Critiques express (30) Plus c’est long, plus c’est bon… ou pas

Avec leurs six cents, mille voire quinze cents pages, des titres comme Voyage au bout de la nuit (Céline), Ça (Stephen King), Dune (Frank Herbert), Les guerriers du silence (Pierre Bordage), Olangar (Clément Bouhélier), Le Seigneur des Anneaux (Tolkien), Âmes de Verre (Anthelme Hauchecorne) et bien d’autres mastards, prouvent qu’on peut s’enfiler des quantités pharaoniques de papier sans finir avec une indigestion mais au contraire tutoyer la perfection propre aux chefs-d’œuvre.
Encore faut-il que ces tonnes de pages racontent quelque chose qui emporte le lecteur et ne se contentent pas d’aligner les mots pour essayer de remplir l’espace avec du rien. Parce que, paradoxe, le rien, ça devient vite lourd et certains romans XXL revêtent une teinte soixante-huitarde non par leur esprit de révolte mais en renouant avec la vocation assommante du pavé.
En clair, c’est long pour le peu que ça raconte et on s’emmerde bien comme il faut.

Depuis quelques années, la mode est aux bouquins toujours plus longs, aux sagas toujours plus interminables. Même mouvement que les autres médias. Un cinéma pas avare de suites, préquelles, spin-off, franchises qui racontent en vingt films un univers qui tiendrait sur trois ou quart (Star Wars, Marvel…). Une télé où les séries étirent à l’envi sur quatre, six, huit saisons, soit une centaine d’heures, une histoire qui pourrait se condenser en un film de deux heures. Et les réseaux sociaux, lieux de toutes les épopées palpitantes sur ce qu’on a bouffé le midi, sur les courses au supermarché, sur le moindre bobo au doigt. La littérature n’est pas en reste dans cette culture de la logorrhée. Si on considère toujours que la limite basse d’un roman tourne autour des 300000 signes, il devient dur d’en trouver sous la barre des 500000 (pour raconter la même chose mais en plus dilué dans le blabla). Le manuscrit à peine entamé, l’auteur te parle déjà de sa future saga en dix volumes tartinés au fil de la plume, donc au pif et avec trois tonnes de scories que les éditeurs ne s’embêtent même plus à couper. Forcément, plus c’est long, plus ça oblige à découper en autant de tomes vendus 15-20€ l’unité.

Je vais vous révéler un grand secret d’écriture que m’ont transmis mes maîtres shaolin dans une lamaserie tibétaine, secret bien gardé depuis des générations et qui est en vérité une grosse évidence que même La Palice n’oserait pas.
Comme dans d’autres domaines, ce n’est pas la taille qui compte.
Arrêtez de focaliser sur le nombre de signes comme s’il était gage de quoi que ce soit. Apprenez à faire des coupes pour dynamiser la narration en virant les longueurs, le superflu, les chapitres qui n’apportent rien à l’intrigue, à l’univers ou aux personnages (cf. le laïus sur le sujet de Stephen King dans Écriture, Mémoires d’un métier). Élaguez et faites court. Ou si vous faites long, apprenez à remplir. Avec du texte, pas avec du vent qui va gonfler le nombre de pages et le lecteur.

Ceci posé, on va revenir sur trois titres beaucoup trop longs pour ce qu’ils ont à dire. Trois marathons qui auraient gagné à être raccourcis au format sprint. Trois faux départs qui ne mènent nulle part.

Couverture 2105 mémoire interdite Anouk Filippini Auzou

2105 Mémoire interdite
Anouk Filippini

Auzou

Une dystopie comme il en sort une par semaine depuis la vogue initiée par Hunger Games (2008), purge à laquelle je conseille de préférer Wang (1996) de Pierre Bordage, qui a raconté la même chose que Suzanne Collins mais en bien mieux.
2105 met en scène une société simpliste avec deux castes, une dominante, une dominée. Donc très binaire, très manichéen, sans nuance. Très inoffensif aussi, trop propre et trop lisse, ce qui est dommage pour un texte censé appartenir à un genre sombre par essence. Une dystopie gentillette, faut avouer que ce roman redéfinit la notion d’oxymore.
Beaucoup de longueurs dans le récit, péripéties et révélations se font attendre, comme un de ces films pas terribles mais hypnotisant de vide, où on se dit à chaque scène que l’histoire va bien finir par décoller, sauf qu’une fois le mot “fin” à l’écran, on n’a pas quitté le plancher des vaches.
Ennui, ennui, ennui sur 537 pages…
Conseil lecture si vous voulez de la vraie bonne dystopie : 1984 (George Orwell), Le meilleur des mondes (Aldous Huxley), Fahrenheit 451 (Ray Bradbury), Le maître du haut château (Philip K. Dick), La planète des singes (Pierre Boule), Soleil vert (Harry Harrison pour le roman, Richard Fleischer pour l’adaptation ciné très différente quant aux enjeux mais non moins excellente que le bouquin), La servante écarlate (Margaret Atwood).

