Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ? – Paul Veyne

Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ?
Paul Veyne

Seuil

J’aime bien ce bouquin pour deux raisons. D’une part, il est intéressant. D’autre part, il s’agit d’un cas rarissime où le résumé te spoile direct la question posée en titre. Du pain bénit pour les flemmards, qui peuvent s’épargner la lecture des 170 pages entre la première et la quatrième de couverture.

Couverture Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes Paul Veyne Points Essais

Quatrième de couv’
L’objet réel de ce texte est de montrer que la question qu’il pose, en dernière instance, n’a pas de sens. C’est que la poser est implicitement se ranger dans la descendance de Fontenelle et des hommes du siècle des Lumières, confrontant les dits avec les faits. Mais, précisément, cette question-là n’a pas de sens pour un ancien ; et, comme l’a montré Foucault, la vérité elle-même est historique. Autrement dit, l’idée de vérité a évolué. Paul Veyne compare volontiers la vérité d’un moment à un récipient ou, plus abstraitement, à un programme : c’est dans le cadre du programme que la question : est-ce vrai ? est- ce faux ? se pose. Quant au récipient-programme, il est lui-même le fait d’une création. Enfin, il ne serait pas juste de penser qu’en un même moment, tous ont le même programme de vérité, voire que chez un même sujet n’est mis en oeuvre qu’un programme (on peut ne pas croire au fantôme et néanmoins en avoir horriblement peur).
Telle est l’arête intellectuelle de ce livre, donnée par approches successives au long d’une investigation sur les textes les plus divers : d’Aristote et Pausanias à Cicéron et Eusèbe.

Dans les grandes lignes, certains Grecs ont cru à leurs mythes, d’autres non… ce qui ne fait pas avancer le schmilblick. Le vrai propos de Veyne interroge la notion de croyance et, surtout, celle de vérité. Pour en arriver à la thèse d’une vérité comme construction culturelle et évolutive dans le temps, avec laquelle les Grecs entretenaient des rapports ambivalents. On pouvait très bien accepter le mythe à travers ce qu’il représentait (la grandeur d’une cité, une forme de mémoire historique, une explication du monde, une justification de l’ordre social…), sans pour autant accorder de crédit à toutes les fantaisies qui sont devenues notre fantasy (magie, créatures monstrueuses, deus ex machina…). Mélange entre adhésion à la valeur du mythe et regard critique envers sa mise en scène, pleine d’éléments WTF qui défient la raison.
Qui dit vérité construite dit vérité utilisée “pour la bonne cause”, quand il s’agit de vendre quelque chose. Les mythes fondateurs permettent de se la péter auprès des cités voisines dans un concours de qui a la plus grosse divinité. Qu’ils soient authentiques ou fictifs, on s’en tamponne, l’important c’est la dimension mythique, du moment que ça claque et que ça en met plein la vue.
Dans la série “j’y crois quand ça m’arrange”, Veyne cite Galien, toubib grec à cheval sur les IIe et IIIe siècles après l’invention du pin’s. Quand il s’agit de médecine pratique, Galien réfute l’existence des centaures, créatures aussi merveilleuses qu’invraisemblables. Pour défendre son art et gagner de nouveaux disciples, ce même Galien évoque le savoir médical de Chiron, se plaçant ainsi sous le patronnage d’un centaure. Pure rhétorique et usage intéressé du mythe : de la langue de bois.

L’ouvrage est parfois redondant, souvent velu (on se situe dans l’universitaire, pas dans la vulgarisation) mais indispensable à lire pour questionner ensuite notre propre rapport à la vérité et à toutes celles qu’on nous sert. Ce qui valait pour les Grecs reste d’actualité. Entre fake news, légendes urbaines, enlèvements extraterrestres, roman national, Terre plate, réalité déformée par les discours politiques ou religieux, on nage en permanence dans les mythes, les inventions, les délires bon enfant ou malsains. Autant de “vérités” qui n’en sont pas et demandent qu’on s’interroge sur nos propres croyances.

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