Légendes des Contrées Oubliées – Bruno Chevalier & Thierry Ségur

Je vous voulais vous raconter un truc, mais je me rappelle plus quoi. En attendant que ça me revienne, on va parler des Légendes des Contrées Oubliées, bande dessinée de Bruno Chevalier (comme les preux en armure) et Thierry Ségur (comme la comtesse), duo magique déjà évoqué quand il a été question de Kroc le Bô.

Légendes des Contrées Oubliées
Bruno Chevalier & Thierry Ségur

Delcourt

Couverture BD Légendes des Contrées Oubliées Bruno Chevalier Thierry Ségur Delcourt

Sortis entre 1987 et 1992, les trois tomes des Légendes des Contrées OubliéesLa Saison des Cendres, Le Pays des Songes et Le Sang des Rois – ont marqué leur temps. Bientôt trente-cinq ans que cette bande dessinée a vu le jour, elle n’a pas pris une ride ! Aujourd’hui encore, elle reste originale et unique. Notez qu’aujourd’hui encore (bis), certains en sont toujours à te sortir sans trembler des genoux de la fantasy tolkienienne ou conanienne, comme s’ils en étaient restés à la première édition de Donjons & Dragons ou de Warhammer. Ceci explique peut-être cela…

Loin des épopées biclassées paladin-Disney et des lendemains qui chantent, l’ambiance est ici à la dark fantasy. Doit pas y avoir une case sans une mauvaise nouvelle, un coup du sort ou une bestiole qui claque juste parce qu’elle passait dans le mauvais phylactère au mauvais moment. Dark, donc, mais dans un dessin lumineux et coloré, sans usage à tire-larigot du noir et des scènes nocturnes pour bien appuyer le caractère sombre du récit. La lumière rehausse le caractère tragique de certains événements, bien mieux que l’obscurité, par nature pleine de dangers qui ne surprennent donc personne quand ils se concrétisent. Décalage bien vu entre l’ambiance narrative et l’ambiance chromatique.
Le dessin est très particulier, avec une patte unique en son genre. Ça change du classique franco-belge, des gros nez ronds, des lignes claires… Baroque, fouillé, torturé mais lisible. Avec en prime des paysages qui sortent de l’ordinaire – sempiternelles montagnes et éternelles forêts – et ne dépareilleraient pas dans une version illustrée des Contrées du Rêve de l’ami Lovecraft. Ces Légendes impriment les rétines et rendent bien des titres très fadasses en comparaison.

Côté scénar – souvent le maillon faible de moult histoires de fantasy – on n’est pas volé non plus. On sent que le duo Chevalier-Ségur connaît les codes du genre… pour mieux les bidouiller à leur sauce. Spaghetti, la sauce. Comme dans le western italien, pas de camp du Bien ou du Mal bien tranché, rien qu’une infinité de nuances de gris.
L’histoire démarre classique : le roi est mort, vive le roi ! Et voilà trois nains, Aren, Oten et Noren, jetés sur les routes en quête de leur monarque parti se perdre dans un coin inexploré quelque part au nord. Nos Castors Juniors barbus croisent la route d’un escroc à la petite semaine, Firfïn, un Lïn (que beaucoup assimilent à un elfe, alors que perso je le vois plus proche d’un gobelin). Pour compléter l’équipe, ils s’adjoignent les services de Morkaï, un bourrin de première d’une bêtise abyssale.
Des nains, une quête, un plus ou moins elfe-gobelin, un barbare avec une grande épée à deux mains, un oracle, un dragon, des aventures dans des terres pleines de dangers, des brigands, des bagarres épiques… Sur le papier, pas de quoi casser trois pattes à un canard, parce que tout ça, on l’a déjà vu. Et pourtant ! Les surprises sont au rendez-vous.
Le récit déborde d’idées inventives pour jouer sur les codes de la fantasy et proposer autre chose qu’une énième quête de l’Anneau. Firfïn n’est attiré que par l’appât du gain sous forme de sels rouges (l’équivalent local de la poignée de dollars), autant dire que pour le preux paladin mû par les valeurs chevaleresques, on repassera. Les “gentils” ne sont pas blanc bleu, certains basculent du Côté Obscur, le grand méchant a des raisons légitimes d’en avoir gros sur la patate : personne n’est bien net – à part peut-être Riri, Fifi et Loulou au tout début. Rien de bien jojo dans ces Contrées Oubliées pleines de mensonges, entourloupes, secrets honteux. Pour y faire face, la bande d’aventuriers ne dispose ni d’armes enchantées ni d’une puissante magie à faire trembler Sauron dans son froc. Leur seul super-pouvoir est celui de faire des choix, pour le meilleur et pour le pire…

(Cette BD a été récompensée par un K d’Or.)

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