Appartement 16 – Adam Nevill

L’appartement 16 est un endroit où il vaut mieux ne pas mettre les pieds. Le roman qui raconte son histoire est quant à lui un endroit où il vaut mieux ne pas mettre les yeux.

Appartement 16
Adam Nevill

Bragelonne

Couverture Appartement 16 Adam Nevill Bragelonne Terreur

April est américaine et débarque à Londres. Notez qu’elle pourrait aussi bien être russe, congolaise ou vietnamienne que ça ne changerait rien à l’affaire. Sa nationalité n’est jamais exploitée en tant que telle, rien qu’une astuce narrative consistant à catapulter un personnage dans un contexte qui lui est étranger pour retranscrire ses découvertes au lecteur. Procédé classique mais utilisé ici sans effort de camoufler l’artifice : une simple facilité d’écriture. Résultat, tu te retrouves d’emblée face à de la grosse ficelle qui n’augure rien de bon pour la suite.
Que vient faire la jeune April dans la capitale londonienne ? Elle a hérité d’un appartement. Dans un quartier chic. Paf, un poncif. Toujours des baraques cossues dans des coins huppés. À croire que les fantômes – ouais, parce qu’il est hanté, l’appart’, on y reviendra – sont tous de droite et fuient les quartiers populaires. Pas de surprise à attendre de l’environnement, énième déclinaison du quartier tranquille où flotte un parfum aristo-bourgeois déjà respiré dans un nombre d’œuvres incalculable. Je sais pas, y a une fascination phénoménale des auteurs pour les milieux friqués comme si ça vendait du rêve. Perso, ça ne me parle pas du tout. Je commence même sérieusement à fatiguer de cette littérature qui fantasme sur les nantis et qui, entre rois, princesses, nobles, riches héritières, cadres supérieurs et playboys pleins aux as, véhicule le modèle d’une race supérieure argentée, seule apte à mériter de figurer dans des romans où les pauvres n’ont pas droit de cité.
Mais laissons le fantôme de Lénine reposer en paix et revenons à celui de notre appartement 16.
La casba a été léguée à April par ce que la quatrième de couv’ appelle “une mystérieuse grand-tante”. Alerte cliché ! Cette tendance marquée des oncles et tantes de la littérature fantastique à donner dans le pas net… Ils ne peuvent pas être juste normaux, faut toujours qu’ils soient mystérieux, reclus, sombres, détenteurs de lourds secrets ancestraux et tout le tremblement. Ouais ben d’une, comme tous les stéréotypes, c’est relou à force d’itération. De deux, le fantastique naît du décalage et de la confrontation entre la réalité rationnelle et des éléments qui échappent à la raison. Le fantastique, c’est le moment du flou, de l’entre-deux. Donc ce genre d’astuce se révèle en vérité contre-productif. Plus tu rajoutes des couches de trucs louches en amont, plus ton contexte perd en normalité et, par conséquent, plus ton décalage entre rationalité et surnaturel perd en force. Il n’y a plus de flou possible si chaque élément est estampillé cash comme relevant de l’épouvante.

Et ce sera comme ça tout du long… Un cortège de balourdises, de clichés, de gros sabots et maousses ficelles. Sans un pet d’originalité, l’histoire va suivre le schéma classique : manifestations surnaturelles, découverte de l’historique de la maison via le found footage d’un journal intime – encore une astuce facile et employée sans finesse –, chasse au fantôme… Le cahier des charges y passe au complet sans jamais que le roman ne se démarque d’une histoire lambda de maison hantée.
Certains récits, à défaut de briller par leur inventivité, assurent au moins le taf par leur maîtrise des recettes éprouvées. Appartement 16, non. Il ne parvient même pas à donner dans l’efficacité du classicisme. Prévisible de A à Z, incapable de créer de la tension, trop lent et mou du genou dans son développement, trop rapide dans sa résolution, il ne se montre pas davantage fichu de mettre en scène des personnages consistants. April ? Héroïne fadasse comme pas permis. Les autres locataires de l’immeuble ? Évoqués, esquissés, silhouettes interchangeables, sans personnalité qui se détache alors même que c’est la base dans ce genre de récit. Si tu ne te sers pas des voisins pour ton histoire, quel intérêt de la situer dans un immeuble ? Autant la caser dans une maison individuelle au milieu de nulle part avec personne alentour. La tante ? Toute décédée qu’elle soit, elle aurait pu être un personnage central à travers son journal qui occupe pas mal de place. Sauf que ledit journal n’est qu’une astuce narrative de plus, en se bornant à présenter un récit dans le récit où la tantine fait moins figure de protagoniste que de narratrice désincarnée, sans substance.
Quant au fantôme, qui aurait pu relever le niveau, flop complet. Il n’a ni le charisme de certains croquemitaines (Freddy, Jason, Michael Myers), ni aura de mystère à la Keyser Söze, ni la moindre capacité à foutre les jetons alors que c’est le minimum syndical qu’on est en droit d’attendre d’une entité maléfique (Damien dans La Malédiction et Regan dans L’Exorciste, hauts comme trois pommes et c’est pourtant un autre niveau de frousse…). En plus, il s’agit d’un artiste et ça aussi ça m’a gonflé. Primo, le thème de l’artiste maudit, pas exploité, donc quel intérêt de cette profession en particulier si c’est pour ne rien faire ? Tu mettrais à la place un charcutier, une catcheuse ou un pilote de chasse, ça marcherait tout pareil. Secundo, ben c’est un artiste et ça renvoie à ce que je disais au début sur les fantômes de droite. Faut reconnaître qu’il y a des catégories socio-professionnelles plus enclines que d’autres à donner dans l’esprit vengeur. Immeuble cossu, donc standing, donc fantôme d’artiste. Pas fantôme de l’ouvrier de maintenance ou de la femme de ménage de l’immeuble.

