Cellulaire

Cellulaire
(Stephen King)

On va régler d’entrée le cas de l’adaptation cinéma : Cell Phone est une daube intergalactique, un bon gros navet des familles. Si j’étais du genre à balancer des vannes scatos, j’aurais orthographié cet étron Selle Phone. Mais comme je suis à cheval sur la classe et l’élégance, on fera sans selle.
Le bouquin se situe un cran au-dessus. Allez, on va dire deux. De ce que j’ai lu du père King, soit tous ses titres avant Cellulaire et une poignée après, je crois que c’est le pire. Pas pour rien qu’il y  un avant et un après…

Couverture Cellulaire Stephen King

L’histoire, en court : au grand dam de Sid Meier, la fin de la civilisation a sonné. Une impulsion appelée l’Impulsion et relayée par les téléphones portables transforme une bonne partie de l’humanité en “zombies”.  Une bande de rescapés décide d’aller récupérer le fils de l’un d’entre eux (un des survivants, pas un des zombies). Voici leur histoire…

Le roman a été écrit en 2005, à l’époque où le zombie renaît de ses cendres. Suite au carton de 28 jours plus tard en 2002, les morts-vivants quittent le monde de la série Z et du nanar où ils étaient cantonnés depuis la fin des années 80. Du zombie nouveau modèle, c’est-à-dire des humains fous furieux et sanguinaires. Des infectés.
Le roman a été écrit en 2005, à l’époque où les films catastrophe bénéficient d’un second souffle depuis une dizaine d’années. Quelques mois avant que King ne s’installe à la rédaction sortait Le jour d’après de Roland Emmerich.
Le roman a été écrit en 2005, à une époque où King écrit moins, moitié pour des raisons de santé, moitié parce qu’il a le sentiment de se répéter. Trois ans plus tôt, il annonçait (encore) sa retraite à venir sitôt terminé le cycle de La Tour sombre.
Cellulaire, c’est tout à fait ça. A l’image des trois débuts de paragraphes qui précèdent : répétition et redite.

On a une fin du monde, avec deux groupes antagonistes, très déséquilibrés dans le rapport de force. Une poignée de survivants contre des hordes de siphonnés. Même esprit que Je suis une légende de Richard Matheson, auteur cité dans la dédicace.
A la tête des gentils, Clayton Ridell, un auteur de BD. Encore un auteur, personnage récurrent de la moitié de la biblio de l’ami Stephen. Le but du gars est d’aller récupérer son fiston, soit le même scénario que Le jour d’après. En face, chez les méchants, un grand manitou illuminé. Comme dans Le Fléau du même King.
L’ambiance d’infection à grande échelle tient à la fois de 28 jours plus tard pour l’aspect moderne des mobs, et de La nuit des morts-vivants pour les zombies et la critique de la société de consommation. Romero est d’ailleurs cité en dédicace.
Tout dans ce roman a déjà été écrit, dit, lu, vu.

Reste le traitement pour sortir du lot. On fait, paraît-il, les meilleurs soupes dans le vieux pot.
Sur ce plan, Cellulaire n’est pas indigne, mais il n’atteint pas non plus des sommets.
L’idée de revenir aux sources de son fonds de commerce épouvante-horreur, why not? Même si la démarche “j’ai l’impression de me répéter, donc je vais faire ce que je faisais avant” laisse perplexe… Au moins, King connaît la musique et maîtrise la partition. Le lecteur ne sera pas volé sur les passages horrifiques.
Sauf que le roman pèse ses 500 pages et qu’entre deux… ben on s’ennuie. Amputer le texte d’un tiers n’aurait pas été du luxe pour éviter les longueurs. Dommage, parce que l’histoire plongeait direct dans le bain et annonçait une série B pêchue. Le soufflé retombe vite, la faute au manque de rythme, à la narration linéaire et aux péripéties convenues. Même schéma que le film World War Z – autre bouse sidérale, décidément… Les dix premières minutes sont bien, la suite oscille entre ennui et nawak. Ici, le nawak tient dans ces zombies télépathes et mélomanes, quelque part entre Woodstock et un rassemblement nazi à Nuremberg…
Les personnages ont le défaut de se conformer aux types attendus de la galerie du post-apo. Plutôt falots, on les regarde s’agiter sans se passionner des masses pour leurs tribulations. La palme du pire personnage revient à Alice Maxwell, la traumatisée censée susciter du pathos. J’ai juste eu très vite envie de lui éclater la tronche à coups de brique…
Enfin, le thème dénonce matérialisme et consumérisme dans la lignée de Romero. Je ne sais pas si on peut qualifier Cellulaire de technophobe. Son propos ne vise pas à dire que la technologie, c’est trop nase, non mais allô ? Le progrès n’est pas en cause, son usage, si. Ici, King prend le téléphone, à voir comme une métaphore plus large, incluant Internet, les médias de masse, toute forme de communication à grande échelle. Surconnexion superficielle de gens de moins en moins connectés entre eux ou à la réalité, dépendance, lavage de cerveau, objets du quotidien envahissants au point de dicter les comportements…
(Pour la suite de la thématique, je vais devoir spoiler. Enfin, façon de parler, peut-on spoiler du vide ?… Bonne question… Vous avez quatre heures. Bref, ceux qui ne veulent pas trop en savoir, cliquez pour sauter plus loin dans la chronique, on vous rejoint.)

