Critiques express (6) Bof, bof

Mère Noël sexy
Photo non contractuelle. Dans la vraie vie, j’ai moins de poitrine et mes cornes sont plus courtes.

À l’heure où tout l’Internet t’abreuve d’idées de cadeaux pour Noël, je préfère procéder par élimination. Voici donc une liste de bouquins dont tu peux te dispenser, sauf si tu veux les offrir à quelqu’un que tu n’aimes pas :
L’Accusé (John Grisham)
Les Élus (Eugénie Lefez)
Ubiquity (Lionel Behra)
Aide-moi… (Nicci French)
– les anthologies des péchés capitaux (Librio)

Couverture roman L'accusé John Grisham Pocket

L’accusé
John Grisham

Pocket

Une histoire vraie. Une jeune femme assassinée. Un suspect que tout accuse. Une erreur judiciaire. Un innocent envoyé en prison, puis sauvé in extremis du couloir de la mort. Un Grisham qui, avant d’être auteur de thrillers à temps plein, a œuvré comme avocat et possède sur l’appareil judiciaire américain des connaissances un peu plus poussées que du “objection, votre honneur” de série télé.
Soit l’alignement parfait des étoiles pour faire de L’accusé un excellent bouquin.
Et puis non.
L’accusé peine à se positionner entre documentaire et fiction, ni tout à fait l’un ni tout à fait l’autre, un peu des deux mais sans réussir à les fusionner. Les deux genres ne sont que scotchés ensemble par artifice, sans alchimie ni symbiose. Au lieu d’un genre hybride puisant le meilleur de chacun, il en ressort un mutant boiteux, poussif, qui peine à accrocher son lecteur.
Que Grisham ait bossé son sujet, la chose est indéniable, on ne peut pas lui enlever ça. Mais l’a-t-il aimé, son sujet, au-delà de la perspective du best-seller assuré parce que tous les ingrédients étaient réunis ? C’est moins sûr vu la platitude avec laquelle il le raconte.

Couverture Pouvoirs Les Elus Eugénie Lefez

Pouvoirs
Tome 1, Les Élus
Eugénie Lefez
Persée

Cas particulier que ce bouquin, puisqu’il s’agit du premier à compte d’auteur dont je parle ici. Tu vas me dire “billevesées ! y a marqué Éditions Persée !” et je te répondrai de fermer ta gueule parce que je suis un grossier personnage. Persée est un pseudo-éditeur qui te demande du pognon pour sortir ton bouquin, soit la définition du compte d’auteur. Pour euphémiser, je ne pense pas beaucoup de bien de ce genre d’éditeur. Images de braises, tisonnier, rectum… mon côté Torquemada…
Revenons-en à la blondinette de Pouvoirs.
Le monde de la littérature jeunesse est pour moi une terra incognita. Certes, je fus jeune a long time ago, mais je n’ai pas touché longtemps à ces âneries qu’on baptise aujourd’hui young adult. J’avais fini Homère avant d’entrer au collège donc voilà. La soupe pour les 6-8 ans qui ferait passer Le Club des Cinq pour une littérature ardue, très peu pour moi.
Les Élus, bof. Je devrais être très méchant avec ce livre, sauf que son auteur est une nénette à peine sortie du lycée. Te méprends pas, faire pleurer les jeunes filles ne m’empêche pas de dormir. C’est juste que pour un premier roman d’un aussi jeune auteur, ce bouquin n’est pas honteux. Il n’est pas extraordinaire, je n’ai pas aimé, n’empêche que j’ai lu bien pire chez des auteurs dits chevronnés.
Après, y a pas de quoi se relever la nuit. Entre sentences simplistes et dialogues interminables, palimpseste de références (une espèce de X-Men feat. Harry Potter) et style scolaire, ce bouquin est symptomatique du niveau actuel des genres de l’imaginaire. Chez les jeunes auteurs comme ceux qui ont de la bouteille, fantasy, SF, dystopie, super-héros, fantastique, tournent en rond à recycler les mêmes stéréotypes dans les mêmes situations entrecoupées rallongées des mêmes dialogues creux. Une espèce de grosse franchise hollywoodienne format papier où chacun se conforme à un cahier des charges d’une pauvreté abyssale. Il serait temps que les auteurs concernés (ré)apprennent à créer, inventer, innover – à la manière d’un Hauchecorne, par exemple.