Couverture La chasse fantôme Hermine Lefebvre Scrineo

La chasse fantôme
Hermine Lefebvre

Scrineo

Ça aurait pu. Un héros paraplégique, j’aimais bien l’idée. Parce que faut reconnaître que dans les romans comme dans la vraie vie, dès lors que tu es handicapé, on se rappelle de toi une fois que les meilleurs rôles ont été attribués, et tu finis plus souvent tout seul dans ton coin, sous-fifre ou au mieux sidekick tire-larmes que héros de l’histoire.
Donc oui, ça aurait pu, mais ça n’a pas. On tourne très vite en rond, avec un schéma narratif répétitif, qui plus est sans surprise ni tension dramatique à cause des péripéties et révélations qu’on voit arriver à des kilomètres. Ajoute à cela des personnages stéréotypés pour ne pas dire clichés – donc sans profondeur ni relief, bref sans intérêt – et un héros incohérent, qui a la constance d’un gamin de trois ans. Un coup c’est noir, un coup c’est blanc, il change d’avis sur un même sujet d’un chapitre l’autre, astuce grossière d’écriture pour rallonger la sauce du récit au gré de son indécision qui ne rime à rien. Et ça dure sur 450 et quelques pages. Et c’est long. Très long. Trop long.

Couverture Rozenn Laëtitia Danae J’ai Lu

Rozenn
Laëtitia Danae

J’ai Lu

Un univers inspiré de la mythologie de la péninsule arabique, avec ses djinns et son ambiance des mille et une nuits, j’étais carrément partant ! Le contexte est à la fois très connu par chez nous en surface mais pas du tout usité ou à peine, ce qui en fait une valeur sûre de l’exotisme et une terre à défricher.
Ben non en fait. Ça reste juste un décor de surface pour te fourguer une histoire déjà lue et relue mille fois. Symptomatique d’une frange de la littérature de l’imaginaire, la superficielle, celle qui n’a rien à dire qui n’ait déjà été dit en mieux. Mélange de fantasy, dystopie, romance, qui parfois donne quelque chose d’intéressant, porteur d’un regard novateur et rafraîchissant (i.e. Ashlon), mais qui se contente le plus souvent de raconter de gentilles histoires sans profondeur et ne propose au final qu’un gloubiboulga barbant (i.e. Rozenn).
Deux tomes pour ça…
Deux peuples ennemis que tout oppose de façon manichéenne, monolithique, sans nuance. Original… ou pas. Mais alors pas du tout. L’écriture des personnages et de leurs relations est de la même eau, avec des schémas hyper classiques du type le bon p’tit gars™ qu’a tout pour lui mais qui laisse indifférente l’héroïne rebelle et immature™ qui lui préfère le bad boy détestable mais beau™. Plus l’univers prometteur qui se borne à un décor de façade sans rien derrière. Plus l’intrigue prévisible. Plus une histoire de révolte qui promettait de l’action et du dynamisme mais qui se perd en sous-intrigues de romance sur le mode “je t’aime moi non plus”, donc interminables, pleines de longueurs, redites et allers-retours. Plus un récit qui ne te met pas dedans, avec ses discours rapportés au lieu de dialogues dynamiques et des événements tout autant rapportés après coup ou de loin, expédiés par une narration qui a des airs de voix-off et oublie le principe immersif du show, don’t tell. Plus les longueurs dues aux chamailleries à répétition entre des personnages adultes en théorie mais avec cinq ans d’âge mental dans leur comportement. Plus, plus, plus, plus et ça finit par faire moins.
Tout est vu et revu, cette histoire n’apporte rien d’autre que le regret d’avoir mis le nez dedans.

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