Critiques express (34) Sitôt lus, sitôt oubliés

Y a des bouquins qui marquent, d’autres qui se démarquent. Pis y en a aussi qui ressemblent à des ardoises magiques. Tu les lis, tu secoues un peu et il n’en reste rien, limite si tu te rappelles le titre. Parfois, t’es même plus sûr de les avoir lus, c’est dire s’ils sont dispensables.

Couverture roman La cathédrale de haine Guy des Cars J'ai Lu

La cathédrale de haine
Guy des Cars

J’ai Lu

André Serval, architecte sans lien de parenté avec Wolverine, veut construire une super cathédrale qui synthétiserait et surpasserait toutes les autres. Le projet de cette Notre-Dame de la Folie des Grandeurs ne lui attire pas que des amis, d’où le titre explicite. Haine, certes, mais pas que grâce au soutien passionné d’Évelyne. Sauf que, pas de bol pour elle, André reste hermétique aux choses de l’amour. Et pas de bol pour lui, il se fait assassiner. Un journaliste va enquêter sur son meurtre.
Ce roman, un des tout premiers de Guy “Stakhanov” des Cars, est sorti en 1943 sous le titre Le maître d’œuvre avant de renaître sous une forme remaniée en 1956 comme La cathédrale de haine. Du des Cars type : joyeux mélange d’un peu tout pour plaire au plus grand nombre (meurtre, enquête, magouilles, romance, triangle amoureux André-Évelyne-cathédrale), bien documenté (ici sur les questions architecturales), pas trop mal fichu mais loin d’être transcendant (hyper classique, grosses ficelles, facilités scénaristiques). Bref, le truc moyen, creux et inutile dans toute sa splendeur.

Couverture roman Les apparences Gillian Flynn Le Livre de Poche
Ce rose flashy est tout à fait immonde.

Les apparences
Gillian Flynn

Le Livre de Poche

Une maison cambriolée, une femme disparue, son mari dans le rôle du suspect numéro un découvrant que son couple idéal est une illusion faite avant tout d’apparences qui donnent son titre au roman.
Pas un mauvais bouquin, loin de là, même si pas exempt de longueurs ni d’un trop plein de machinations diaboliques dont certaines relèvent de façon évidente de la mécanique scénaristique – ces moments où tu sens que l’auteure s’est dit : “là, il faut que je mette une péripétie pour relancer l’attention du lecteur”.
Sur le sujet bateau du couple parfait aux apparences trompeuses, Flynn signe un bon roman. Après, le thème reste un classique exploré à l’envi par la littérature et le cinéma. Donc si on a déjà plongé le nez dans quelques œuvres traitant de la question, le roman paraît tout de suite moins renversant, une bonne partie de ses mensonges, secrets et révélations étant des topoi du genre.
À noter que l’adaptation cinématographique, Gone girl avec Rosamund Pike et Ben Affleck, est fidèle au roman. Logique puisque Gillian Flynn en signe le scénario. David Fincher y exploite davantage le versant charognard et circassien des médias, ainsi que tout ce qui touche à la représentation, ce qui rend le film plus intéressant et plus profond que le bouquin.
Au final, un bon livre dont je ne garderai pourtant pas un souvenir impérissable. Il est arrivé trop tard dans mon parcours de lecteur, déjà balisé par d’autres ouvrages sur la même thématique.

Couverture roman Si je te retrouvais Nora Roberts J'ai Lu

Si je te retrouvais
Nora Roberts

J’ai Lu

Pour le coup, j’aurais préféré un “si je te perdais” qui m’aurait épargné une lecture ô combien fastidieuse. Pas de bol, je n’ai pas paumé le livre…
Nora Roberts, c’est d’abord une biblio épaisse comme un annuaire. On parle de plusieurs centaines de titres, publiés au rythme de dix, douze par an. De quoi redéfinir la notion de stakhanovisme. N’importe quel auteur ou éditeur vous le dira : avec tout le taf qu’implique l’écriture entre l’idée de départ et le BAT (conception, rédaction, relecture, correction, réécriture, travail éditorial avec une second phase de réécriture), pondre un roman par mois est impossible. En tout cas impossible seul. Madame Roberts se défend d’avoir une cohorte d’écrivains fantômes pour abattre cette quantité de travail dont même Hercule, pourtant spécialiste du sujet, ne viendrait pas à bout. On va faire semblant de la croire.
Si je te retrouvais, c’est l’histoire de Fiona qui a échappé à un tueur en série (quelle veinarde !), qui a refait sa vie sur une île (pour la touche à la fois huis clos et paradis sur terre), qui rencontre un gentil voisin avec un chien (y a de la romance dans l’air !) et qui recroise la route du tueur en série mentionné au début de cette phrase interminable. Si je te retrouvais, c’est aussi un (bien nommé) pot-pourri affligeant de déjà vu, le recueil ultime de tous les clichés en matière de romance comme de thriller à tueur en série. Et surtout, c’est neutre, banal, quelconque, sans rien qui dépasse, sans relief. À côté de cette platitude infinie, la morne plaine de Waterloo passerait pour un paysage torturé.

