L’anatomie du scénario – John Truby

L’anatomie du scénario
John Truby

Michel Lafon

L’anatomie du scénario, c’est comme du TNT ou un clitoris, on peut faire des choses très sympas avec… sous réserve qu’on le manipule avec précaution.
Ce bouquin, on le présente souvent comme une bible, LA recette ultime et parfaite du scénario, la Vérité absolue… Je rappelle que la Bible, un paquet de penseurs ne se sont pas gênés pour la remettre en question, alors une qui ne prend pas de majuscule, on ne va pas gêner. John Truby n’est pas Dieu et son évangile pas parfait.

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Passons sur la carrière floue du prophète, le roi du scénario avec trois lignes sur imdb, crédité de participations à un millier de films sans qu’on sache trop lesquels, revendeur sur son site d’un logiciel d’écriture de scénario intitulé Blockbuster… et quand on voit le nombre de critiques de blockbusters hollywoodiens pointant l’indigence du scénario, on peut se poser des questions sur la valeur du truc (autre que sa valeur chiffrée qui est de 300$… pour la même chose que son bouquin à 25€).

Son livre, le fameux, est un bon livre, pas de doute là-dessus. L’ouvrage me semble incontournable aussi bien pour le cinéma qu’en littérature. Plein de bons conseils… à prendre comme des pistes de réflexion, pas à suivre à l’aveuglette (j’y reviendrai plus loin dans la chronique).
Réflexion sur la prémice, la direction à prendre, la construction des personnages, leur évolution, leurs relations, les temps forts… Toute la base du récit est décortiquée par le menu avant la scénarisation et la rédaction proprement dites. Toutes les questions à se poser, tous les points sur lesquels il faut réfléchir dès le départ, tout ce qu’il faut concevoir et construire pour créer une unité et éviter de s’embarquer dans une écriture au fil de la plume sur la base de deux idées et demi (synonyme d’aller simple pour partir en vrille dans une histoire bourrée de trous, d’incohérences et de rafistolages grossiers). Au final, bourré de conseils concrets avec des exemples, très bien fichu concernant le récit, correct pour les personnages, faible sur l’univers.
Pour un écrivain, c’est une mine, aussi bien niveau pépites à piocher dedans que comme engin qui peut te péter au nez.

Parce qu’il y a un “mais…”, plusieurs en fait.
Je parle d’écrivain… alors que Truby parle de cinéma. Là, le problème ne vient pas de lui. À trop s’appuyer sur L’anatomie du scénario, on aurait vite fait d’oublier que, s’il existe une base commune autour du récit, on parle de médias différents, avec des langages différents. Je vois souvent passer dans des chroniques le qualificatif d’écriture cinématographique. Parfois, c’est loin d’être une qualité. Quand on a moins l’impression de lire le scénar d’un film qu’un roman, c’est que l’auteur s’est perdu en route. Faut adapter au média. Ça semble une évidence, ça ne l’est pas.
Idem au niveau de la méthode. Vouloir à tout prix coller à la recette et au 22 étapes du bonhomme, c’est le meilleur moyen de forcer pour que ça rentre. Si tu essayes de mettre un cube dans un trou rond, ça va coincer et tu vas péter la pièce ou la structure, voire les deux. Ajuster le récit à la méthode, oui, mais surtout adapter la méthode au récit. Quand on dit qu’un auteur doit se détacher de ses influences, le conseil vaut aussi bien pour les écrivains qui l’inspirent que pour les manuels d’écriture. Là-dessus le problème tient autant à des auteurs qui suivent à la lettre… qu’à Truby qui présente son système comme l’unique voie à suivre. À l’entendre, tout le reste est nase.

La vision de Truby se pose comme une vérité absolue. Hors sa méthode, point de salut ! Il évacue les autres d’un revers de main, sans les exposer. Ce serait dommage que le lecteur aille voir chez la concurrence. Sauf que là, il se plante en beauté. Il existe d’autres façons de construire un récit, excellentes, et certaines plus adaptées que la sienne selon le type d’histoire qu’on veut raconter. Le principe de la création reste de créer, pas de suivre un mode d’emploi. Un film, un bouquin ne sont pas des étagères Ikea… sauf si tu veux donner dans le calibré insipide, vu et revu.
Par exemple, le cœur de sa méthode repose sur l’argument moral, et même moraliste, et lorgne un peu trop vers le manichéisme à mon goût. L’antagoniste est un méchant, ce qui donne parfois lieu à des conseils débiles, du genre “plus le plan du méchant est compliqué, mieux c’est”. Au détail près que plus un plan est alambiqué, plus il a de chances d’être irréaliste, peu crédible et de foirer (cf. les plans jamesbondiens dont aucun n’a atteint son but depuis plus de 60 ans). Surtout, le problème de cette approche, c’est que pour une méthode globale, elle ne fonctionne pas dans un paquet de cas. Prends des films comme The Revenant ou Seul sur Mars, un roman comme Robinson Crusoé, il n’y a pas de vilain méchant pas beau bien identifié, avec un plan diabolique pour casser les noix du héros à longueur d’œuvre. Dans ces trois cas, l’antagoniste, c’est l’environnement auquel le protagoniste n’est pas adapté. Plutôt que revoir sa copie, Truby se contente de considérer que ce qui ne suit pas sa méthode est bancal ou raté. Et hop, pirouette. À l’inverse, il cite un paquets de titres qui vont dans son sens. Je rappelle que dans ce genre de démarche, la théorie doit coller aux faits, pas l’inverse en balayant sous le tapis les arguments contradictoires.
Bref, la méthode marche pour les gens, moins si ton protagoniste ou ton antagoniste n’en sont pas. Pour des récits de fantasy et de SF où l’univers peut être un personnage à part entière (Dune de Frank Herbert, Les Martiens de Stanley Robinson) voire LE personnage (Wastburg de Cédric Ferrand), la méthode de Truby atteint ses limites. Tout ne rentre pas dans ce moule présenté comme si merveilleux.

Lecture indispensable, oui, parce qu’il y a du lourd à se mettre sous la dent et d’excellents conseils, à aborder avant tout comme des pistes de réflexion et pas des vérités ultimes. Faut prendre ce bouquin partial et partiel avec des pincettes (grosses pincettes vu le pavé) et avec recul, son gros défaut étant d’imposer sa vision étroite et monolithique comme la seule valable. Rien d’étonnant quand on sait que Hollywood est réputé pour sa production de melons.

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