Magefeu
Ed Greenwood
Fleuve Noir
Je me rappelle Donjons & Dragons dans mes jeunes années au collège, au lycée, en prépa, en fac…
Dragonlance et son univers tout à base de dragons…
Ravenloft et son ambiance gothique pleine de brumes et de vampires…
Dark Sun, le sable, le soleil, la chaleur, le mélange de fantasy et de post-apo…
Les Royaumes Oubliés…
Ouais, bon, ce dernier décor de campagne présentait comme particularité de n’en avoir aucune.
Les Forgotten Realms, de leur petit nom dans la langue de Ronald Reagan et Chuck Norris, offraient le monde de fantasy le plus conventionnel qu’on puisse imaginer. Ce qui n’a rien d’un défaut en soi. Pour ceux qui aiment la fantasy classique, pour initier des débutants sans les dérouter avec du WTF, pour se faire plaisir en revenant aux sources du genre, c’est l’endroit rêvé. Et à défaut d’originalité, le truc était hyper bien foutu, travaillé, riche, bourré de coins à explorer, d’aventures qui t’attendent au détour du chemin, de pièces d’or et d’XP à ramasser dans de vieux temples en ruines perdus au fin fond de forêts impénétrables, de personnalités à rencontrer comme Drizzt Do’Urden et Elminster. Ce dernier est d’ailleurs une création d’Ed Greenwood.
Mais si ledit Greenwood est très compétent pour travailler sur du jeu de rôle, on n’en dira pas autant quand il s’agit d’écrire des romans…
Genre de Harry Potter avant l’heure, Shandril est une de ces orphelines dotée d’un puissant pouvoir qui lui permettra d’accomplir son destin hors du commun. Sur une base pareille, éculée depuis la plus haute antiquité, on bâtit ce qu’on peut et comme ça veut dire pas grand-chose, il ne reste plus qu’à enchaîner tous les clichés possibles et imaginables du genre. Par chance, le roman est court – environ 250 pages – donc le supplice aussi. Mais il sera intense, car Greenwood a décidé de caser un max de choses en un minimum de pages. Un tourbillon de péripéties expédiées à l’arrache, un défilé ininterrompu de personnages qui ont du mal à exister dans le peu de place dont ils disposent, des tonnes de choses pas expliquées faute d’espace pour détailler. Ceux qui connaissent les Royaumes Oubliés par le biais du jeu de rôle ou d’autres romans pourront se raccrocher aux branches, les autres risquent d’être largués.
On peut se demander si ça valait le coup d’éditer un machin aussi foireux (et la même question se pose pour la réédition chez Bragelonne, qui se justifie encore moins). Pour les lecteurs, non. Pour Fleuve Noir, fidèle à sa politique de publier tout et n’importe quoi en imaginaire des fois que dans le lot un bouquin trouve son public et rapporte du blé, Magefeu représentait une manne possible.
Le roman date de 1988 pour la VO mais ne débarque en France qu’en 1994. Cette année de sortie francophone n’a rien d’anodin. Outre que la pratique du jeu de rôle dans l’Hexagone doit atteindre son apogée dans ces eaux-là, soit un public assez notable à toucher pour un loisir de niche, le jeu de cartes Magic: The Gathering fait un carton depuis l’année précédente. TSR, l’éditeur de Donjons & Dragons, s’engouffre dans la brèche et publie en 1994 son propre jeu de cartes à jouer et collectionner : Spellfire. C’est aussi le titre original de Magefeu.
D’où cette publication en français, histoire de profiter de la sortie d’un produit qui profite de l’engouement pour un autre produit qui profitait lui-même de la popularité du jeu de rôle. La rapacité en cascade des uns et des autres dans un enchâssement de mise en abîme de l’opportunisme, à ce niveau, c’est une œuvre d’art.

