Amadou le bouquillon – Charles Vildrac

Amadou le bouquillon
Charles Vildrac

Armand Colin

Amadou le bouquillon Charles Vildrac Armand Colin

Si je survis jusqu’à la fin de l’année, j’atteindrai le demi-siècle, la limite officielle à partir de laquelle on peut commencer ses phrases par “de mon temps”. De vous à moi, je n’ai pas attendu la date anniversaire : quand on est handicapé, avec tout ce que cet état implique d’espérance de vie bien plus courte que celle des valides, vaut mieux prendre les devants pour les trucs de vieux, histoire d’être sûr d’en profiter de son vivant.

De mon temps, dans la première moitié des années 80 du siècle dernier, Amadou le bouquillon était LE livre de lecture en classe de CE1, celui avec lequel on était censé s’entraîner à lire. Autant dire que je roupillais les yeux ouverts, vu comment l’exercice me passait au-dessus mais genre très, très haut. Lire, je savais déjà et depuis un bail. À l’époque, j’en étais à m’enfiler des pleins rayonnages de bibliothèque rose et verte, donc le bouquillon, hein… Devoir supporter les ahanements poussifs du reste de la classe qui en était encore à déchiffrer les mots dans la douleur reste un de mes pires souvenirs d’ennui en milieu scolaire.
Rebelote en CE2, toujours en compagnie de l’increvable Amadou, en relevant cette année-là la difficulté avec l’interdiction formelle de suivre avec son doigt – ou sa règle pour ceux qui pensaient à tort que la maîtresse ne remarquerait pas le double décimètre en plexi. C’était ça, ma classe, des flèches qui confondaient transparent et invisible, des petits malins pas très futés. Et j’étais dans une école de centre-ville. En ces temps jadis, c’était genre l’élite, que des enfants de cadres, de médecins, de commerçants du temps où on trouvait autre chose que des devantures vides dans les centres-villes. Tu m’étonnes que j’y ai jamais cru, aux élites, avec les rejetons que j’avais dû côtoyer pendant la primaire… Sans blague, il aurait mieux valu les laisser suivre le texte avec leur doigt, ça aurait évité qu’ils passent leur temps à se le fourrer dans le pif pour ensuite bouffer leur récolte de crottes de nez, ces chasseurs-cueilleurs de cour de récré.
‘Fin bon, en CE2, j’étais déjà blasé de leurs fantaisies naso-gustatives après deux années de primaire en leur douteuse compagnie.
En CP, les toxicos les plus précoces sniffaient la colle Cléopâtre, les plus cons la mangeaient. Aujourd’hui encore, je cherche toujours le lien entre de la colle et une reine d’Égypte du Ier siècle avant le pin’s parlant. J’ignore ce qu’ils s’enfilaient dans le pif, mais les créateurs de la marque devaient pas être bien nets non plus… Les concepteurs du produit pas mieux, à rivaliser d’idées WTF. La Cléopâtre sentait l’amande, tu pouvais bouffer le pot sans finir à l’hosto et surtout, elle collait que dalle. Les gars ont réinventé la pâte d’amande.
L’année suivante, la classe de CE1 marqua le passage à la colle UHU Stick, aussi puante qu’immangeable mais pas plus efficace. Les toxicos en culotte courte, loin de se sevrer, se rabattirent sur la sniffette de feuilles polycopiées pour avoir leur dose. On ne change pas une équipe qui gagne. Ni une équipe qui perd.
Jusqu’en CE2, de temps en temps, y en avait un qui pissait dans son froc.
L’élite, quoi…

Colle Cléopâtre

Entre deux fix et deux flaques de pisse, on lisait. Amadou le bouquillon, donc. Récit jeunesse paru trente ans plus tôt, donc anachronique pour des gamins des années 80. Des animaux qui parlent alors qu’on avait, à mon sens, passé l’âge de la maternelle, même si certains semblaient s’y cramponner de toute la force de leurs petits bras musclés et de leur vessie capricieuse. Un environnement champêtre qui ne disait pas grand-chose aux urbains qu’on était. Un genre de Bambi à la française mâtiné de La chèvre de monsieur Seguin, avec dans le rôle-titre, un chevreau, bestiau parmi les moins charismatiques du règne animal. À part les satanistes pour leurs sacrifices, qui se passionne pour les boucs ?
Or donc, ledit Amadou, sans lien de parenté avec le pas du tout regretté Jean, doit son nom à son museau et à l’extrémité de ses pattes qui affichent une teinte que le pas davantage regretté Gainsbourg aurait qualifié de couleur café. “Fauve”, dixit le texte au début du premier chapitre. Si c’est fauve, autant l’appeler ainsi. Pour un biquet, c’est pas plus débile que de le baptiser du nom d’un champignon.
Promis au couteau du boucher – qui mange du bouc, sérieux ? –, le chevreau s’évade grâce à une gamine qui passait là, comme par hasard. Magie du scénario avec un deus ex machina d’entrée de jeu… Lâché dans la nature à laquelle il ne connaît rien, il va vivre des “aventures” avec guillemets de rigueur, parce qu’on se situe loin de la trépidance d’Indiana Jones. Amadou va piquer de la salade dans un potager, c’est pas le Graal ou l’arche perdue. Sa route l’amènera à croiser d’autres animaux, vache, cheval, chien, hérisson, bergeronnette, lapin, orvet, chouette, merle, sanglier, aigle, poule, geai, écureuil, faisan, chevreuil, une arche de Noé qui traîne en longueur à multiplier ainsi les rencontres. Ce segment relève de l’initiatique le plus académique, qui voit le candide Amadou apprendre la vie. On va dire que ça fait le job, bien que ça ne m’ait jamais emballé. Gamin, ce type de récit m’ennuyait, ça n’a pas changé.
La seconde partie de l’histoire est beaucoup plus molle, à mettre le biquet en relation avec des humains. Une vraie foire aux dialogues de sourds surréalistes. Les animaux se comprennent entre eux et comprennent ce que disent les humains mais pas l’inverse, alors que tout le monde parle la même langue. Fermiers et bûcherons n’entendent que bêê, peu importe qu’Amadou leur révèle le secret du bonheur ou leur dise d’aller manger leurs morts. À 7-8 ans, j’étais déjà pas convaincu par cet artifice narratif à deux ronds qui puait la grosse ficelle d’écriture à plein tarin, c’est pas maintenant que ça va changer.
Après, c’est du jeunesse, très, très jeune, dans les codes du genre, où vaut mieux pas chercher du réalisme ni de la logique. À défaut d’avoir été conçu pour les neuroatypiques comme bibi, il fera le taf attendu auprès des autres, ceux qui mangent la colle et leurs crottes de nez.

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