Le testament de Charlemagne – Patrick McSpare

Après les Mérovingiens, Patrick McSpare poursuit son bonhomme de chemin historique et s’attaque à la dynastie suivante, celle des Carolingiens, avec Le testament de Charlemagne. Si deux les romans sont indépendants et ne constituent pas une série au sens canonique du terme, ils n’en forment pas moins à leur façon un diptyque où se mêlent Histoire et esprit d’aventure.
L’Histoire avec un grand H, on la connaît. Mais tout ce qui s’est passé derrière, en douce, à l’abri du regard de l’historien, reste un mystère propice à toutes les inventions romanesques pour remplir les blancs, un domaine dans lequel McSpare excelle, même s’il n’a aucun lien de parenté avec le célèbre tableur. Ce que j’avais appelé l’écriture “en creux” dans mon papier sur Comtesse Bathory, “là où les sources font défaut, là où la trame chronologique est pleine de trous, c’est-à-dire là où l’imagination prend le relais”, dixit le gars moi-même qui n’a honte de rien, ni de s’auto-citer, ni de parler de lui à la troisième personne.
Mais on n’est pas là pour parler de mon ego, revenons-en à notre bon vieux Karolus Magnus, l’empereur à la barbe fleurie qui a inventé l’école, au détail près qu’il n’avait pas de poil au menton et que l’institution scolaire ne l’avait pas attendue pour naître.
Or donc, ouvrons ce fameux testament pour découvrir si le colonel Moutarde va hériter de l’Austrasie avec le chandelier dans la bibliothèque ou s’il se fera carotter avec la vaseline dans le fondement.

Le testament de Charlemagne
Patrick McSpare

Bragelonne

Couverture Le testament de Charlemagne Patrick McSpare Bragelonne
Le trésor de Charlemagne, empereur des Francs

Nous sommes en 2021 806. Charlemagne approche de la soixantaine. Encore vaillant mais conscient qu’il est plus proche de la fin que du début, Charlie organise sa succession et la transmission de son empire à ses fistons.
Faut savoir qu’à l’époque, on est encore loin de Louis XIV et d’une monarchie réglée comme du papier à musique. La succession, c’est LE truc problématique de tous les royaumes qui se sont bâtis sur les ruines de l’empire romain. Les règles successorales oscillent entre l’inexistant, le flou et le ce-qui-marche-pour-le-petit-héritage-familial-est-inadapté-à-l-échelle-d-un-royaume. L’autorité manque d’assise, parce que souvent conquise de fraîche date, sans racines dynastiques profondes. Parmi les puissants, les contestations et complots sont légion. Quant aux héritiers, vu le taux de reproduction de l’époque et vu le taux de décès (mortalité infantile, maladies, guerres, accidents, assassinats…), soit ils sont trop nombreux à se disputer les dépouilles et c’est le merdier, soit il n’en reste aucun pour s’asseoir sur le trône parce qu’ils ont tous cané en cours de route et c’est le merdier aussi.
Bref, Charlemagne veut éviter de voir se reproduire avec l’héritage de son empire le bazar qui avait en son temps suivi la mort de Clovis – partage improvisé du royaume franc entre les quatre fils de Cloclo – avec pour conséquence deux siècles et demi de Mérovingiens en roue libre.
El grande Carlito a trois fils légitimes : Louis, Carloman/Pépin et Charles. Aucun avec les épaules assez larges pour gouverner une entité XXL mais chacun assez ambitieux pour réclamer sa part, les armes à la main, si un seul devait récupérer le gros lot. Donc partage afin d’éviter les conflits fratricides qui à terme ne peuvent que mener à l’implosion de l’empire et des royaumes qui le composent. Charlot est plutôt confiant dans son projet testamentaire. L’empire est solide, doté d’une administration pour asseoir l’autorité du boss, soutenu par l’Église chrétienne, autant d’éléments pour empêcher l’effondrement. Tout concourt donc à assurer une coexistence pacifique entre les héritiers, chacun à la tête d’un royaume viable en tant qu’État.
Ça, c’est la théorie.
En vrai, ironie de l’Histoire pour torpiller ce joli plan sans accroc, tout partira en sucette avec la mort prématurée de deux héritiers (Pépin en 810 et Charles en 811). Louis remportera la super cagnotte impériale… qui sera quand même – ironie de l’Histoire 2, le retour – partagée en 843 par le traité de Verdun.

