Je teste Masse Critique de Babelio

Que serait la vie d’un blogueur sans les opérations Masse Critique de Babelio ? La même mais en plus sain, je crois.
Vous l’aurez compris, j’ai été sélectionné pour y participer. Deux fois. Comme quand on reprend des moules.
J’ai dans l’idée que la chose n’est pas là de se reproduire…

Masse critique Babelio
Chronique du livre demain, aujourd’hui on se contentera d’une brève introduction.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, on va contextualiser un chouïa. Revenir sur la grandeur et décadence du service presse (puisque c’est de ça qu’il s’agit).
Je ne suis pas un grand fan de tout ce qui est d’ordre promotionnel. J’irais jusques à dire qu’icelle mentalité d’échoppe me marrit, si je causais comme au XIIe siècle. Ceux qui ont jeté un œil à mes conditions de service presse auront compris mon attachement à la nuance entre “parler d’un bouquin à la demande d’un éditeur (ou d’un auteur)” et “être à la solde de/s’asseoir sur ses principes/dithyramber dans le seul but de toucher toujours plus de SP”. Après six mois d’existence, Un K à part n’a pas changé d’avis (et continue à parler de lui à la troisième personne). Ouvrir le robinet à SP en échange de critiques de complaisance n’est toujours pas à l’ordre du jour.
Mon côté Pagny, liberté de penser, truander les impôts
Ce qui ne m’empêche pas de recevoir quelques SP à l’occasion. Des auteurs ou éditeurs ouverts pour de vrai à la critique et prêts à prendre le risque. Qui jouent le jeu sur des bases propres et avec qui les échanges se passent bien, au-delà de mes remarques positives ou négatives sur leurs livres.
Le Côté obscur, autre paire de manches… Je ne fonctionne jamais dans un cadre asymétrique type Editeur-avec-majuscule-s’il-vous-plaît vs petit blogueur. Deux-trois se sont pointés plein de condescendance et de majuscules, que j’ai envoyés paître bien comme il faut. Je ne marche pas non plus à la carotte, mon côté carnivore sans doute… A cause du secret de la correspondance, je ne publierai pas le détail édifiant d’une proposition foireuse que j’ai reçue. Je ne vous dirai donc pas qu’on m’a offert une prestation à la limite du contrat, avec SP tous les mois, critique positive attendue en retour. Il va de soi que j’ai refusé (sans dire de gros mots, ce qui relève du miracle…). Déjà que je mords la main qui me nourrit, alors celle qui veut m’enfiler comme une marionnette, tu penses !

Masse critique Babelio conditions
Si tu te demandes ce que je glande sur Babelio, ben j’aurais tort de me priver d’une plateforme aussi fréquentée. Comme n’importe quel blogueur, j’y assure ma promo sous couvert de poster des chroniques.

Or donc, mi-décembre, je reçois un mail de Babelio pour me fourguer un bouquin dans le cadre d’une opération Masse Critique.
Masse Critique, en deux mots : pour un montant de x exemplaires (et une poignée de dollars), un éditeur s’arrange avec Babelio qui pioche dans ses contributeurs (bénévoles, eux) qui à leur tour pondent une critique. Les gais compagnons de la lecture disposent de trente jours pour rendre leur copie. Bilan, on parle beaucoup du bouquin pendant un mois, ce qui représente une Masse (de) Critique(s).
Pour le coup, il s’agissait de Les Wang contre le monde entier, premier roman de Jade Chang, “une odyssée pleine d’humour, de mordant et d’originalité, pour aborder l’American Dream chinois”.
J’ai laissé pisser.
Je cherche encore à comprendre sur quelle base on m’a sélectionné. Un algorithme bancal sans doute. L’humour ? J’ai posté des chroniques où il était question d’humour noir, trash, parodique, donc pas le même type de comique. La seule littérature orientale que j’ai traitée concerne le Japon, pas la Chine, et in situ, pas en mode diaspora. Je sais bien qu’il reste encore des gens pour croire que tous les Asiatiques se ressemblent mais non. Il n’y a rien de commun entre mes lectures et ce bouquin. Du tout.
Je ne comprends pas. Vraiment. J’aurais pu me la jouer rapace et tenter de le gratter, certains ne se gênent pas. Comme ces gens qui se gavent de plats qu’ils détestent à un buffet, juste parce que c’est gratuit… Les Wang, pas ma came, autant le laisser à ceux qui y trouvent leur compte.

