Critiques express (35) Une touche d’histoire

L’Histoire est et restera le meilleur (pour ne pas dire l’unique) terreau en matière d’écriture.
Et je ne dis pas ça parce que je suis historien de formation.
Ou peut-être que si…

Tiercé du jour :
Les secrets du Vatican (Bernard Lecomte)
Meurtre sur le Grandvaux (Bernard Clavel)
Messieurs Ma, père et fils (Lao She)
Blonde (Joyce Carol Oates)

Couverture Les secrets du Vatican Bernard Lecomte Tempus

Les secrets du Vatican
Bernard Lecomte

Tempus

Je m’attendais au pire comme tout ce qui est à base de “secrets” et relève neuf fois sur dix d’un pseudo journalisme trash ou d’un travail d’historien du dimanche. On ne compte plus les “histoires secrètes” ou “histoires mystérieuses” qui se perdent en mélange farfelu de Templiers, francs-maçons, trésors cachés, occultisme, nazisme, conspirations complotistes, Atlantes et extraterrestres.
Bernard Lecomte n’est pas Giorgio A. Tsoukalos et c’est heureux. Il livre ici une analyse sérieuse et documentée, quelque part entre le travail d’historien et celui du journaliste, la période couverte (de la révolution russe de 1917 à l’élection de Benoît XVI) étant à cheval sur les deux disciplines.
Plutôt que jouer sur le déballage de scandales sulfureux, Lecomte s’intéresse à des épisodes plus ou moins phares de l’Église catholique, avec beaucoup de recul, sans donner dans l’apologie ou la condamnation. Il rapporte des faits.
En ressort un portrait de l’Église plus nuancé que ce qu’on lit souvent, celui d’une grosse machine qui peine à évoluer parce que mastodonte justement. Une Église souvent coincée par son propre dogme, qui ne l’aide pas toujours à être en phase avec un monde, une société, des mentalités qui ont beaucoup évolué au cours du siècle dernier. Mais une Église à mille lieues de l’image d’Épinal d’un bastion archaïque et sclérosé, incapable de progressisme… même si ses membres éminents en sont encore à pondre des bulles en latin et affichent un siècle de retard sinon deux sur la place des femmes dans l’institution. Le cas de la pilule contraceptive, dont l’usage a été condamné non pas d’office mais de justesse, est parlant sur les débats internes entre pregressistes et traditionnalistes au sein d’une papauté loin d’être monolithique.
Bonne surprise au final, d’autant que le sujet ne me passionne pas à la base, mais l’auteur est parvenu à accrocher ma fibre d’historien. Comme ils disent à Des chiffres et des lettres, Lecomte est bon !

Couverture roman Meurtre sur le Grandvaux Bernard Clavel J'ai Lu

Meurtre sur le Grandvaux
Bernard Clavel

J’ai Lu

À cheval sur le roman régional, le roman psychologique, le roman historique, le drame, Meurtre sur le Grandvaux est à l’image du Jura où il se déroule : brut et sauvage. Il est aussi très littéraire dans son style, ce qui colle bien au contexte de la mi-XIXe. Enfin, il a pour qualité la brièveté d’un petit 200 pages incisives, parce que concentrées sur l’essentiel, là où les Dan Brown, Grangé et autres logorrhéiques se perdraient en interminables pavés bavards et barbants.

Couverture roman Messieurs Ma père et fils Lao She Picquier

Messieurs Ma, père et fils
Lao She

Picquier

Deux Chinois, le père et le fils partent s’installer à Londres. Débute alors une installation difficile, faite de confrontations avec une longue liste de préjugés, clichés, stéréotypes plus racistes et sinophobes les uns que les autres. Le roman se déroule dans les années 20. Celles du XXe siècle, j’entends, mais ça pourrait être celles du XXIe que ça ne ferait pas grande différence, on en est toujours au même point de xénophobie et du rejet de l’autre.
Lao She joue la carte de la légèreté et de l’humour, ce qui passe mieux qu’un discours sérieux et moralisateur. Ayant lui-même séjourné en Angleterre et connaissant le sujet, il brosse un portrait des Britanniques qui relève pour ainsi dire de l’histoire des mentalités. Quant à son propre peuple, il n’est pas en reste de regard critique non plus à travers le fossé générationnel père-fils, l’un défenseur d’une tradition pétrifiée dans l’archaïsme, l’autre partisan d’évolution et de modernité.

Couverture Blonde Joyce Carol Oates Le Livre de Poche

Blonde
Joyce Carol Oates

Le Livre de Poche

Biographie romancée de Marilyn Monroe, Blonde suit son personnage de l’intérieur. Plus de mille pages consacrées à la seule psychologie de son héroïne, ça fait beaucoup, parfois trop (quelques passages de pur verbiage auraient gagné à sauter).
En ressort un portrait beau et triste, tragique quoi, très juste et, tout fictif qu’il soit, sans doute pas très éloigné de ce qu’a dû être la vie intérieure de Norma Jeane Baker.
Dans une démarche proche de son confrère Stephen King, Oates dépasse la partie émergée et blonde de son sujet pour parler d’autre chose, avec une thématique qui touche à la condition humaine (l’insatisfaction résultant de la confrontation entre les rêves foufous et la réalité pas souvent à la hauteur) et une autre qui dépeint le portrait d’une Amérique peu reluisante, superficielle et prédatrice, entre puritanisme hypocrite et culte des pin-up, strass et stress d’une industrie du cinéma pleine de financiers aux mains baladeuses, plus intéressés aux actrices et aux rentrées d’argent qu’aux questions artistiques.
Épopée glamour et sordide, Blonde, raconte à travers Marilyn l’échec du rêve américain au pays des illusions et désillusions.

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