Le testament de Charlemagne Patrick McSpare Bragelonne
Source iconographique : page Facebook de Patrick McSpare

Mais on n’en est pas encore là. Or donc, année 806, Le testament de Charlemagne s’ouvre sur l’ouverture du testament de Charlemagne. On ne pourra pas accuser l’auteur de tromperie sur la marchandise.
L’annonce testamentaire avant le décès est chose courante à l’époque, histoire d’éviter les mauvaises surprises le jour J et de laisser à chacun le temps de s’habituer au futur souverain, qui règne déjà plus ou moins, la pratique d’associer les héritiers à l’exercice du pouvoir du vivant de leur paternel étant monnaie courante depuis déjà l’empire romain. Le temps de s’habituer… ou de magouiller un complot.
Ce genre d’annonce fait toujours des déçus. Sous ses airs unifié, l’empire présente pas mal de fissures, entre vieilles rancœurs familiales, envies de vengeance de gens spoliés par les conquêtes franques, dissensions internes, comtes et ducs assoiffés de pouvoir, prélats qui préfèreraient voir l’empire sous l’autorité de l’Église plutôt que l’inverse, peuples conquis mais pas soumis (Saxons, Vascons, Frisons, Bretons), marches turbulentes, voisins à l’affût (Byzantins qui contestent la légitimité impériale, émirat de Cordoue). Pas pour rien si Big bisou a été chanté au XXe siècle par Carlos plutôt qu’au IXe par Karolus : l’imperator augustus est loin de remporter l’unanimité.
Tant que ces agités restent chacun dans leur coin, les risques demeurent limités. Mais pour peu qu’ils nouent des alliances de circonstance… Là, c’est le drame et le “complot politique majeur” annoncé en quatrième de couverture.
Le testament de Charlemagne relève donc du thriller politique (mais pas que, on y reviendra). Le tour de force de ce versant du roman, c’est de réussir à maintenir l’attention du lecteur alors même que l’Histoire spoile le dénouement. Les faits sont là : Charlemagne et son empire vivront jusqu’en 814. Et pourtant, avec une torpille pareille envoyée par Clio dans ses enjeux et sa tension, McSpare parvient à te garder dans ses filets jusqu’à la dernière page. Parce que fiction. Ce complot n’a jamais eu lieu dans la vraie vie de l’IRL. À partir de là, tout est possible. L’auteur pourrait profiter de l’occasion pour basculer dans l’uchronie et partir sur une ligne alternative qui verrait Charlemagne mourir avant la date historique. Jusqu’au bout de ma lecture, je me suis demandé : osera ? osera pas ?
Au-delà de l’Histoire telle qu’on la connaît, il y a les ajouts fictionnels. Ils sont là, les crocs qui t’agrippent à l’intrigue. Le premier d’entre eux s’appelle Winigis de Spolète, personnage réel mais avec dans sa biographie officielle un trou autour de cette fameuse année 806, un trou que McSpare va remplir avec des pelletées de fiction. On suit son périple, entre enquête, bagarres, poursuites, roucoulade avec la prêtresse locale, doutes sur sa mission et ses valeurs… Principal vecteur de la tension narrative, Winigis est un personnage qu’on prend plaisir à accompagner dans ses péripéties.
Les autres personnages ne sont pas en reste, qu’il s’agisse des grandes figures comme Charlemagne ou Louis le Pieux, des missi dominici (mention spéciale à Modoin), du seigneur local qui chie de trouille dans son froc au moindre pépin, d’Oyarza la sorcière païenne, et bien d’autres. Ce roman tient à la force de ses protagonistes qui ont chacun, jusqu’au rôle le plus secondaire, leur identité et leur petit truc marquant.

Roland bataille de Roncevaux
Roland sonne du pouet-pouet sans avoir dit “camion” avant. Il en mourra.

