Critiques express (18) Noir corsé

À Delphine et Athina,
j’aurais dû prendre nécromancie LV2…

Retour amers Fabrice Pichon Art brut Elena PiacentiniL’heure étant à l’évocation des macchabées, un petit mot sur deux romans avec du noir dedans : Retours amers de Fabrice Pichon et Art brut d’Elena Piacentini.

Retours amers
Fabrice Pichon
Lajouanie

Bouquin lu cet été, c’est dire si j’ai traîné les pieds pour m’y mettre à cette chronique. Qui va en être un aussi de retour amer. Le bouquin est très bon… mais je n’ai pas réussi à entrer dedans.
Fabrice Pichon étant décédé fin mai, j’ai eu du mal à démarrer la lecture. Des auteurs morts, j’ai l’habitude d’en lire, mais lui, c’est bien le premier avec lequel j’ai bouffé. Remember Esquelbecq, moment du déclic qui a lancé Un K à part. Perdre un des pères spirituels du blog n’a pas aidé…
Retours amers est une enquête de Marianne Bracq, pas la première, sauf que je n’ai pas lu les autres. En soi, rien de handicapant, le bouquin se suffit à lui-même. Mais les allusions aux volumes précédents sont signalées dans le texte par une astérisque… et à chaque petite étoile, j’ai eu l’impression de passer à côté de quelque chose. Parce que j’aime connaître le détail ds tenants et aboutissants et là, je les ignorais. Aucune erreur de la part de l’auteur, il en dit assez pour qu’on comprenne de quoi il retourne et il le fait bien, sans rappels interminables. C’est juste moi et mes habitudes de lecture.
Dernier point qui ne m’a pas facilité la lecture : une faute récurrente dans les dialogues au niveau des apostrophes (la fonction grammaticale, pas la virgule volante), pleines de majuscules surnuméraires et lacunaires en virgule. Y a pas mieux que les coquilles pour me sortir du texte.
Une lecture ratée et c’est d’autant plus dommage que le roman est d’un très bon niveau. Des meurtres atroces sans jouer la putasserie de l’horrible pour l’horrible, une intrigue/enquête solide et surtout des personnages qui ont autant d’humanité que moi j’en manque. Sous ses airs de polar classique, Retours amers est d’abord, comme plusdeprobleme.com, une galerie pleine d’émotions et de vie (et de mort, vu que l’un ne va pas sans l’autre).
Faudra que je le relise dans une paire d’années à tête reposée.

Art brut
Elena Piacentini
Au-delà du raisonnable

Piacentini, le cas à part du jour, seule personne encore en vie de cet article et pour longtemps j’espère. Non, je ne me compte pas dans le lot, je suis tout mort à l’intérieur depuis des années.
Art brut, deuxième enquête de Pierre-Arsène Leoni après Un Corse à Lille. Et deuxième version du roman. À l’occasion de la réédition, l’auteur a remanié son texte : “Art brut a été revisité de fond en comble. Mêmes matériaux de base, nouvelle enquête, nouveau rythme, nouveaux chapitres, nouvelle fin, le tout avec plus de mémé Angèle dedans.” Autant dire une réécriture complète, pas juste on ressort le truc vite fait histoire de.
Je garde une préférence pour Un Corse à Lille et Carrières noires, mais Art brut ne démérite en rien. La différence se joue au subjectif. Moitié parce que je ne suis pas très réceptif au sujet artistique (les domaines qui en appellent à l’émotion ne partent jamais gagnants avec moi). Moitié parce que le palais des Beaux-Arts sur lequel s’ouvre le roman est lié à des souvenirs douloureux de ma période lilloise (cf. dédicace de l’article, ceux qui me connaissent voient ce que je veux dire).
Deux grandes qualités d’écriture dans ce roman. La première, les personnages. Piacentini étoffe la galerie présentée dans Un Corse à Lille à travers le développement de Leoni et de son entourage personnel ou professionnel. Quant aux nouveaux venus d’Art brut (je pense surtout aux suspects de l’affaire), ils ne sont pas en reste. Tous ont ce petit quelque chose qui dépasse le papier pour atteindre une dimension humaine.
Second point fort, la façon dont Piacentini aborde l’art. Le bouquin fait la part belle à Francis Bacon (lard brut, si j’ose dire) sans te tartiner du Wikipedia ni donner lieu à des fantaisies d’auteur qui se prendrait pour un philosophe de l’esthétique. Les questions artistiques racontent quelque chose en elle-mêmes tout en trouvant leur place dans l’intrigue. Dans ce roman, l’art fait sens (IRL, c’est une autre paire de manches, même Kant s’y est cassé les dents).
Du bon polar sur tous les tableaux. Et à propos de bon, signalons en fin d’ouvrage une annexe appétissante : deux recettes de mémé Angèle. Parce que dévorer des bouquins, c’est bien, mais les nourritures terrestres, c’est encore mieux pour se faire plaisir. On ne va pas se laisser abattre, comme disait Sadi Carnot.

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