Cinquante nuances de Grey

Cinquante nuances de Grey
(E. L. James)

Ce titre figure parmi les chroniques qu’on me demande le plus souvent. CiNquaNte NuaNces… pourquoi tant de N ? Qu’est-ce que je vous ai fait ? D’où vous vient cette pulsion sadique de vouloir me coller le pif là-dedans ? Fuyez, pauvres fous !
Or donc cette chronique, elle traîne dans ma tout-doux-liste depuis un bail. Je repousse, reporte, diffère, procrastine, synonymise… Mais tôt ou tard vient le moment où il faut faire face à son destin, affronter ses démons et autre formule passe-partout.
“Tu l’as voulu, tu l’as eu.” (MC Warriors)

Couverture Cinquante nuances de Grey E L James

Ayant passé l’âge de me rouler dans mon caca et mon urine, j’étais dans un premier temps parti pour une chronique plus courte qu’un micro-pénis. Citer le philosophe arthurien Karadoc de Vannes, au revoir messieurs-dames.

Là-dessus, je me suis dit “’tention, bonhomme, y en a qui vont peut-être pas apprécier”. Au terme de dix-huit secondes d’âpres débats, je me suis donné raison. Les détracteurs auraient hurlé au scandale comme quoi c’est pas des manières. “Si tu n’aimes pas, tu ne dis pas que c’est de la merde : tu dis que tu n’aimes pas.” C’est pas faux. J’admets que sous cette forme la chronique eût été un poil lapidaire et péremptoire. J’aime bien aller au fond des choses – mon côté Christopher Clark – aussi me suis-je attelé à une version plus élaborée prenant en compte les remarques hypothétiques de ces contradicteurs virtuels (au sein d’un récit imaginaire, parce que j’invente tout là maintenant au fil de la plume).
— Je n’aime pas Cinquante Nuances de Grey.
— Pourquoi ?
— Parce que c’est de la merde.

Tout est dit, on peut déblatérer sur le sujet des plombes et décortiquer l’étron tant qu’on veut, la conclusion est là.
Ce livre est mauvais.
Je vais quand même développer, parce que mauvais il l’est dans tous les sens du terme. Au plan littéraire, on touche à la quintessence du médiocre. Mais en plus de ça, le fond est malsain et rend cette lecture toxique si on l’aborde sans recul (comment veux-tu, comment veux-tu…).

Détournement Cinquante nuances de chiasse par Un K à partJ’avoue m’être aventuré dans ce bouquin avec quelques a-prioris. A l’origine, il s’agissait d’une fan-fiction dans l’univers de Twilight. D’emblée, ça ne sentait pas bon. Partir du degré zéro de la littérature condamnait L’Enterprise l’entreprise à ne pas voler bien haut.
Twilight, pour te résumer, c’est Roméo “Vampire” Montaigu qui se frite avec Julien “Loup-garou” Capulet pour les yeux mornes d’une Stella* qui porte bien son nom (le vide dans sa tête est égal à la distance entre deux étoiles). Long, ennuyeux, verbeux, creux, sans style, aussi vide de sens que bourré de poncifs, l’interminable pensum a réussi l’exploit de transformer le mythique vampire en figure nanarde irrécupérable.
Une base solide, donc. Au passage, je cherche encore le rapport entre vampire, loup-garou et SM… L’auteur a dû se faire la même remarque, puisque son récit deviendra une histoire à part sans lien avec le pire de Meyer.
(Correctif : on m’a signalé une p’tite erreur. C’est dire comme la saga m’a marqué… au point de ne pas retenir le nom de son héroïne. Il fallait donc lire “une Bella qui porte bien son nom (belle, belle, bête, comme le jour qui lui traverse le crâne d’une oreille à l’autre)”.)

