Une interview de première main : Marc Falvo

Quand tu reçois Marc Falvo, tu prévois non pas un fauteuil mais un canapé, parce qu’il faut caser pas mal de monde. Stan Kurz, Bob Slasher, Chris Anthem et un Falvo qui compte double, enceint (?) peut-être de la petite Phyllis (si ce sont des sextuplées, on les appellera les six Phyllis).

Falvo aux Halliennales (c) Un K à part. Reproduction interdite (de la photo, hein, niveau fornication, tu fais ce que tu veux) sans autorisation, sinon j’ouvre les portes de l’enfer et ta vie va vite en devenir un. Ou pas, en fait, je m’en fous.

Un K à part – D’après ta bio, tu as suivi à Lille III une formation branleur en Médiation culturelle qui t’a valu une licence cinq ans plus tard. Tu as été standardiste. Tu es aujourd’hui auteur. Est-ce que tu peux nous expliquer ce parcours dont la logique ne transparaît ni au premier coup d’œil ni aux suivants ?

Marc Falvo – Aucune logique. Juste les aléas d’une vie. Ajoute à ça le fait d’avoir vendu des jeux vidéos, filmé des accouchements et des défilés de mode, volé dans les magasins, donné des cours de comédie, grenouillé dans le cinéma et le théâtre régional, l’aide aux personnes âgées, beaucoup glandé entre deux et beaucoup bu, plus quelques autres jobs inavouables, et tu pigeras l’idée d’ensemble. A savoir que j’ignore tout de mon intérêt pour un truc avant de m’y atteler. Je teste pas mal. Je navigue à vue, quoi.

Prends la fac, par exemple. Tu soulignes le nombre d’années – cinq – nécessaires à l’obtention d’une licence, qui normalement s’effectue en trois. C’est parce que j’ai d’abord tenté un premier cursus, puis changé d’avis, puis rétrogradé encore avant de me poser. J’aimais surtout avoir une carte d’étudiant pour bouffer pas cher au RU et emprunter des bouquins. Ou les chouraver, ce qui est quand même plus drôle. Je me foutais d’étudier. Déjà à l’époque, j’avais pas de Grand Projet dans l’existence, aucun Grand Rêve, à part rester libre – admire la fibre romantique – et cultiver mon jardin peinard, enfin mon jardin mental. Hélas, malgré de nombreuses aptitudes je n’ai guère la main verte.

K – Tu publies comme un malade, ou plutôt comme quelqu’un en excellente santé vu ton rythme stakhanoviste. Une grosse douzaine de bouquins depuis 2013 ! Pourquoi ne pas te contenter d’un rythme plus pépère genre un par an ? Quel est ton secret pour tenir la cadence ?

MF – Alors déjà, petite précision : je publie comme un malade, selon toi, surtout parce qu’il se trouve d’autres malades pour me publier. Je suis pas seul coupable, dans l’histoire. J’ai eu la chance de tomber sur des gens – d’abord au Riffle puis chez Fleur Sauvage et L’atelier Mosésu – qui aiment assez mes conneries pour les rendre publiques. Ensuite sur des lecteurs que ça fait marrer. Ce qui est déjà fou en soi.

Sinon, histoire d’être un brin sérieux, je répondrai à ta question par une question : pourquoi se contenter d’un rythme pépère ? Je ne sucre pas encore les fraises et l’écriture constitue ma principale activité, en plus j’y prends plaisir, alors pourquoi se priver ? Chaque auteur compose à son rythme. Je respecte ceux qui peaufinent pendant des plombes. Les esthètes. Les minutieux de la plume. Mais moi, j’écris vite. Et beaucoup. C’est ma nature. Pareil avec la nourriture, la picole, l’amour – sortez les violons – et toutes les bonnes choses de cette vie. J’arrive pas à me limiter. Goûter un peu puis en laisser dans l’assiette par politesse. J’avale. J’engloutis. Le contenu de mon assiette et l’assiette, et si j’ai encore faim je me tape la table et la serveuse. Quand j’aime, j’y vais toujours à fond.