Couverture roman Mako Laurent Guillaume Le Livre de Poche

Mako
Laurent Guillaume

Le Livre de Poche

Celui-là, je le sentais pas dès le départ. Quand un éditeur en arrive, sur la couverture, à devoir mettre en avant à la fois le nom du préfacier (Olivier Marchal), le caractère inédit de ladite préface (comme si elle constituait le meilleur morceau du bouquin), la consécration par VSD (qui est au journalisme et à la littérature ce que je suis aux claquettes, c’est-à-dire rien) et encore un prix avec encore un nom connu (Frédéric Beigbeder), tu te dis que le texte ne doit pas être bien terrible vu la somme d’arguments de vente déployés pour le fourguer.
Alors verdict, ben ce Mako est meilleur que ce à quoi je m’attendais au regard de mes réticences initiales. Après, c’est pas fou non plus. Ça aurait pu être un super roman dans les années 80. Sauf que voilà, quand il sort à l’aube de la décennie 2010, il n’apporte rien au genre qui n’ait déjà été dit. Un énième policier bourru, avec une énième blessure secrète et un énième lourd secret, aux éternelles méthodes expéditives, prêt à aller comme dix mille autres flics de fiction jusqu’au bout pour faire triompher la justice, quitte à franchir la ligne rouge.
En soi, Mako est un plutôt bon bouquin, assez efficace (sauf la fin ratée), mais toujours dans les clous du genre, formaté, identique à tant d’autres polars, surtout ceux écrits par d’anciens membres des forces de l’ordre – t’en as lu un, tu les as tous lus… Un combattant de plus pour participer à cette attaque des clones embourbée depuis un bail dans la répétition d’une certaine forme de thriller, celle qui est comme par hasard la plus facilement adaptable sur petit ou grand écran, celle qui n’a plus rien à dire depuis belle lurette à force de ressasser son mantra de roman noir jusqu’à l’avoir vidé de sa substance et de son sens.

Couverture roman Pavillon 38 Régis Descott Le Livre de Poche
Mettre le livre un peu de travers, ça rend super bien l’idée de folie, je trouve. Nan, je déconne.

Pavillon 38
Régis Descott

Le Livre de Poche

Pavillon 38 s’emmanchait déjà pas terrible avec une quatrième vendant une expression aussi archaïque que “les fous” et cet artefact d’un autre temps, tout aussi dépassé à l’heure actuelle, qu’est la camisole. La combinaison des deux forme en prime un cliché sorti tout droit des années 50, soit direct le super combo pour annoncer que le roman ne va pas briller par ses connaissances sur la psychiatrie moderne. La confirmation vient très vite à la lecture du texte, qui en est encore à confondre schizophrène et psychopathe.
Le reste est à l’avenant : Pavillon 38 est l’archétype du thriller contemporain lambda. Un tueur en série, parce que c’est à la mode. Tous les clichés du genre réunis dans les personnages, les péripéties, les descriptions, les phrases toutes faites. Du gore qui tache pour choquer le lecteur, sans démarche d’auteur qui donnerait un semblant de sens thématique à cette débauche d’hémoglobine ou créerait une ambiance horrifique. C’est juste cracra et gratuit. Une écriture branlante où chaque élément sort de nulle part en fonction des besoins scénaristiques à l’instant T, sans structure d’ensemble ni cohérence narrative, comme si l’auteur improvisait au fil de la plume et au pifomètre. Avec un minimum d’efforts, en plus, chaque rebondissement (téléphoné), chaque révélation (prévisible), chaque situation (déjà vue) semble sortir d’une banque d’idées prêtes à l’emploi et utilisées mille fois, un genre de Shutterstock de l’inspiration fictionnelle. Tout ça pour arriver à un dénouement qui tente de jouer la carte du twist final (encore un truc à la mode…) mais ne fait que redéfinir les notions d’incohérence, de deus ex machina et de fin foirée bien comme il faut.

Couverture Absolument dé-bor-dée Zoé Shepard Points

Absolument dé-bor-dée !
Zoé Shepard

Points

Ni fait ni à faire, Absolument dé-bor-dée ! est marrant deux minutes à tout casser. À la base, un concept super original (ou pas) : traiter les dysfonctionnements de l’administration (ici la fonction publique territoriale) sur le ton de l’humour. Un titre de plus sur le créneau pour dénoncer des travers qui sont pour ainsi dire nés avec l’administration. Autant dire que la littérature sur le sujet est à l’image de Ian Fleming : il a Bond, elle abonde. Rien de bien nouveau sous le soleil, que du réchauffé, soit une longue liste de clichés sur le fonctionnaire glandeur. Une réalité, certes, les concours administratifs servant pour beaucoup de plan B voire Z pour trouver une planque pépère après avoir échoué partout ailleurs. Mais réalité partielle. Les fonctionnaires qui font leurs heures et le taf, avec par-dessus le marché de la conscience professionnelle et le sens du service public, ça existe aussi. Mais on n’en parle jamais, parce que moins vendeur que les règlements de compte.
Parce que c’est ça, surtout, Absolument dé-bor-dée ! : du règlement de comptes. Avec les autres, tous ces collègues incapables qui se la coulent douce, au regard desquelles l’auteure passe pour l’employée modèle, consciencieuse, efficace, intelligente. “L’humour” cache à peine le mépris, la condescendance, l’arrogance et la suffisance. Comme dit le proverbe, au royaume des aveugles désignés coupables, les borgnes narcissiques sont rois.
Règlement de compte aussi avec soi-même d’une personne qui se serait sans doute vue plus à sa place dans la haute administration, à la Cour des comptes ou au Conseil d’État, et doit se contenter de la fonction publique territoriale comme si elle était synonyme d’échec professionnel.
Le résultat est un recueil mal écrit d’anecdotes déjà entendues mille fois, rigolotes à l’occasion mais sans plus. Jamais le bouquin ne dépasse le petit niveau du cliché pittoresque pour chercher à initier une réflexion sur des solutions. C’est tellement plus facile de pointer du doigt les problèmes en ricanant…

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