Bâti non pas sur un cimetière indien mais sur des fondations narratives plus branlantes qu’un collégien découvrant la masturbation, cet appartement ne tient pas debout. L’édifice se lézarde dès le deuxième chapitre et s’effondre sitôt que l’ennui commence à poindre, soit très vite, avant d’avoir atteint les cinquante pages. Il en reste plus de trois cents derrière, autant dire un long chemin de croix. Parce qu’on s’ennuie ferme.
Trop lent, trop de révélations appuyées et développées alors qu’on les avait comprises depuis plusieurs chapitres, trop de redites entre le journal de la tante et les événements dont April est témoin. Un bon auteur aurait réussi un doublé en jouant sur le parallèle des péripéties communes aux deux femmes, ici on n’aura droit qu’à du doublon, sans notion d’écho entre les deux trames temporelles, juste de la répétition.
La piaule de l’ennui…
Si vos pas vous conduisent jusqu’à l’Appartement 16 en librairie ou en bibliothèque, passez votre chemin, rien de bon ne vous attend en ce lieu de perdition.

Adam Nevill Appartement 16 roman maison hantée
Vision de l’artiste.

Cette chronique pourrait s’arrêter là. À ce stade, chacun aura compris ce qu’il en est de ce bouquin et ce qu’il y a à en attendre, à savoir rien du tout.
Alors pointer les défauts du roman, c’est bien joli, mais il reste une question, quelque part entre le comment et le pourquoi.
Pourquoi ça a foiré ? Comment ce roman a-t-il pu devenir un tel désastre narratif ?
Parce que c’est une histoire de maison hantée qui se contente de raconter une histoire de maison hantée.
Le récit sonne creux parce qu’il ne parle de rien d’autre et passe par conséquent à côté de l’essence du genre. Enlève les éléments surnaturels, il ne reste que du vide, des pages blanches.
Or, ce qui fait une bonne histoire de maison hantée, ce n’est paradoxalement ni la baraque ni l’esprit qui l’habite. L’intérêt vient de ce qui est raconté en périphérie, tout repose sur le sous-texte, le fantastique n’étant qu’un habillage prétexte.

Dans Shining, le roman de Stephen King, le thème majeur n’est pas l’hôtel hanté mais la lutte de Jack Torrance contre son alcoolisme et la désagrégation de la cellule familiale qui s’ensuit lorsqu’il replonge dans la bouteille. C’est ce que King a voulu mettre en scène en premier lieu : les ravages de l’alcoolisme. Il le dit noir sur blanc dans Écriture, mémoires d’un métier. Shining raconte la lutte contre ses propres démons avant de raconter la lutte contre l’esprit malin de l’hôtel. King aurait pu ne pas choisir la voie du fantastique et écrire un roman psychologique rationnel, les apparitions surnaturelles devenant imputables à la psyché de Jack et au delirium.
Dans Shining, le film de Stanley Kubrick, Jack Torrance est présenté d’emblée comme schizophrène. Ce Shining-ci raconte moins une histoire de maison hantée que là aussi la désintégration du noyau familial mais cette fois articulée sur le basculement du père vers la folie, débordé par sa pathologie. Tous les éléments surnaturels pourraient aussi bien n’être que des hallucinations tout à fait cohérentes avec la maladie (à l’image du Horla de Maupassant).
Maison hantée de Shirley Jackson est un des meilleurs romans sur le sujet. Sa cahute maudite ne sert jamais que de cadre à ce qu’elle a vraiment voulu mettre en scène : ses personnages. Ils constituent l’ossature de son histoire qui est en vérité un roman psychologique. Avec certes des éléments fantastiques, mais ils ne sont pas là juste pour faire peur, pour meubler ou pour respecter les codes du genre, ils servent de catalyseurs pour révéler les personnalités des protagonistes. Maison hantée est avant tout une étude de caractères.
Sac d’os, de Stephen-King-le-retour, aborde entre autres thèmes celui du deuil à travers son personnage principal hanté au propre comme au figuré par sa défunte compagne. On ne peut pas davantage jouer sur la double grille de lecture littérale et métaphorique de la notion de fantôme.

Chacune de ces œuvres se situe très loin d’une bête histoire à deux ronds de poltergeist qui déplace les meubles. Tu peux retirer la maison hantée, il reste quelque chose : une thématique. C’est là-dessus que se fonde le récit et que viennent se greffer les éléments surnaturels. C’est surtout là que se trouve le cœur de l’œuvre, la vraie histoire racontée au-delà des fantaisies d’outre-tombe. Et chaque fois le traitement thématique passe par un travail sur les personnages, qui ont pour mission de véhiculer le propos de l’auteur.
Appartement 16 affiche un un double zéro sur la thématique et la profondeur des personnages. On ne trouve ni l’un ni l’autre, juste une maison hantée traitée au premier degré, une façade avec rien derrière. À partir de là, comment veux-tu que le roman propose autre chose qu’un vide abyssal et des sommets d’ennui ?

Publié le Catégories Les chroniques

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