Couverture Ubiquity Lionel Behra Rebelle éditions

Ubiquity
Lionel Behra
Rebelle

Roman très moyen et surtout inutile. À croire que dès que les auteurs s’aventurent dans le domaine de l’ubiquité (jumeau, clone, doppelgänger, ami imaginaire, sosie, usurpateur d’identité…), ils se sentent obligés de recycler le même topos de double maléfique. Ça vaut pour les scénaristes. Cette histoire, on l’a lue mille fois et vue autant. Entre lieux communs, déjà vu, incohérences, on dirait un mauvais téléfilm policier français. La combine est éventée si vite et de façon si évidente que le roman devient ennuyeux dès son premier quart. Passons sur les scènes téléphonées, genre coup monté grossier pour que les crimes de l’un retombent sur le dos de l’autre.
Rien d’intéressant, rien de prenant, que du fait et refait, prévisible. On patauge dans le bof et l’inutile.
Je conseille de lire à la place la nouvelle Être humain, c’est… de Philip K. Dick, qui, vu le nombre de points communs dont la résolution, est une source flagrante de ce machin. Un jumeau mais en mieux. Logique, Dick, c’est Dick et il n’écrit pas comme un manche en dépit de son nom.

Couverture roman Aide-moi Nicci French Pocket

Aide-moi…
Nicci French

Pocket

Aide-moi… ressemble à ces téléfilms produits à la chaîne et diffusés dans les mêmes proportions chaque après-midi sur la TNT, ces thrillers que le programme télé qualifie de psychologiques, parce que c’est plus vendeur que les présenter comme basiques, mollassons, téléphonés, prévisibles et insipides.
Aide-moi… se laisse lire comme ces téléfilms lambda se laissent regarder. Comme eux, il se laisse ensuite oublier (ce qui est sans doute son seul point positif).

Couvertures Les Sept Péchés Capitaux
Pour le huitième péché, la banane, il y a deux écoles selon l’orifice d’entrée : la gourmandise et la luxure.

Les Sept Péchés Capitaux
Flammarion Librio

Sept recueils parus en Librio, qui ont le défaut de leurs qualités. Ils balayent large dans les genres et les formats. Théâtre, conte, roman, lettres, traité, il y a de tout. On est donc sûr de ne pas tout aimer et dans le même temps à peu près sûr de trouver au moins un texte auquel on accroche.
L’ensemble n’emballe pas plus que ça. J’attendais beaucoup du volume sur la luxure, mais Apollinaire (Les onze mille verges) et Sade ont dû se perdre en route. Celui sur la paresse comporte onze textes d’auteurs français sur un total de treize, à croire que nous sommes champions du monde de la glande (peut-être bien en fait…).
Le gros problème vient surtout de la sélection. La liste des péchés capitaux doit beaucoup à saint Thomas d’Aquin dont la Somme théologique date du XIIIe siècle. Au mieux, on remontera à Évagre le Pontique (IVe s.). La notion même de péché capital relève du seul christianisme. On se demande donc ce que viennent faire dans ces recueils des auteurs antérieurs, à plus forte raison païens. Certes, on peut les rattacher en généralisant l’idée de vice, mais dans ce cas, fallait pas baptiser la série du nom aussi exclusif que le concept des péchés capitaux. Je cherche toujours le rapport entre Homère et le christianisme, pour ne citer que lui…
Autre problème dans le choix des textes, la totalité des auteurs sélectionnés sont européens et encore, c’est beaucoup dire. Trois quarts de Français, le restant à moitié mangé par des auteurs gréco-latins hors sujet. Le péché capital dans le christianisme orthodoxe ? Un texte russe. Byzance et l’Europe de l’Est ? Évacuées. La très catholique Espagne ? l’Italie ? À peine présentes. La Teutonie qui a passé plus de temps à s’appeler Saint-Empire qu’Allemagne ? Partie planter des choux à la mode de chez  nous. Le continent américain intégralement chrétien depuis un bail ? Invisible. Idem l’Afrique qui a pourtant connu la colonisation missionnaire.
Bref, une sélection qui pèche beaucoup. C’est dans le ton, tu me diras.

Une réflexion sur « Critiques express (6) Bof, bof »

  1. la « nénette » qui a écrit Pouvoirs n’était pas tout juste sortie du lycée. En effet, je l’ai commencé-puisque que la « nénette » c’est moi- en fin de seconde et terminé milieu première, il est sorti un an plus tard, soit quand j’étais en terminale. Après, je reconnais que par rapport à ce que j’ai lu-oui, j’ai aussi lu Homère, pas aussi jeune non plus- c’est un peu enfantin, surtout le premier tome, si tu lis la suite, tu seras scotché ! Mais c’est la première fois que je finis un roman et je n’en suis pas peu fière. J’écris, pour la petite anecdote, depuis l’âge de 6 ans. Bref, tu as donné ton point de vue et je t’en remercie. J’ai beaucoup ri en lisant ton article. Cela ne me dérange absolument pas d’avoir des remarques négatives, je n’ai pas écrit au départ pour plaire aux gens.
    Sur ce, bonne soirée

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