Le monde merveilleux du caca

Le monde merveilleux du caca
Félicité Bidel & Terry Pratchett
L’Atalante

“La merde a de l’avenir. Vous verrez qu’un jour on en fera des discours.” Céline avait raison. Faut dire que le gars s’y connaissait en scatologie. Sa “caverne fécale” est entrée dans les annales, qu’elles soient du bac ou avec un seul n.
Le caca, on en fait aussi des livres.

Je suis le genre de gars qui rigole quand on dit prout. D’aucuns trouveront la chose consternante à mon âge vénérable. Mais comme je n’ai pas besoin de coach en humour, ces mêmes d’aucuns peuvent se carrer leur avis dans un endroit pas sans rapport avec le bouquin dont il est question aujourd’hui.
Le monde merveilleux du caca, rien qu’au titre, j’étais conquis.  Un MONDE de caca, une autre échelle que les prouts, la cour des grands, le G20 de l’étron. Un titre qui pète, c’est bien gentil, mais ça ne fait pas tout, encore faut-il que le contenu suive. En voyant que le gars aux commandes était Terry Pratchett, monsieur Disque-Monde, j’ai fait trois tours dans mon slip. La foire du trône à la maison, y en avait partout sur les murs. J’adore Pratchett. Pas pour rien s’il occupe une place conséquente dans ma bibliothèque.

Collection Terry Pratchett
En cas de besoin(s), je ne manquerai pas de papier.

Si le bouquin coûte un peu cher – 15€ pour 130 pages, ça pique un chouïa aux fesses – on n’est pas volé sur la qualité. L’objet-livre est superbe, présenté comme un ouvrage jeunesse des temps jadis et bourré d’illustrations noir et blanc. J’ignore de quel matériau se compose la couverture, mais je me dis que si Boromir s’en était servi comme bouclier, il n’aurait pas fini criblé de flèches orques. Assez solide pour supporter une commode branlante de cent cinquante kilos, la matière fait cale.

La compétence copier-coller figurant sur ma fiche de personnage, je lance un D20 et terrasse la quatrième de couv’ sur un coup critique.
“Geoffroy rend visite à sa grand-mère à Ankh-Morpork. Alors qu’il passe sous les pommiers ancestraux du jardin, il sent quelque chose lui tomber sur la tête. Ce sera le début d’une quête déterminée et d’une collection d’un genre unique.”
L’histoire de Geoffroy sera donc une quête initiatique. Chasse au trésor orientée vers le bronze plutôt que l’or. Découverte du monde et de ses habitants. Découverte aussi de soi-même. Une épopée discrète qui ne manque ni de tripes ni de sel(les).

Livres pipi caca boudin prout
Faut reconnaître que le sujet inspire les auteurs et illustrateurs.

Le chercheur en littérature scatologique a de quoi se mettre sous la dent. Le sujet universel du prout-pipi-caca-boudin a enfanté pléthore d’ouvrages (cf. en ces lieux La princesse qui pète). Qu’est-ce qui distingue celui de Pratchett ?
Il ne s’agit pas d’un ouvrage ancré dans un quotidien plus ou moins réaliste, plein de pédagogie pour apprendre aux marmots à aller sur pot au lieu de tartiner leur bénard. Pas non plus un récit lafontainien peuplé d’animaux parlants, degré zéro de l’imagination au bout du douze millième lapin/poulet/chien/oiseau pris de coliques.
Pratchett écrit un récit de fantasy. Une vraie quête. Teintée d’humour absurde, c’est sûr. La marque de fabrique du bonhomme. Avec, derrière la passion peu commune de Geoffroy, cette question du “pourquoi pas, après tout”. On collectionne bien les timbres, les boîtes d’allumettes, les cailloux, les tracts de marabout, tout, jusqu’aux ossements humains (passion qui passe plus ou moins bien auprès du grand public selon que tu sois tueur en série ou directeur du département archéologie au Louvre).
Quand Pratchett raconte le parcours de ce gamin guidé par son projet d’un musée dédié aux crottes, il ne te cause pas d’un excentrique ou d’un pervers. Le vieux Terry évoque l’innocence et l’enfance, cet âge où tout paraît possible, même les idées les plus folles. Les références à la vieillesse renforcent ce thème en jouant sur les contraires. Plus le temps, plus l’énergie, plus la santé… Le fait que Geoffroy soit épaulé par sa grand-mère est révélateur de ce que l’auteur cherche à faire passer. L’ancienne génération épaule la nouvelle pour lui permettre de tracer sa propre voie. Plutôt que lui imposer “pour son bien” une orientation plus “respectable”, mamie aide Geoffroy à se mettre en selle.

Le monde merveilleux du caca, tout farfelu qu’il soit, reste ancré dans la philosophie qui commande Les annales du Disque-Monde. L’univers imaginaire, avec ses dragons et ses magiciens, est un prétexte pour parler de notre monde.
Prenons sire Henri, le ramasseur de crottes d’Ankh-Morpork. Archétype du gars parti de rien et arrivé très haut pour s’être retroussé les manches et avoir mis les mains dans le cambouis. Il représente aussi la multitude des grouillots qui passent leur vie à nettoyer derrière les autres. Femmes de ménage, éboueurs, balayeurs, légions industrieuses chargées du sale boulot, indispensables au quotidien et souvent prises de haut par ceux-là même qui en ont étalé partout. Enfin, Henri incarne le reflet d’une société qui fait de l’argent avec tout.
Du pur Disque-Monde. Pratchett n’écrit pas sur rien, il glisse toujours quelque chose derrière son histoire.
Ici, bien sûr, tout ce qui relève de la réflexion sera léger. L’ouvrage s’adresse avant tout à un jeune public, qui trouvera un récit rigolo. L’occasion d’entrer dans l’œuvre de Pratchett par la porte des petits coins. Quant aux plus âgés, il vaut mieux avoir déjà marché dedans et lu quelques romans du Disque-Monde, sous peine de se demander dans quel délire on a atterri. Dans tous les cas, Le monde merveilleux du caca emmènera jeunes et moins jeunes dans une virée cocasse vers les hauts lieux (d’aisance) d’Ankh-Morpork.

Game of Thrones Gastro is coming par Un K à partD’aucuns (les fameux !) auraient pondu une farce caca boudin, flatulence nauséabonde et vulgaire torchée à la va-vite. Pratchett, lui, dépose un joli morceau bien moulé, une vraie histoire drôle, rafraîchissante comme un désodorisant. Certes répétitive dans sa structure – Geoffrey va à tel endroit, rencontre tel personnage pittoresque, récupère telle variété de caca – mais comme le récit est court, on n’a pas le temps de se lasser. Et puis il y a l’humour, les jeux de mots, les notes de bas de page décalées… La fantaisie pratchettienne fait glisser l’ensemble comme un pet au jus sur une toile cirée. Ça coule sans effort, on arrive au bout du bouquin avant d’être au bout du rouleau.
Un bon petit bouquin qui file la pêche.

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