabulaire oblige à taper dans les dicos des autres. On n’a pas en français de terme pour désigner une romance policière. Ah si, tiens…
Castle en jupons” dixit la quatrième. Je ne sais pas si la personne qui s’occupe des arguments de vente est au courant, mais la série Castle est tombée dans l’oubli sitôt terminée. Un moteur de recherche ne ment jamais et les résultats parlent d’eux-mêmes, qui ne renvoient plus que des châteaux.
J’adorais cette série jusqu’à la fin de la 4e saison. Après, dès lors que Castle et Beckett sortaient ensemble, tout était dit. On s’acheminait dans cette direction depuis le début. Une fois arrivé à la destination attendue, toute continuation devenait superflue, transformant les quatre saisons suivantes en pensum. Avec ma chère et tendre, on ne regardait plus la série que pour les chaussures de Beckett, son péché mignon… Et je ne parle pas de l’ultime épisode de la dernière saison, une insulte au téléspectateur comme on en aura peu vu. En comparaison, même la fin pourrite de Dexter paraît géniale.

Mme K à Part et son interprétation littérale de “trouver chaussure à son pied”…

En annonçant Thérapie du crime comme un Castle-like, tu sens gros comme une maison que l’éditeur a une idée derrière la tête. Une série de bouquins autour d’Alice Rivière et Xavier Capelle et/ou vendre le scénar à TF1 ou Antenne2. Une suite, pour dire quoi de plus ? Quant à la télé… c’est aux scénaristes d’adapter les romans, pas aux éditeurs de formater des bouquins “en vue de”.
Le seul défaut de Thérapie est là, dans le parti pris éditorial aux gros sabots, modèle Bozo qui taille du 72 et écrase la Lorraine dondaine. Si flagrant qu’il en dessert l’œuvre, trop télévisuelle, coincée entre un air de déjà vu et une absence de surprise. A forcer pour la faire entrer dans le moule du bankable, il lui manque ce petit supplément d’âme si cher à France Gall.

Je reconnais que mon intérêt pour Castle doit beaucoup plus à Stana Katic et ses talons qu’à Nathan Fillion, prédestiné par son nom à être un trouduc.

On a donc ici un procedural classique. Avec encore un tueur en série, encore un binôme que tout oppose, encore un flic qui joue les francs-tireurs, encore une consultante aux méthodes peu orthodoxes. Si tu as vu Castle, Monk, Mentalist ou même Dr House – liste non exhaustive, ça fait un moment que le genre est incapable de se renouveler et tourne en rond dans la convention du non-conventionnel – tu seras en terrain connu. J’étais en terrain connu, donc.
Si on prend le bouquin en soi, déconnecté de ses grands frères et cousins, Thérapie est une lecture sympa, un titre bien ficelé et bien écrit. Je le conseillerais soit aux fanatiques du genre, soit aux néophytes. Peut-être moins à ceux qui comme moi ont fait le tour du genre.
M’enfin, dans tous les cas, on n’est pas volé. Là où beaucoup confondent littérature de divertissement et torchon décérébré rédigé en style CE1, Gillio et Jomain font les choses bien, sans prendre le lecteur pour un veau. Preuve qu’on peut produire du divertissement de qualité et pas se contenter de jouer les Hanouna sur papier.

Jenna Jameson, sexologue à sa façon…

Thérapie du crime respecte son contrat : drôle, distrayant et bien tourné.
Même si on sait où l’intrigue nous emmène, ça n’empêche pas une construction propre, sans recours aux facilités d’écriture habituelles (le témoin qui se réveille pile au bon moment pour déballer l’info du siècle ou le rapport des experts scientifiques qui arrive à point nommé avec l’indice imparable pour boucler l’enquête).
Les deux personnages principaux sont “attachants” comme on dit dans la langue inventive des chroniqueurs (on le dit aussi dans le jargon du SM, mais le sens diffère quelque peu).
Les méthodes fantaisistes d’Alice Rivière et sa version alternative de la psychologie m’ont fait marrer. Je pense qu’elle est le personnage le plus original et le plus marquant du casting. Xavier Capelle se coule dans la le moule du flic de fiction classique : le-roi-de-l’intuition-et-des-pistes-auxquelles-personne-ne-croit-rodé-aux-engueulades-avec-sa-chef-qui-couvre-ses-écarts-parce-qu’il-est-quand-même-super-efficace™. Tout archétype qu’il soit, le personnage est marrant aussi avec son côté grande gueule, mister narquois et ironique, un peu connard par moments. J’avoue, mon intérêt relève du narcissisme, on dirait moi en vrai.
A l’arrivée deux protagonistes “hauts en couleur” (jargon de blogging bis ou de peintre, au choix) avec chacun un background solide. Ça change des héros brossés en deux traits, dont la vie sera développée dans les tomes 2, 3, 4, 5 avec tout ce que le placage a posteriori suppose d’incohérences (i.e. l’assassinat de la mère du lieutenant Beckett dans Castle, modèle de roue libre sous LSD).
Le manège de leur relation forme le cœur du roman, une thérapie du binôme avant d’être celle du crime ou de la romance. Leurs échanges, souvent musclés, offrent des passages à mourir de rire. Xavier et Alice ont le sens de la repartie, du mot qui fâche et de la pique qui… pique (et colégram).

La collaboration Gilmain fonctionne comme un vrai quatre mains, avec deux narrateurs distincts et une cohésion d’ensemble pour les gouverner tous. La tarte à la crème de “l’alchimie entre les auteurs” s’impose. Perso, la dernière fois que j’ai essayé l’alchimie avec quelqu’un, j’ai entendu sproutch et y avait du sang partout. Les gens ne rentrent pas dans les tubes à essai. Pas en un seul morceau en tout cas.
Tu sens à travers les échanges entre les personnages que le tandem aux commandes de Thérapie a l’habitude de bosser ensemble… et de se vanner. La complicité entre les auteurs transparaît dans l’antagonisme de leurs avatars. On pourrait même les imaginer incarner les personnages au cinéma.

Entre les mains de deux tâcherons lambda, ce bouquin aurait été au mieux quelconque (formule polie pour une daube insipide). Là, on a un duo qui marche et qui transmet sa dynamique aux personnages. Et puis, ils savent écrire, les deux cocos.
Thérapie est bourré de scènes drôles sans en faire des caisses. Le style est agréable, léger et plein de panache. La romance ne filera pas d’urticaire aux allergiques, parce qu’elle n’écrase pas l’enquête ni ne recourt aux angelots harpistes.
C’est un roman bien fait. Pas super original de mon point de vue, trop dans les clous de la télé. Moins ambitieux dans son propos que des titres comme Rouge armé ou Quand la nuit devient jour. Mais bien fichu.
Jomain et Gillio auraient pu se contenter de torcher un machin commercial aussi branlant que Stormy Daniels (ou bancal comme Long John Silver, si tu préfères les manieurs de sabres à celles qui les avalent). Mais voilà, ils aiment le travail bien fait et n’écrivent pas avec les pieds sous prétexte que le roman est grand public et relève de la littérature de divertissement.
Manque juste une étincelle de fantaisie à la Felicity ou Orcus.

Une réflexion sur « Thérapie du crime »

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