Cuits à point – Élodie Serrano

Cuits à point
Élodie Serrano

ActuSF

Aujourd’hui, on va parler d’un cas à part – c’est dans le ton sur ce blog au nom évocateur – puisque Cuits à point aura droit à deux chroniques en une. Mon moi d’il y a une bonne trentaine d’années l’a trouvé très fun et mon moi de maintenant très bof. Entre les deux, mes goûts de lecture n’ont pas changé mais les attentes, si. Beaucoup.

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De quoi ça parle ? D’un réchauffement climatique qui ne touche que la ville de Londres sans que les habitants de la perfide Albion puisse l’expliquer. Machinerie humaine à l’œuvre ou phénomène surnaturel ? zatiz zecouechtieune, comme aiment dire les mangeurs de gelée à la menthe. Pour mener l’enquête, le gouvernement britannique fait appel à un spécialiste local (Anton) et deux étrangers (le Français Gauthier et l’Italienne Anna).

Chemin de fer, machines à vapeur, métro, dirigeables, haut-de-forme, nous voici propulsé à la fin d’un XIXe siècle alternatif, pas très différent du nôtre. Deux différences notables : 1) la Grande-Bretagne est gouvernée, par une reine et une chambre des lords, comme dans la vraie vie, mais aucune chambre des communes, aucun ministre et pas l’ombre d’un Prime minister (ce qui m’a, j’avoue, laissé perplexe quand on connaît le fonctionnement politique britannique) ; 2) la magie existe. Le deuxième point classe le bouquin en gaslamp fantasy, “fantasy de la lampe à gaz”, appellation débile pour une “époque” dont les récits sont caractérisés avant tout par la vapeur et l’émergence de l’électricité. Il y a trente-cinq ans, on l’aurait rangé en steampunk, dans la lignée de l’ouvrage fondateur du genre, Les Voies d’Anubis de Tim Powers.

Puisqu’on parle d’il y a trente et quelques années… Mon moi enfant a apprécié la lecture de Cuits à point. Le roman a le mérite d’être court, moins de 300 pages, ce qui est bienvenu en ces temps de course aux signes, avec des bouquins toujours plus gros, toujours plus longs, mais loin d’être remplis à hauteur du volume. Pas de longueurs ni d’intrigues secondaires hors sujet, l’histoire avance vite et bien, concentrée sur son fil principal, rythmée, on ne s’ennuie pas. Pas de prise de tête non plus, on se situe dans un pur récit d’aventure et de divertissement qui n’est pas là pour te donner une leçon de vie ni te refiler la migraine en te plongeant dans des réflexions philosophiques abyssales sur la marche du monde et la nature humaine. Le bouquin de Serrano assure le taf dans le cadre de ces attentes de lecture bien précises.
Donc pour ça, il y a eu de mon côté un plaisir de lecture, nostalgique, très cure de jouvence dans l’âme, qui m’a renvoyé à mes jeunes années. Quelque chose d’assez proche de ma lecture de Cinq semaines en ballon de Jules Verne, roman riche en aventures, péripéties et évasion, mais, pour le reste, creux comme la montgolfière qu’il met en scène.
Alors Cuits à point, à lire si vous cherchez une histoire simple et dynamique, dans un univers brossé à grands traits sans surcharge encyclopédique de détails, avec des personnages archétypaux. Idéal pour une lecture détente après une journée crevante, et je dirais très bon choix de cadeau à destination de vos gamins, filleuls, nièces, pour les amener aux littératures de l’imaginaire en passant par la porte de l’aventure.

Mon moi de maintenant est quant à lui resté sur sa faim. Tout est trop simple et trop basique. L’intrigue se déroule à Londres mais pourrait tout aussi bien déménager dans n’importe quelle ville, ça ne changerait pas grand-chose. Tu remplaces Big Ben et le palais Buckingham par la tour Eiffel et l’Élysée, et le tour est joué pour du made in France. Le cadre spécifiquement britannique reste léger. Pas un mal par rapport à d’autres bouquins dans la même veine dont les auteurs ont le travers inverse de te citer tous les monuments, tous les noms de rue, tous les détails civilisationnels réels ou fictifs pour faire couleur locale. Mais là, c’est quand même un peu light. Mis à part une insistance sur les convenances et la place mineure accordée aux femmes dans la société (éléments qui n’ont en vérité rien de propres à l’Angleterre mais valent pour toute l’Europe de l’époque et ses excroissances outre-mer), ainsi que sur le flegme so british, je ne me suis jamais senti baigner dans cette ère victorienne que je connais bien pour avoir dû m’en taper l’étude exhaustive lors de mes vertes années estudiantines.