Des nuances, on t’en annonce un pacson en titre. Chou blanc, j’en ai compté zéro sur les cinquante promises.
Prenons les protagonistes. Ça va aller vite, sorti de Christian Grey et Anastasia Steele, il n’y a plus personne, juste une poignée de silhouettes Ikea pour meubler vaguement le décor.
Le Christian, il n’est pas mignon mais beau comme un dieu. Niveau situation, il se situe au-delà de la richesse. Pas comme un maître zen, non, Grey ferait passer Bill Gates pour un miséreux. Du pognon tout le tour du ventre, des bagnoles, du fric, un hélico, du blé, un appart’ plus chicos que Versailles, de l’oseille, une boîte à côté de laquelle Danone fait figure d’épicerie de village… Le type est bien sûr paré de toutes les qualités… enfin, d’après ce qu’en dit l’auteur, parce que pour ma part je lui ai trouvé un QI de bulot, le charisme d’un poulpe et un comportement de trouduc. Cerise sur le gâteau, ce personnage tout en finesse et nuances, il est mystérieux… Tadadada !… Alors je t’explique, Batman est mystérieux, Zorro pareil, Albator aussi, rapport à leur comportement, leur face cachée, leur histoire, ce qu’on en sait, ce qu’on ignore, ce qu’on imagine. Le gars Christian, lui, tient de la meule de gruyère. Le “mystère” relève de la facilité d’écriture pour camoufler les trous dans son background et sa psychologie. Du flou pour donner une illusion de volume à un personnage épais comme une feuille à rouler. Sauf que cette astuce du pauvre ne fonctionne pas. Grey vain, sa place est dans un musée…
Quant à Anastasia, Ana pour l’intime, c’est pire. On la croirait sortie d’un vieux roman, du temps où les femmes étaient représentées comme d’aimables potiches. QI d’huître (qui se ressemble s’assemble…), divisé par huit : par deux parce que Christian est beau, re par deux parce qu’il est riche, et encore par deux parce qu’il connaît les choses de la vie. Image de la femme qui en ressort : une pute un peu conne sensible uniquement à la surface des choses. Eblouie par la beauté, la munificence et le cerveau (sic) de son cher maître masculin. Ben bravo… vive l’archaïsme…

Comme dit le célèbre mème, “50 Nuances de Grey est seulement romantique parce que le gars est un milliardaire. S’il vivait dans une caravane, ce serait un épisode d’Esprits Criminels.” Le pire, c’est que c’est tout à fait ça, le roman résumé en une phrase.
Cadre luxueux, paillettes plein les yeux pour aveugler le lectorat, mais quand tu retires ce camouflage clinquant, il ne reste qu’un récit malsain : l’histoire d’une nana jeune, qui manque de confiance en elle et tombe sur un pervers narcissique, un manipulateur assoiffé de toute-puissance sur sa conquête.
Ce récit n’a rien d’une romance. Le glamour brille par son absence. Le donjon de Grey ressemble plutôt dans l’esprit à l’antre d’un délinquant sexuel genre château de H. H. Holmes.
L’auteur passe à côté du sujet et n’a visiblement rien compris aux rapports de domination-soumission dans le cadre du BDSM. Ses adeptes te le diront, le maître mot est confiance. Ici, je n’ai lu que de la peur chez Ana et, du côté de Grey, égoïsme et ivresse du pouvoir absolu. Or le SM n’a rien d’absolu, il ne peut fonctionner que si les partenaires sont en adéquation, ce qui implique une écoute de l’autre. Pour le coup, Grey est sourd comme un pot de chambre, la cervelle farcie du même contenu.
Autre différence majeure, dans le SM, il y a un bouton “arrêt d’urgence” (c’est une métaphore, hein, ne cherche pas de gros poussoir rouge carmin sur la croix de saint André où on vient de t’attacher). Nada dans Cinquante nuances de gerbe. Ana est prisonnière de sa relation avec Christian, qui fait tout ce qu’il faut pour tisser sa toile autour d’elle. Shelob en serait jalouse. Raconter l’histoire d’une femme enfermée dans une relation toxique, le sujet n’est pas mauvais en soi et peut donner un bon roman, écho d’une triste réalité. Le problème vient du fait qu’ici ce rapport soit vendu comme bel et bon, glamour et romantique.
Le summum de l’histoire d’amour, ce serait ça : accourir comme un toutou dès que le maître agite son bâton.
On gueule beaucoup sur la pornographie qui renvoie une image dégradante des femmes, du sexe ou des plombiers, mais Cinquante nuances de chiasse est pire à mon sens. Le porno se veut hardcore, c’est admis, et vendu comme tel sans malice. 50 traces de pneus, lui, essaie de se faire passer pour “respectable”, “coquin”, “sulfureux”. Un gentil récit un peu osé avec du strass et du cuir autour. L’auteur a le culot de vendre sa soupe comme une histoire d’amour ! La vache ! C’est tout le contraire d’une romance : une glorification de la violence conjugale et de la soumission à une sexualité machiste. Un type égoïste qui tient une femme sous sa coupe et lui fait subir ses quatre volontés même quand elle n’est pas super emballée, je n’appelle pas ça autrement.

