Critiques express (11) Clio

C’est le printemps, les jours rallongent, les jupes raccourcissent ! Allons fêter les beaux jours en titillant Clio (sans t) avec quelques lectures historiques :
Nos ancêtres les Gaulois et autres fadaises (François Reynaert)
Montaillou, village occitan (Emmanuel Le Roy Ladurie)
Les sources de l’Histoire ancienne (Pascal Arnaud)
Les pêcheurs bretons durant la Seconde Guerre mondiale (Jean-Christophe Fichou)

Couverture Nos ancêtres les Gaulois et autres fadaises François Reynaert

Nos ancêtres les Gaulois et autres fadaises
François Reynaert
Fayard

En 500 et quelques pages, Reynaert balaie l’Histoire de France avec pour volonté affichée de pourfendre les clichés. Un ouvrage pas parfait, sans révélation fracassante puisque les historiens cités dans ses notes ont déjà fait le taf, mais salutaire.
N’étant pas historien, l’auteur s’autorise pas mal de choses dont certaines feront hurler nombre d’universitaires. Une grande liberté de ton qui rend le bouquin agréable à lire et souvent drôle… un travail correct sur les faits rapportés (mis à part quelques approximations et erreurs pas rédhibitoires pour un ouvrage de vulgarisation)… un traitement inégal des périodes (les chapitres sur le XXe s. sont à oublier)… et surtout l’objectivité scientifique qui en prend un coup. Niveau méthodologie, le bât blesse, Reynaert tombe à l’occasion dans le travers qu’il dénonce.
Les clichés qu’il décortique sont issus d’une certaine façon d’écrire l’Histoire, variable suivant les époques, le contexte, les sensibilités des historiens (monarchistes, républicains, marxistes, nationalistes, catholiques, anticléricaux…). Il pointe du doigt avec justesse les prismes déformants… mais on sent aussi la subjectivité, le parti pris, la condamnation, bref son prisme à lui. Ce qui revient à se tirer une balle dans le pied.
Dommage, parce que le bouquin aurait pu être une excellente synthèse sur la construction de la France (territoire, Etat, nation) et ses mythes (ou ses vérités). J’en suis ressorti avec l’impression d’une lecture sympathique, salutaire dans son objectif mais pas impérissable. Intéressant à lire pour la culture générale et les questions historiographiques soulevées, mais à prendre avec du recul.

Couverture Montaillou, village occitan Emmanuel Le Roy Ladurie Folio histoire

Montaillou, village occitan
Emmanuel Le Roy Ladurie
Folio histoire

Le Roy Ladurie accouchait en 1975 d’une étude basée sur les registres de Jacques Fournier, évêque de Pamiers mandaté pour nettoyer les restes du catharisme en Haute-Ariège. Trente ans de vie d’un bled perdu au milieu de nulle part décortiqués dans cette monographie de micro-histoire. Sur le papier, tu sens le truc assommant au possible qui n’intéressera que les (le ?) spécialistes.
Eh non ! Le meilleur livre d’histoire que j’aie jamais lu, le plus palpitant aussi ! Je le conseille aux étudiants en anthropologie et en histoire (pas que les médiévistes, tous !), aux passionnés de Moyen Age, aux rôlistes…
Loin des têtes couronnées, des grandes batailles, des intrigues de cour et de ce qui se trame au sommet, l’historien s’intéresse ici à la base, aux pékins qui forment le gros de la population.
Ce bouquin est une mine d’informations sur la vie quotidienne d’une poignée de villageois. Tout y passe : vie champêtre, économie agro-pastorale, rapports aux pouvoirs voisins, structures sociales et familiales, mœurs sexuelles, religion… Tout, tout, tout, vous saurez tout sur Montaillou… et sur le zizi aussi, comme dans la chanson (copieux chapitres sur les amours et passions paysannes, les viols et adultères, la consanguinité…).
Le Roy Ladurie ne se contente pas de débiter des anecdotes pittoresques et des interprétations anthropologico-historiques. La précision de sa reconstitution s’associe à une langue claire, fluide, élégante, en un mot agréable. L’auteur a le sens de la formule, capable de traiter son sujet avec un grand sérieux parsemé de notes d’humour. Oubliez l’aridité du style universitaire, il écrit très bien et sait rendre son texte passionnant.
A l’arrivée, on se prend à imaginer Montaillou en version série télé, avec 4-5 saisons de chronique villageoise pas piquée des vers, mélange de Dallas, Dynasty et Les feux de l’amour avec de l’intelligence dedans. Les 600 pages de la version poche (grosses poches, hein…) se lisent comme un roman. Le décor prend vie dans ses moindres détails. On connaît chaque habitant, ses joies, ses peines, ses secrets honteux. On s’attache à ce petit monde haut en couleur, à commencer par la maison Clergue et ses pittoresques représentants. Aucun lecteur de ce livre n’a oublié Pierre Clergue, curé cathare, truculent et queutard, le Bérurier médiéval en somme.
(Ce livre a été récompensé par un K d’Or.)

Couverture Les sources de l'Histoire ancienne Pascal Arnaud Belin Sup

Les sources de l’Histoire ancienne
Pascal Arnaud
Belin

Depuis Homère jusqu’aux derniers auteurs de l’Empire romain, Pascal Arnaud passe en revue une grosse centaine d’auteurs de langue grecque et latine.
Pour chacun, il livre une notice synthétique sur sa vie et son œuvre, son intérêt historique et un état des lieux de sa bibliographie. C’est sur ce dernier point que ce bouquin tire son épingle du jeu, puisqu’il dresse un état des lieux pointu concernant les éditions disponibles, leur valeur niveau traduction et annotation, et en bonus des références d’ouvrages et d’articles qui permettent d’aller plus loin.
Un ouvrage de base indispensable à tous les étudiants en histoire ancienne et en lettres classiques et aux amoureux des textes gréco-latins.

Couverture Pêcheurs bretons Seconde Guerre mondiale Jean-Christophe Fichou Presses Universitaires Rennes

Les pêcheurs bretons durant la Seconde Guerre mondiale
Jean-Christophe Fichou
Presses universitaires de Rennes

Ouvrage pointu sur un sujet pointu qui a priori n’intéresserait que les maniaques du sujet (et a posteriori n’intéressera qu’eux). Parce que ce bouquin est très bien documenté et très sérieux, le lecteur pas spécialiste sera noyé sous les détails, les notes, les sources, ou assommé par le style universitaire aride.
En même temps, c’est une lecture qui reste intéressante. Sur le papier, l’étude des pêcheurs semble loin des champs de bataille, des grands personnages, de l’Occupation, de la Collaboration, de la Résistance et de toutes ces grandes notions pleines de majuscules. Sauf qu’à travers ces anonymes, elle donne un aperçu très détaillé de la vie en temps de guerre du Français lambda.
Citation pour la route : “On vole les Américains comme on a volé les Allemands. On méconnaît l’autorité française qui souvent n’avait osé agir par peur de passer pour collaborationniste.”

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