“Mais pas que” disais-je plus haut à propos de la classification de l’ouvrage. Le testament de Charlemagne se double d’un polar historique. La mort du seigneur Eudes de Lapurdum, soi-disant tué par un ours, est plus louche qu’un mitrailleur allemand échappé de La Grande Vadrouille. A-t-il été assassiné par un de ces Vascons en bisbille avec l’autorité impériale pour ne pas dire à deux doigts du soulèvement ? Une vengeance ? Ou autre chose ?… À travers Johan de l’Ours (ou Xan l’Ours, comme on l’appelle dans les Pyrénées, ou Jean Nounours, d’après une traduction qui n’engage que moi), McSpare joue sur l’entre-deux, avec la figure moderne du tueur en série et celle de la créature démoniaque cachée dans les bois, à la fois traditionnelle par ses racines folkloriques immémoriales et moderne vu la place qu’elle occupe dans les œuvres contemporaines d’imaginaire (je pense au cinéma d’horreur/épouvante, plus précisément au survival qui trouve écho dans un des chapitres du roman).
Le suspense se situe surtout autour de cette trame narrative. Bien sûr qu’on en trouve aussi côté thriller politique, mais plutôt autour du qui et du comment plutôt qu’autour du pourquoi et de la résolution. Pour le versant enquête policière médiévale, le pourquoi, on en a vite une petite idée, mais jusqu’au dernier segment, les questions restent nombreuses et génératrices de tension.
Une chose est sûre, sans question ni débat ni rien : le mélange fonctionne. J’avais déjà apprécié dans Mérovingiens cette approche contemporaine dans un cadre ancien, sans trop en faire non plus dans le modernisme pour ne pas verser dans l’anachronique. Très délicat parcours de funambule entre le trop et le pas assez. Et c’est réussi. Après un Mission Impossible à l’époque de Clovis, on a ici du Sherlock Holmes version Guy Ritchie sous le règne de Charlemagne, avec un même état d’esprit – si on a aimé Mérovingiens, on aimera Le testament – et deux traitement assez différents pour ne pas donner l’impression d’avoir lu deux fois le même bouquin.

Le testament de Charlemagne, à travers l’intrigue qu’il déploie, c’est aussi un voyage aventureux dans le temps et dans l’espace. Infatigable tour operator, McSpare nous emmène visiter les forêts et les montagnes de Vasconie (l’actuel pays basque), les rues et les caves de Lapurdum/Bayona/Bayonne, le palais impérial d’Aix-la-Chapelle, l’abbaye de Prüm qui ne compte pas pour des prunes… On voit du pays au gré de ces trois cents pages ! Avec en prime le réalisme historique, moyennant quelques écarts autorisés de licence romanesque. Pour les événements et personnages historiques “en dur”, attestés, on soulignera le travail de recherche et l’exactitude, ainsi que le sens de la retenue pour ne pas balancer des tonnes de masse documentaire. Des dates, des faits, des noms, des explications pour poser le contexte mais en version courte, limitée à ce que le texte nécessite pour se nourrir et à ce que le lecteur a besoin de savoir pour comprendre l’histoire et se représenter le cadre. McSpare échappe au travers de pas mal de ses collègues qui oublient qu’un roman historique n’a pas vocation à l’exposé exhaustif.
Le point que j’ai le plus apprécié dans ce domaine, c’est le respect des échelles. La grande, à travers les pérégrinations du missus dominicus Aymar dans un empire gigantesque, où les déplacements sont lents et où la transmission d’informations n’a rien d’instantané. La petite, loin du gigantisme des batailles épiques (et souvent irréalistes) où s’alignent des effectifs napoléoniens par centaines de mille, anachroniques pour le Haut Moyen Âge. Ici, le seigneur de Lapurdum dispose d’un pauvre fortin en bois et d’à peine une centaine de guerriers pour contrôler la région. Et à l’époque, il n’en fallait pas plus pour être le roi du pétrole. Sauf qu’il n’y avait pas de pétrole, mais vous voyez l’idée. Les petites entités locales fonctionnent avec des moyens limités et la notion d’empire tout-puissant reste assez globale et lointaine. Le seigneur du coin n’a pas les moyens de mobiliser la Grande Armée ni l’Étoile Noire, sauf à s’appeler Dark Vador, mais ça, c’est dans une autre histoire qui n’a rien à voir avec Charlemagne.

Dark Vador Highlander il ne peut en rester qu'un

Le testament de Charlemagne ne signe pas l’arrêt de mort de Patrick McSpare, ce qui est un peu contradictoire avec l’idée d’un testament, mais plutôt une bonne nouvelle pour lui, je pense.
C’est du bon, le genre de lecture où tu te dis “un dernier chapitre et au lit”, et à la fin tu te couches super tard. Le cocktail thriller-politique-roman-policier-historique fonctionne à plein, avec ce qu’il faut là où il faut et le bouquin tient toutes les promesses annoncées en quatrième.
Après Ethan Hunt chez les Mérovingiens et Sherlock Holmes chez les Carolingiens, j’attends désormais la dynastie suivante. Pourquoi pas d’Artagnan chez les Capétiens pour un roman de Capet d’épée ?

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