(Je reviens, je vais vomir…)

La thématique se taillant la part du lion, je me montrerai plus bref sur les qualités littéraires. C’est simple, il n’y en a aucune.
Rien qui ne soit prévisible dans cette rédaction poussive niveau collège. Le style pourrait n’être que plat, il pousse le vice jusqu’au ridicule. Comme dirait De Funès dans La Grande Vadrouille, “ce n’était pas mauvais, c’était très mauvais”.
Personnages inconsistants, excessifs dans leurs réactions, une Ana pénible à s’étaler sur tout et rien, un Christian nauséabond sur lequel tu as envie de tirer la chasse… N’en jetez plus, la cuvette déborde ! Le binôme ressemble moins à un couple qu’à une allégorie de la gastro.
Quant à l’érotisme, peau de balle, le fiasco, la panne, rien qui t’arracherait une demi-molle ou trois gouttes de cyprine.

Au lieu de ce bidule moisi, lis autre chose. En vraie romance, j’avoue mon manque de références. Cherche jeune femme avisée de Jomain est une bonne option, inoffensive (dans le sens non malsaine), feel-good et bien écrite. Si tu veux du sadisme, lis Sade. Du masochisme, lis Sacher-Masoch. Pour le sado-masochisme… alterne une page de l’un, une page de l’autre.
Pour celles et ceux qui souhaiteraient quand même s’aventurer dans cette fange, mettez des bottes (les trucs verts tout moches en caoutchouc, pas des cuissardes sexy).
Lisez avec du recul. Vraiment.
Et méfiez-vous des Christian Grey.

7 réflexions sur « Cinquante nuances de Grey »

  1. Et bien en voilà un sacré résumé…
    Il a l’air t’atteindre un certain niveau celui-là… Très belle chronique, recherché et pleine de métaphores plus imagées les unes que les autres. 😉

    Pourtant j’aime bien les personnages masculins écorchés, abîmés, qui font flipper par leur dureté ou des attitudes un peu sèches ou contestables justement, tu prends un Caleb dans Captive in the dark et là tout le débat se remet en route. Quelque part, il faut savoir se détacher de la fiction, ce n’est point une réalité. Quand j’entends celles qui s’offusquent d’un comportement masculin répréhensible dans une romance mais que l’on adore les romans horrifiques ou les thrillers bien dark, bien gores et malsains, j’ai bien envie de dire qu’il ne s’agit que d’invention, de fiction, certainement pas forcément là pour faire l’apologie de certaines valeurs contestables… Chacun son truc en somme.. Après il n’est pas donné à tout le monde d’avoir le recul nécessaire sur ces genres extrêmes ! Mais là je m’égare !

    Mais ce titre là n’a pas l’air de vendre du malsain qui peu s’expliquer quelque part… Je passe définitivement mon tour… ^^’

    1. La nuance (le terme tombe à propos) que tu soulignes est bien vue. J’ai cité Kaamelott, je vais continuer. Astier dans une interview qu’il voulait des failles et des défauts à ses personnages (la bêtise de Perceval, la trouille de Bohort, le fanatisme de Lancelot) pour les rendre humains et intéressants. Parce que des personnages lisses, on en fait vite le tour. Idem les histoires : quand tout baigne, tu as tout dit en deux pages, il faut que quelque chose cloche pour avoir matière à raconter. Les personnages douteux, les histoires malsaines ne posent pas de problème en soi. Tant que ne les vend pas pour autre chose que ce qu’ils sont, comme c’est le cas ici. Une histoire d’amour, soi-disant… avec un Christian posé comme un modèle. Là non.
      L’exemple inverse, c’est le “Chéloïdes” de Caussarieu. Deux antihéros atypiques, une relation dysfonctionnelle et autodestructrice, mais on t’annonce la couleur d’entrée. Jamais il n’est dit “un amour comme ça, c’est trop de la balle”, sous-entendu “suivez cet exemple parfait, faites pareil à la maison”. Le “malsain” de Caussarieu me va, parce qu’il est franc du collier ; celui de E. L. James, non.

  2. Mon héros ! Bravo, moi j’ai jamais été fan car la mauvaise écriture m’a vite lassé… je ne supportais pas les déesses intérieures, les mordillages de lèvres, le manque de bonne traduction. En ce qui concerne l’histoire, je pense que bcp de lectrices y ont vu le bad boy racheté par l’amour, et ont passé sur le reste. A l’époque de la sortie du premier livre, on m’avait interviewé (pour le Parisien) en me demandant si ça pouvait marcher en France… ah ah ah, avais-je dit, les Françaises ne supporteront pas qu’on les traite comme ça…

    Je ris de ma connerie, maintenant 🙂

    Valquirit (avec un V)

  3. Je me suis bien marrée mais même sans l’avoir lu tu pouvais opter pour la version courte et concise « c’est de la merde » j’en suis déjà persuadée

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