Zone spoilers ça va couper chérieLe thème techno-critique fera long feu. Certes, les protagonistes blablatent sur le sujet, mais à l’arrivée, les réflexions n’apportent rien de sensationnel. D’autant qu’il faudra se contenter de zéro explication. D’où sort l’Impulsion ? Pourquoi ? Comment ? Est-ce une perturbation accidentelle ? Un châtiment divin ? Y a-t-il quelqu’un ou quelque chose derrière ? La CIA ? les petits hommes verts ? les nazis de la Terre creuse ?…
On ne saura RIEN.
Je n’ai rien contre un roman qui ne raconte pas tout, conserve une part de mystère et laisse au lecteur une marge pour faire travailler l’imagination. Roadmaster, par exemple, s’achevait avec beaucoup de points irrésolus, mais l’interprétation pouvait s’appuyer sur les théories des personnages et les développer.
Là, ce n’est plus une marge, c’est un format A1. Pas un embryon d’amorce de démarrage d’explication du phénomène. On n’en ressort pas avec une sensation d’inconnu mystérieux et intrigant, mais avec un goût d’inachevé. A se demander si l’auteur lui-même sait d’où vient la fameuse impulsion. Pas sûr quand on voit la fin.

Clayton retrouve son fils qui a été infecté. Pour le sauver, il décide de lui coller un bigophone à l’oreille pour lui balancer une deuxième impulsion qui annulerait la première. Le roman s’achève là-dessus sans qu’on sache si la tentative réussit.
Sur le principe, le remède me paraît débile. On soigne rarement les gens en leur en remettant une couche. Admettons, convention romanesque lié au genre. Faute de présenter le pourquoi du comment, le roman peut se rattacher au SF comme au fantastique, l’un et l’autre autorisant des règles différentes de notre univers.
La grosse erreur, surtout, aura été de planter le lecteur là. Une fois le bouquin refermé, on en saura autant qu’au début sur l’Impulsion, soit que dalle. Après avoir cavalé tout le roman en compagnie de Clayton qui cherche à sauver son fils, l’état du gamin reste irrésolu. Tout ça pour ça, tout ça pour rien.
En vérité, je te le dis, le môme s’en sort. King himself spoile sur son site. Message du 24 mars 2006 : “Based on the information given in the final third of Cell – I’m thinking about the reversion back toward the norm of the later phone crazies – it seems pretty obvious to me that things turned out well for Clay’s son, Johnny. I don’t need to tell you this, do I?”
Un dénouement si “évident” (obvious) qu’il a fallu l’expliciter. Oh, Steve, tu ne trouves pas que quelque chose cloche ?
Tout ça pour ça…

Harrison Ford shot firstCellulaire, l’appel de trop, m’avait en son temps refroidi de King. Des années plus tard, le roman n’a pas bonifié. On peut faire sans regrets l’économie de ce titre moins que mineur, brouillon de roman, Fléau du pauvre.
La lecture de Cellulaire est aussi agréable que faire du vélo sans selle sur de la tôle ondulée. Un conseil, ne décrochez pas.

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