Les personnages, même constat. Partir sur un trio de mythbusters Anna-Gauthier-Anton était une bonne idée pour proposer une approche plus dynamique que l’éternel duo Holmes-Watson ou Fox Mulder-Dana Scully. L’opposition entre Gauthier et Anton sur la réalité du surnaturel rappelle celle des protagonistes de X-Files, avec au milieu une Anna dont les doutes permettent d’apporter des nuances entre les deux. Ça, j’ai bien aimé. Reste que les joutes verbales de Gauthier et Anton, avec ce côté gamins se renvoyant à l’envi des “non, si, non, si, non, si”, finissent par devenir répétitives et changer les personnages en têtes à claques auxquelles on a du mal à s’attacher. D’autant plus qu’on ne sait rien d’eux. Leur background tient en deux lignes, dur de s’accrocher à quoi que ce soit pour les apprécier ou les détester. On en dira autant des personnages secondaires qui se limitent à leur fonction : les lords sont juste des lords et la reine d’Angleterre, je ne me souviens pas qu’elle soit nommée autrement que “la reine” ou “la monarque”. Vu la place qu’elle occupe à la fin du roman et le rôle qu’elle y joue, dommage qu’elle soit réduite à une silhouette de carte à jouer.
Dernier problème, enfin, des personnages et non des moindres : ils n’évoluent pas. En termes d’écriture, ça me dépasse. Surtout dans le cas d’un protagoniste comme Gauthier, monsieur Rationnel, monsieur “je ne crois pas au surnaturel, ça n’existe pas et il n’y a pas à revenir dessus”. Quand il se trouve confronté à un phénomène qui relève du surnaturel de la façon la plus indubitable qui soit, ben rien. Pas plus choqué que ça, alors que tout son système de pensée devrait être remis en question, s’écrouler, se reconstruire. Un peu comme si Nietzsche, après avoir balancé que Dieu est mort, s’était retrouvé face à une théophanie en bonne et due forme, avec la lumière, les éclairs, le tonnerre, les trompettes, le buisson ardent, toute la panoplie… pour aboutir au seul résultat de se dire “ah, ok, d’accord” puis se demander s’il y a des frites à la cantine ce midi.
Seule Anna évolue un chouïa pour s’émanciper de son mentor Gauthier, mais pas trop. Dommage pour un roman qui évoque à plusieurs reprises la place des femmes, toujours en retrait, en-dessous, subordonnées, invisibilisées. D’autant plus dommage que les figures féminines ne manquent pas dans Cuits à point pour exploiter cette thématique. Liana, la sorcière qui est le big boss des quartiers pauvres, donc femme de pouvoir dans tous les sens du terme ; Maggie, la nièce d’Anton, pleine d’esprit d’aventure et de rébellion, qu’on imaginerait bien en suffragette une fois à l’âge adulte, à militer pour l’égalité des droits civiques et à balancer aux orties convenances old school et mentalités archaïques ; la reine, qui est la reine justement, donc avec une forte valeur symbolique et non dénuée de certaines prérogatives dans la monarchie britannique. Tout est là, dans la structure du texte, mais pas exploité dans le propos ni mis en valeur dans l’intrigue.

Et c’est LE gros reproche que j’adresse à ce roman : tout n’est qu’esquisse. L’univers, les personnages, les thèmes… Pourtant, il y avait de quoi faire quelque chose à la hauteur d’un Terry Pratchett, tous les germes sont présents. La thématique féministe (cf. La Huitième Fille ou Le régiment monstrueux dans Les Annales du Disque-Monde), le progrès à marche forcée avec ses conséquences aussi bien positives que destructrices (ici, le creusement du métro ; chez Pratchett, le triptyque Timbré, Monnayé, Déraillé), la transition des mentalités à une époque de bouleversement entre conservatisme et progressisme, science moderne et croyances anciennes, positivisme et surnaturel (mesmérisme, occultisme, spiritisme, courant artistique gothique), rationalisme et revival religieux. Autant de sujets qui restent au premier plan aujourd’hui. Pour ne prendre que deux exemples : la place des femmes à égalité avec les hommes, y a encore du boulot ; le match complotisme-zététique prolonge en droite ligne le vieux débat entre surnaturel et rationalité sur le même mode hyper clivant et dépourvu de nuance (donc stérile).
Même un thème aussi évident que le réchauffement climatique, pourtant le point de départ de l’intrigue, est passé sous silence ! WTF ?!?
Donc mon moi de maintenant, dont les attentes de lecture en matière d’aventure pure sont comblées depuis un bail, est ressorti très insatisfait. J’espère trouver dans mes lectures de fantasy autre chose que de jolies histoires inoffensives. On n’en est plus là aujourd’hui, elles ont déjà été écrites, plus la peine de réinventer la roue à chaque roman du genre. Raison pour laquelle j’adore les Pratchett, les Hauchecorne, les Bouhélier, capables de développer un imaginaire riche qui se double d’un regard sur le monde et l’humanité, de proposer aventure et critique, divertissement et réflexion.

Donc Cuits à point, sympa, pas impérissable, ni mauvais ni excellent, plus du tout adapté à ce qui me correspond (ou c’est moi qui ne suis pas adapté à ce que propose le livre, ça marche dans les deux sens, y a pas de coupable ou de torts dans cette histoire). Selon vos attentes de lecture, vous le trouverez chouette ou vide. Voire les deux à la fois si vous avez comme moi une approche félino-schrödingerienne de la lecture.

Publié le Catégories Les chroniques

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