L’île aux fossiles vivants – André Massepain

Des fossiles chroniqués par un fossile. En effet, la première fois que j’ai lu ce bouquin, je l’avais emprunté au CDI de mon collège. J’étais alors en 6e. Trente ans plus tard, me voici à deux doigts d’entrer dans l’âge adulte. Le moment est venu de revenir sur cette lecture d’outre-temps…

L’île aux fossiles vivants
André Massepain

Folio Junior

Couverture L'île aux fossiles vivants André Massepain Folio Junior série Plein Vent

En quarante ans de lecture, je me suis enfilé un paquet de bouquins. Certains ont pesé sur le cours de mon existence, d’autres non mais ça n’empêche qu’ils me reviennent en tête très souvent au point de pouvoir dire qu’ils me hantent. C’est le cas de L’île aux fossiles vivants.
Je me suis posé la question du pourquoi, parce qu’il y a forcément une raison. Le bouquin est bon, certes, mais pas marquant au point de te chambouler le cerveau jusqu’à la fin de tes jours.
Dans ce roman, il est question de temps et de décalage. Le thème du temps m’a toujours attiré. Pas besoin d’avoir décroché un doctorat en psychologie pour deviner que cet intérêt vient de mes premières lectures – je pense à la collection La vie privée des hommes – très axées sur l’Histoire, qui m’ont confronté très tôt à la notion de chronologie et beaucoup promené dans la trame temporelle.
Quant au décalage, il va de pair avec l’autisme. Tu te sens toujours en décalage avec le reste du monde, à ne pas cadrer avec des codes sociaux et comportementaux qui t’échappent un peu, la plupart étant des constructions culturelles arbitraires, absurdes, illogiques. Tu ne les comprends pas, parce qu’ils n’y a rien comprendre, ces codes sont vides d’un sens que tu perds ton temps à chercher. À ce décalage inné s’en ajoute un acquis, que les neurotypiques te collent sur le dos : l’ostracisme. Tu n’es pas normal, on t’éjecte. Sec et net. Ce qui n’arrange pas ton intégration (merci La Palice !) ni ta compréhension des normes que tu ne peux qu’observer de loin. Ce qui (bis), par contrecoup, accentue le décalage initial et ainsi de suite, causes et conséquences finissant par se confondre comme dans certains récit de paradoxes temporels (on y revient toujours).
Si je n’étais pas conscient tout ça du haut de mon jeune âge à la première lecture de ce roman, tout était déjà là, en germe. J’ai compris plus tard. Ceci explique que L’île aux fossiles vivants me trotte dans la tête depuis lors, à mélanger Préhistoire, Seconde guerre mondiale et années 60, chacune de ces tranches temporelles en parfait décalage avec les autres.
On en a fini avec le volet cathartique de la chronique, penchons-nous maintenant sur l’objet du délit en lui-même.

Or donc, L’île aux fossiles vivants, c’est l’histoire de deux ados, Gilles et Jérôme, naufragés sur un rocher paumé au milieu de l’archipel des Salomon. La couverture te l’annonce d’entrée, ils vont être confrontés à des dinosaures, fossiles vivants au sens littéral. Après, la couverture, elle ment un peu aussi, parce que si la question des dinosaures est un élément central du récit, les bestiaux en tant que tel n’apparaissent que sur une poignée de pages. Donc si on se lance dans ce bouquin avec en tête Le monde perdu de Conan Doyle et son foisonnement de bestioles préhistoriques, on risque de rester sur sa faim.
Nos deux explorateurs en culotte courte vont rencontrer d’autres fossiles vivants, au sens plus métaphorique : une troupe de soldats néo-zélandais qui se croient toujours en pleine Seconde guerre mondiale, alors qu’elle est terminée depuis une vingtaine d’années. Le postulat peut sembler farfelu à notre époque hyper-connectée où la transmission de l’information est instantanée grâce à la magie des Internets. Et pourtant, quand le roman paraît en 1967, il reste dans le Pacifique une poignée d’irréductibles soldats de l’armée impériale japonaise qui continuent à se battre ! Les deux derniers, Onoda Hirō et Nakamura Teruo, ont déposé les armes l’un en mars, l’autre en décembre… de l’année 1974. Tenaces, les mecs…
Le roman se concentre sur cette bande de guerriers anachroniques qui auraient mérité une petite place sur la couv’. Au premier chef des personnalités qui se dégagent, leur chef, justement, Jenkins, l’antagoniste qui ne démord pas de son sacro-saint commandement d’officier, mister bâtons dans les roues aux motivations pas nettes, nettes.
Là-dessus vient bien sûr se greffer une question essentielle pour les frangins : comment quitter cet îlot de perdition où ils n’ont pas l’intention de moisir des décennies voire des millions d’années comme certains de ses occupants ?

Ce roman pas tout jeune reste solide aujourd’hui dans la catégorie littérature pour ados. Évasion, aventure, face-à-face improbable à la fois historique et préhistorique, bon dosage d’action, de suspens et de réflexion, tous les ingrédients sont réunis pour qu’un gamin prenne plaisir à découvrir cette île aussi mystérieuse que le fut celle de Jules Verne un siècle auparavant.

Publié le Catégories Les chroniques

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