Sinon bis, mon “secret” pour tenir découle de ça aussi. Je travaille tous les jours. Qu’il pleuve, neige, vente, qu’une splendide naïade se balade en tenue d’Eve devant moi ou qu’un bombardement tonne autour, je m’assois à ma table et en voiture Simone. Entre cinq et dix pages. Et fatalement, les textes s’empilent. Commandes ou projets personnels, peu importe. La machine à mots tourne. Donc mon secret pour tenir, c’est de ne pas essayer de tenir. Battre un record. Juste laisser la machine tourner. Et si tu te demandes – si si, tu te demandes – où je trouve mes idées, je te répondrai idem. Je ne les trouve pas car je ne les cherche pas. Je les laisse venir. Plus tard, je coupe le mauvais pour ne garder que le bon. Mais à la base il n’y a aucune hiérarchie. Aucun plan. Juste un long fleuve plus ou moins tranquille.

K – En grand Sherlock Holmes de l’évidence, j’ai remarqué dans ta production une manie des pseudos. Stan Kurtz pour Série B, Chris Anthem et Bob Slasher pour les Slash, on en vient même à se demander si tu t’appelles vraiment Marc Falvo ou s’il s’agit d’un énième pseudo pour camoufler ton identité de comploteur reptilien.

MF – Alors là, Fred, tu fais le grand Chelem dans l’ordre. Les deux questions qu’on me pose le plus souvent sont Pourquoi écrire autant ? et Pourquoi autant de pseudos ? mais vu que je t’aime bien, allons-y…

Bis repetita blablabla. Aucune logique, juste une série d’aléas. L’envie de rendre hommage à San Antonio et Dylan Dog – ma BD italienne préférée – pour Kurtz, créer une sorte de mythe autour du privé narrateur de ses propres aventures. Pour Slash, par contre, c’est le hasard. Sébastien Mousse de Mosésu qui me propose – après trois ou quatre bières, je précise – de lancer une collection gore et d’en faire un sous pseudo. Et quitte à en faire un, pourquoi pas deux ? Donc double casquette, surtout que Mousse met aussi la main au scénar, puis c’est drôle. Raison première, en vérité. Les pseudos m’amusent. Bien sûr c’est bidon, tout le monde sait qui se planque derrière mais on s’en fout… Le jour où ça ne me fera plus rire, j’arrêterai. Même si là, je voudrais tenter une occurrence féminine. Sur de l’érotique par exemple. Un truc genre Victoria Machinchose ou Phyllis Roberts. Ça sonne classe, Phyllis.

K – Dans ton dernier roman, D’occase, tu brosses de l’écrivain et du milieu éditorial un portrait pas piqué des hannetons. On entend souvent que trouver un éditeur est la partie la plus difficile, mais d’après ton bouquin, le chemin de croix commencerait plutôt après. Entre les désillusions, la prostitution littéraire, les bouses alimentaires, les dédicaces qui ressemblent à des traversées du désert, ça fait moyen envie. En vrai, c’est comme ça ?

MF – Moyennement d’accord, Fred. D’occase ne brosse pas le portrait d’un milieu éditorial pourri, plutôt la désillusion maousse du narrateur. L’explosion brutale du rêve. Sa vision est très subjective. Il fantasmait sur les paillettes et découvre la réalité. Il encaisse plutôt mal. Mais peut-être aussi qu’il en attendait trop. Enfin, entendons-nous, l’édition est aussi pourrie que n’importe quel milieu professionnel. Il y a autant de jalousies larvées, de coups bas minables, de compétition. On y croise une sacrée pelletée de connards et de parasites. Et parfois des gens bien. Ça arrive.

