Heavings Park – Tiphaine Croville

Heavings Park
Tiphaine Croville

Elixyria

Couverture Heavings Park Tiphaine Croville Elixyria romance historique goodies

On s’embarque pour une romance historique avec des Anglais dedans, dont un noble. Autant dire qu’à part le versant placé sous les auspices de Clio, voici, réuni dans un seul bouquin, tout ce que je fuis comme la peste : romantisme, perfide Albion et sang bleu.

Système solaire
Pour donner une idée de l’échelle de distance entre le romantisme et moi.

Dans l’ensemble, ma lecture s’est passée sans dégâts. Un seul point m’a gonflé. Le noble. Qui en plus porte sur la figure sa haute naissance à travers son port altier et aristocratique. C’est au-dessus de mes forces. J’aurais mille fois plus apprécié une histoire entre petites gens, par exemple un cordonnier et une blanchisseuse (ou une boulangère, puisque l’héroïne s’appelle Baker). Il y a longtemps que je suis fatigué du fantasme littéraire sur la noblesse. Pour un Misérables, tu croises cent cinquante Princesse de Clèves. C’est trop. Un peu dommage qu’en littérature, on reste sur une courbe d’inégalité identique à celle de la répartition de richesse ou du pouvoir, à savoir que les mêmes 10% de gens phagocytent toujours 90% du gâteau… Les aristos ne sont ni bons ni beaux par essence, surtout pas par la magie d’être bien-nés, conception qui flirte un peu trop avec l’eugénisme à mon goût…
J’ai donc lu avec en tête l’image d’une guillotine tout du long.

Il n’empêche, au-delà de cet aspect très subjectif, que le roman est intéressant et bien écrit. Donc si c’est plus votre truc que le mien, je vous le conseille comme le haut du panier, très supérieur en qualité à bien des productions romantiques lambda écrites avec les pieds par des bras cassés qui devraient se tourner vers des activités plus à leur portée que l’écriture, comme la pâte à modeler ou les boulettes de pain dans les trous de nez.
Déjà, sur la trame, Croville s’en sort bien alors que le concept était casse-gueule. Les amours ancillaires, avec un aristo qui se tape la boniche, c’était déjà un topos dans le théâtre antique, autant dire que depuis 2500 ans, le sujet a été traité mille milliards de fois, usé jusqu’à la corde. La plupart des auteurs auraient pondu une énième redite du sujet… Je ne sais même pas pourquoi j’emploie le conditionnel plutôt que l’indicatif : les trois quarts des auteurs du genre le font. Dégorger une soupe insipide et prévisible, un milliardième clone qui tient moins de l’écriture que d’un poussif labeur de copiste payé à la ligne. Là non. Si Heavings Park s’inscrit pile dans les codes du genre en sortant l’arsenal complet des éléments romantiques (différence de classes sociales, questions de statut, d’étiquette et de qu’en-dira-t-on, amour qui triomphe de l’adversité…), il propose aussi un travail d’écriture sérieux, autour d’une construction qui sort du lot à entremêler narration classique et récit épistolaire. À travers l’expression directe des personnages, la correspondance dynamise le récit. Le procédé fonctionne d’autant mieux dans la seconde partie du roman pendant la Grande Guerre, celle qui devait soi-disant être la der des ders (spoiler : il y a eu d’autres guerres par la suite et de bien pires). On retrouve à la fois les réalités de la communication de l’époque en temps de guerre et l’esprit du recueil Paroles de poilus, dont je conseille au passage la lecture comme un incontournable.

Paroles de poilus lettres et carnets du front 1914 1918 Librio

Côté historique, je n’ai pas rencontré d’erreurs qui me donne envie de sortir une Kalachnikov et c’est heureux, j’évite ainsi l’anachronisme de catapulter dans les années 1910 une arme inventée en 1947.
Alors bon, vous me direz, c’est pas bien difficile de ne pas se planter vu la quantité d’ouvrages sur la période. Certes. À quoi je répondrai que vous n’avez pas idée du nombre de branleurs qu’on croise parmi les gens de lettres. Les foutriquets qui ne font pas l’effort de la recherche documentaire et se contentent d’enfiler copier-coller de Wikipedia, approximations, erreurs et idées fausses récusées depuis belle lurette par les historiens sont légion. Donc des sources, y en a à foison (rien que sur la question des domestiques au début du XXe siècle, j’ai dû trouver six thèses en accès libre), encore faut-il prendre la peine de plonger le nez dedans et de les éplucher. Dans Heavings Park, le taf est fait et bien fait et l’auteure se trouve dispensée de copier six cent mille lignes de punition pour devoirs à la maison non effectués. J’ajouterai que c’est pas le tout d’avoir une masse documentaire abondante, encore faut-il derrière 1) la trier et 2) l’employer à bon escient. Beaucoup de scribouillards du dimanche oublient que le but n’est pas, sous peine d’assommer le lecteur et de torpiller la narration avec des exposés d’érudit, de tout recaser pour pas gâcher la doc, ni d’étaler sa science (qui est celle surtout celle des historiens, les romanciers se contentant de piocher dans le travail mené par d’autres). Croville emploie sa documentation avec mesure et efficacité, intégrée au texte, pas intercalée en forçant pour glisser de la grande Histoire entre deux passages narratifs de la petite.

“C’est quand même bien fait”, disait Benoît Poelvoorde dans un contexte un peu moins romantique que celui qui nous occupe avec Heavings Park.
Le pacte annonçait une romance historique sur fond de différences sociales et de guerre 14-18. C’est ce que raconte Heavings Park, qui respecte son contrat.
Que le roman ne me corresponde pas – ou que je ne corresponde pas au roman, parce que ça marche dans les deux sens, y a pas de fautif en tant que tel d’un côté comme de l’autre – était établi d’entrée de jeu. Je me suis lancé dans ce bouquin en toute technique d’arrosage – ou connaissance de cause, y a deux écoles, deux formules –, d’où le choix d’une lecture avec le regard analytique du chroniqueur plutôt que l’œil pépère du lecteur en quête de plaisir. Ma seule attente : que le texte soit bien écrit. C’est le cas. Si vous cherchez une bonne romance historique, vous l’avez trouvée. Le reste n’est que littérature et on s’en astique la queue de cheval avec les deux mains.

Ah ! ça ira, ça ira, ça ira !
Les aristocrates à la lanterne.
Ah ! ça ira, ça ira, ça ira !
Les aristocrates on les pendra.
Si on n’ les pend pas
On les rompra
Si on n’ les rompt pas
On les brûlera.
Ah ! ça ira, ça ira, ça ira !

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