Après, cette approximation ne m’a étonné plus que ça. Avec Babelio, les choses sont claires. “Notre modèle est clairement commercial”, dixit Guillaume Teisseire, comme le sirop, co-fondateur du bousin (propos trouvé chez Marianne dans un vieil article qui mérite le détour). Et qui dit commercial, dit on tape un peu n’importe où en espérant tomber juste, donc à côté la moitié du temps.
Bref, d’entrée, tu sais qu’il s’agit de promo. La suite, t’es pas déçu.
Le système se veut malin. Enfin en apparence, parce que tu captes vite les énormes ficelles, éculées depuis trente ans, insultantes pour l’intellect.
On t’abreuve de rhétorique laudative qui te flatte l’ego sans un pet de subtilité. Tu es “sélectionné” pour une “opération privilégiée” à laquelle seuls “lecteurs invités” peuvent participer (oui, la phrase tourne en rond, on aime la redite dans la prose commerciale). Tu es la perle rare, l’Elu ! Moi, j’avais surtout l’impression d’être pris pour un gogol amadouable à moindres frais.
Si les modalités de la sélection restent floues, soyons clair, elle avantage les blogueurs. Suffit de voir le nombre d’articles ici et là qui mentionnent des bouquins issus de Masse Critique. D’ailleurs, quand tu postules, on te demande l’adresse de ton blog. Facultative, te précise-t-on… Attends, on parle de promo, là, de donner de la visiblité au produit. Ce critère va au détriment du lecteur lambda qui n’a pas de blog (soit 99% du lectorat). Du facultatif qui aide vachement à se voir sélectionné, je trouve.
Tiens, cette histoire de postuler aussi… On est venu me chercher (pourquoi pas, c’est pas moi qui y serais allé). Mais après je dois m’inscrire. Donc mine de rien, on te rabaisse en position de demandeur, comme si la démarche de sollicitation venait de toi. Ce qui t’amène après coup à te sentir redevable de la fleur qu’on t’a faite.
Là-dessus, tu gagnes le droit de participer à un tirage au sort. Tu vois, on dirait ces enveloppes que t’envoient les boîtes de VPC. En police 80, on t’annonce que tu as gagné un chèque de 50000 € (l’Elu !) et en taille 6 “si ton numéro de la chance est tiré au sort”. Devant ces multiples sélections qui donneraient des cauchemars à Darwin, j’avoue rester perplexe et me demander quelle part réelle prend le hasard dans cette opération…
Exemple de roue voilée de la Fortune, la seconde sollicitation, le bouquin en photo au début de l’article. J’ai reçu un premier mail le 26 décembre, zappé pour cause Noël (conséquences de Noël, plutôt), puis deux relances. Traduction : le bouquin n’attire pas les foules, il y a plus d’exemplaires à disposition que de participants (sinon, les candidatures sont pliées dans la journée). Donc j’ai participé, histoire d’explorer le sentier de la perdition jusqu’au bout, en sachant que j’avais 99% de chances d’être tiré au sort vu la difficulté à atteindre le quorum. Opération biaisée de bout en bout…
(A noter quand même que a) le descriptif du bouquin avait l’air de correspondre à mes lectures en roman noir teinté d’humour, sinon je ne l’aurais pas accepté ; et que b) il a eu droit au même traitement que mes autres chroniques, hors considérations personnelles sur l’opération Masse Pipeau.)

Et tout ça pour recevoir un livre. Attention, tu le reçois “gracieusement (…) en échange d’une critique”. Paraît que je chipote beaucoup sur la sémantique. N’empêche, “gracieusement” signifie gratuit, donc cadeau, en échange de rien. S’il faut fournir une critique, on n’est plus dans le gracieux, par définition, mais bien dans l’échange.
Faut lire le bouquin, écrire la critique (et j’entends une vraie critique, pas un copier/coller de la quatrième et trois lignes d’impressions délétères non argumentées), relire, réécrire certains passages, relire, corriger. On compte en heures, là. Quatre, cinq, six pour l’ensemble lecture/écriture. Rapporté au prix d’un bouquin, à 2-3€ de l’heure, je nous trouve bien gentils de jouer le jeu.
Et après ? Parce que je suis curieux de connaître les conséquences. Je pense aux perspectives de sélection future. Le paragraphe 2 des conditions que j’ai mis en capture plus haut déclare que les critiques bonnes ou mauvaises “n’influent en aucun cas sur la sélection des chroniqueurs pour les éditions suivantes”. Sans crier au complot reptilien, tu m’excuseras de ne pas en croire un traître mot. Je lis juste avant, “Babelio se réserve la possibilité d’écarter de la sélection sélection les chroniqueurs dont la ligne éditoriale ne serait pas jugée compatible avec le programme Masse Critique” (avec une belle coquille sur le mot sélection en doublon). Vu que le programme de Masse Critique entre dans une démarche promotionnelle mandatée par un éditeur et organisée par une entreprise (Babelio a un CA à 6 chiffres), je doute qu’une critique négative soit considérée comme une ligne éditoriale compatible (un peu comme cet article d’ailleurs).
Remarque, je serai vite fixé au prochain Masse Critique pour un bouquin plus ou moins dans mes cordes. Si ma boîte mail reste vide, j’en conclurai que ma ligne éditoriale a rejoint la liste noire. Ce qui serait logique, on n’est vraiment pas sur la même longueur d’onde. Dans le cas contraire… Je passerai mon tour. Je ne me reconnais pas dans ce genre d’opération. Mail automatisé de Babelio, courrier générique de l’éditeur (ici Buchet/Chastel), pas une once de personnalisation. L’ennui, quoi. L’opposé de la littérature, qui se caractérise par une diversité infinie de genres, thèmes, styles, traitements…