Après, je te rejoins sur le fait de trouver un éditeur. Ce n’est clairement pas le plus difficile. Quand t’as du talent, ça finit toujours par se voir. Suffit de bosser, de frapper aux bonnes portes et surtout de se montrer infiniment patient. Mais ça paye. En revanche, l’erreur monumentale reste de croire que trouver l’éditeur constitue la majorité du job. C’est plutôt le début des vraies emmerdes. Du vrai mur que tu te prends dans ta vraie tronche, face à de vraies personnes – plus juste les potes ou la famille – qui se moquent de t’être sympathiques, de te ménager. Tu plonges dans le grand bain sans petites roues.

K – En dépit de ce que tu décris dans D’occase, tu continues à écrire. Par masochisme ? Ou c’est juste pour profiter de la caution “écrivain” qui permet de glander toute la journée en faisant semblant de réfléchir ? Pourquoi ne pas t’orienter vers un vrai métier dans un milieu plus sain, comme banquier, député ou éleveur d’hippopotames ?

MF – Je continue parce que c’est mon travail. Celui que j’ai choisi, que je veux faire jusqu’à ce que la mort – ou un autre job plus facile et mieux payé, genre attaché parlementaire – m’en sépare. Je ne crache pas dans la soupe. Je me sens à ma place. Plus du tout envie de gribouiller dans mon coin, à l’abri. Plutôt d’être dans le feu de l’action, en évitant si possible celui des projecteurs parce que la promo m’emmerde, même si elle est nécessaire… Un auteur doit être lu. Pour être lu, il y a pas, faut être publié. Il faut aussi montrer sa tronche. Aller au charbon. Sinon ce serait comme se proclamer fine gâchette en ayant jamais tiré que des balles à blanc. Une absurdité crasse. Un auteur – surtout de polar – doit tirer à balles réelles.

K – Puisque tu persistes à jouer de la plume, double question pour la peine : ta prochaine sortie, c’est quoi, quand, où ? Et tu bosses sur quoi en ce moment ?

MF – Oulà. C’est touffu. Niveau sorties, je participe en mars à un recueil. USA Dream. Mon premier projet à caractère charitable – pour un égoïste tel que moi, c’est à noter – qui va envoyer des gosses au pays de l’oncle Donald. Ma contribution cause d’ailleurs du Superman à moumoute. Ensuite, en mai sortira le troisième volume de Slash chez Mosésu, signé Chris Anthem. Terreur Terminus. Un huis-clos horrifique. Imagine une poignée de voyageurs piégés par le côté obscur de la SNCF…

Sinon – et ça n’arrangera pas cette réputation d’empileur de livres – je bosse sur cinq projets. Du noir au long cours et un petit noir plus serré. Un quatre-mains fantastico-ironique – à sortir cette année idem, si les Dieux sont avec nous. Une collection qui promet du lourd. Et, of course, le retour tant attendu – par au moins trois personnes en comptant sa concierge – d’un certain privé… Je suis d’ailleurs bien content de le retrouver, ce grand con de Kurtz. Il me manquait presque. Et ça va dépoter sévère. Plus que Sana, Stan est surtout un John McClane en imperméable. S’il ne termine pas l’enquête rincé, la gueule en sang et sur les rotules, c’est moins drôle. Je t’en dirai très peu sur ces nouvelles bafouilles mais sache qu’encore une fois notre Infra-Détective va morfler… Il a clairement pas fini d’en voir.

K – J’ai coutume dans mes interviews de laisser le mot de la fin aux auteurs, ça m’évite d’en chercher un. Vas-y, fais-toi plaisir.

MF – Alors… On a évoqué ma jeunesse trépidante, ma vision de l’écriture, du métier, tu m’as laissé jouer les camelots donc que reste-t-il ? A te dire merci, déjà. Because mes parents m’ont bien éduqué. Merci pareil aux futurs découvreurs de cet entretien-rivière – c’est genre un entretien-fleuve mais plus court. Ensuite, euh… Si j’avais une voiture à vendre, j’en profiterais pour passer l’annonce mais j’ai même pas le permis. Ça te va, comme mot de la fin ?

Les chroniques :
Bloody Glove
Cavaliers de l’orage
Série B (tome 1 ; tomes 2 à 6 et panorama de la série)
D’occase
– sa chronique de Juliet Society

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