Je préfère de loin payer mes livres – et acheter ma tranquillité, puisque personne ne peut venir me chier dans les bottes.
J’y gagne davantage, à commencer par ce compliment qui m’est cher et vaut plus que 666 pleines brouettes de SP. Dixit un auteur au détour d’un salon : “je déteste les blogueurs, mais toi, je respecte ton travail, parce que tu achètes tes bouquins, tu ne viens pas nous les taxer”.

Docteur Gregory House
Merci, l’ami.

5 réflexions sur « Je teste Masse Critique de Babelio »

  1. Un bel article encore une fois. De sages réflexions, certainement, j’avoue en profiter de ce système, du moment que j’y trouve mon compte. J’ai eu pas mal de SP Masse Critique avec des avis plus ou moins positifs, plutôt positifs d’ailleurs, puisque j’évite de choisir des bouses qui viendraient m’ennuyer ! 😉
    Mais après, j’achète aussi pas mal de livres, donc c’est donnant donnant, sachant que je ne quémande jamais…
    Bref, garde ton état d’esprit et ta conscience tranquille, tu fais bien !
    A bientôt l’Ami ! 😀

    1. C’est toute la différence entre profiter du système et en abuser. Toi, tu choisis intelligemment tes bouquins. Mais à côté, je vois pas mal de critiques de gens qui prennent les bouquins juste parce que c’est gratos, même dans des genres qu’ils détestent (cf. mon image du buffet).
      A l’arrivée, entre les critiques positives de complaisance, les négatives écrites d’avance à cause des a prioris ou des choix désastreux, une bonne partie des avis ne rime à rien et ne reflète pas la réalité du bouquin. Ce qui revient à cracher sur l’auteur, sympa pour lui. Et aisso sur ceux qui font le taf de façon juste (comme toi, Louve et quelques autres ici et là).

  2. Vaste débat, on est parfaitement d’accord, je suis outrée de lire certains avis qui ne dépassent pas les 4 lignes et qui n’ont ni queue ni tête, tellement c’est vide ou qu’on ne comprend finalement rien du roman. Le pire, je crois c’est celles et ceux qui ne savent pas écrire… Tu ajoutes à cela celles et ceux qui accumulent les SP sans jamais les lire, mais juste en faire une vague présentation sur leur blog, parce que ça met en avant les titres et du coup, ça fait de la pub… Cela dépasse mon entendement et comme tu dis le respect pour un auteur ou une maison d’édition qui se respecte (je ne te parle de ces grands monstres qui peuvent se permettre justement de balancer 150 exemplaires en SP sans perte de profit…). Bref, j’en profite sans honte, comme tu dis parce que je pense être honnête avec moi même d’une part mais aussi avec ceux qui me font confiance en m’envoyant des titres.
    Aha d’ailleurs, je vais prochainement recevoir un SP Babelio qui se nomme « Extermination des cloportes » de Pierre Segur, rien que le titre m’a intriguée ! ^^

    1. Je crois qu’un de ces quatre, je finirai par pondre un article sur les critiques, la différence entre du travail bien fait et du n’importe quoi. Entre les présentations qui ne font que paraphraser la 4e, les critiques expédiées en 3 lignes, des points majeurs (style, construction, message, portée, influences…) évacués au profit d’un « j’ai bien aimé » pas argumenté, ou encore les torchons bourrés de fautes… je vais avoir du boulot. 😀

      1. Tu devrais avoir (trop de) matière pour nous amuser ! (et t’amuser, c’est évident…)
        Je suis comme toi, je peux passer des heures à rédiger un avis et parfois, je la poste en n’étant pas satisfaite du tout mais bon, il y a un moment où tu ne peux pas que faire des chroniques ! ^^’

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