American Nightmare – James DeMonaco

American Nightmare de son titre “français” s’intitule en VO The Purge. À juste titre. Parce que c’en est une belle de purge.

Affiche film American Nightmare The Purge

Nous sommes en 2022. Dans le film. Et peut-être IRL selon à quel moment vous tombez sur cette chronique. Uchronie/anticipation qui n’en est pas vraiment une, les États-Unis sont devenus dans American Nightmare plus ou moins ce qu’ils sont dans le monde réel depuis le Patriot Act de 2001 : un pays autoritaire qui ne jure que par ses père fondateurs et les références bibliques. Seule différence avec la vraie vie : fini le chômage et la criminalité. L’origine de ce miracle socio-économique ? La Purge. Une nuit par an, tout est permis pour que la cocotte-minute sociale laisse échapper la pression. Une nuit d’anarchie et de catharsis sous le signe du meurtre, du viol, du pillage et du téléchargement illégal, pour évacuer toute la tension accumulée et se tenir à carreau le reste de l’année.

L’idée n’est pas neuve.
La violence à la fois cathartique et festive qui voit les citoyens sacrifier certains d’entre eux pour purger l’ensemble de la cité de ses fautes, on la trouve par exemple dans la Grèce ancienne. La fête des Thargélies était l’occasion pour les Athéniens d’expulser à coups de pompe dans l’oignon les pharmakoi, des boucs émissaires expiatoires. Vous me direz que c’est pas sympa pour les intéressés, mais l’éjection manu militari à l’époque classique marque un net progès par rapport à la période archaïque où ils étaient lapidés.
Une période ouverte à ce qu’il y a de plus sombre, avec un cérémonial nocturne et des humains – dont beaucoup portent des masques – qui laissent libre cours à leurs pires penchants et deviennent de véritables monstres, voilà qui rappelle une autre nuit infernale où les démons courent en liberté dans les rues : celle de Samain/Halloween.
Le concept du rite d’inversion – les citoyens modèles se transforment en ordures finies pendant un temps donné – en rappelle d’autres, comme le carnaval (travestissement des hommes en femmes et vice-versa). Avec le même aspect “masqué”. Parce que dans American Nightmare, t’as peut-être le droit de te livrer à toutes les turpitudes au cours d’une nuit, m’enfin le reste de l’année, faut vivre avec le poids social du regard des autres. Beaucoup pratiquent donc la Purge à visage couvert, souvent avec un aspect monstrueux (allégorie, tout ça, tout ça).
La Purge s’inscrit donc dans une longue tradition de rites de défoulement mêlant des aspects festifs, violents, expiatoires, auxquels viennent s’ajouter la fascination morbide pour la violence, le panem et circenses, la canalisation (donc le contrôle) des citoyens par l’État, l’élimination des éléments considérés comme indésirables par la société (les principales victimes des la Purge étant les pauves, les chômeurs et les Noirs).

Tout ça pour dire que ce point de départ donnait matière à des réflexions intéressantes comme on en trouve dans les romans 1984, Le Meilleur des Mondes, Running Man, Orange Mécanique, Wang ou dans leurs adaptations cinématographiques pour ceux qui sont passés du papier à la pellicule (c’est-à-dire tous sauf Wang).
American Nightmare aurait pu proposer une dystopie intelligente. Il se contente de n’être qu’un énième home invasion sans propos et plein de clichés. Donc une merde. Même pas divertissante en plus, faute de créer une tension qui éviterait de piquer du nez. Échec sur toute la ligne. Sauf côté pognon. En dépit des critiques négatives, le film attire du monde, engendre trois suites, bientôt quatre, qui rapportent chacune dix fois leur budget, ainsi qu’une série télé. Chaque fois la critique et les spectateurs disent bof mais chaque fois ça marche et repart pour un tour. Parce que fascination décérébrée et morbide pour la violence gratuite à laquelle se résument ces films. Y a rien d’autre dedans, ni propos ni angoisse, rien qu’un putain de gâchis par rapport à ce que ça aurait pu être.

Zone spoilers ça va couper chérie

Américain cauchemar, la purge

Tout commence par une belle journée ensoleillée, sans doute pour mieux marquer la rupture avec la nuit qui s’annonce sombre dans tous les sens du terme. Dans le genre convenu, mauvais départ…
Papa Ethan Hawke rentre chez lui après une dure journée de labeur. Sa femme l’accueille avec un sourire tout en préparant à bouffer. Elle pourrait se trouver dans n’importe quelle autre pièce de leur immense baraque, mais non, comme Brian, la femme américaine est TOUJOURS dans la cuisine lors de l’exposition.
Dès les premières images, le film échoue à nous attacher aux personnages. Le mari est un connard patriarcal, autoritaire et égocentrique, qui a fait fortune dans les systèmes de protection pour blinder les baraques contre la Purge, donc bonjour l’image de profiteur de guerre. L’épouse nous est montrée comme une parfaite ménagère des années 50 dont la place est à la cuisine (vive le progressisme…), en retrait, effacée, charismatique comme une assiette de nouilles, vu que James DeMonaco – qui n’est pas que réalisateur mais aussi scénariste – a oublié de lui écrire une personnalité. Va t’intéresser à leur sort après une entrée en matière pareille.
À la télé, un gus parle de la “catharsis nationale”. En moins de deux minutes, la société américaine du futur nous est présentée sur la base de travail, famille, patrie, le tiercé dans l’ordre. Comme dans la vraie vie de maintenant en fait.
Madame Jaioubliécommentellesappelle prend le temps de sortir papoter avec une voisine qui parle de la jalousie des gens du coin à son égard. Il ne manque pour étayer son discours qu’un énorme clin d’œil à l’adresse du spectateur pour bien nous faire comprendre que ça va bientôt chauffer pour le matricule de la petite famille.
Nous sont ensuite présentés la fille et son petit copain. Elle, ado rebelle, lui ne plaît pas au pater familias. Originalité quand tu nous tiens… Enfin, le fiston, un geek de 12 ans dont la tignasse donne envie de le tondre pire que s’il avait couché avec des Boches. Expressif comme un poulpe crevé, il fait mumuse avec un tank radiocommandé dont la tourelle est une poupée estropiée munie d’une caméra (faut pas chercher à comprendre). On nous montre avec subtilité (ou pas) qu’il possède une planque au fond d’un placard dans sa chambre. Ne manque que le néon clamant “ceci est un fusil de Tchekhov”.
Vient l’heure du repas familial et ses répliques barbantes sorties d’une époque. Entre “les enfants, qu’est-ce que vous avez fait aujourd’hui ?” et “c’est délicieux, chérie”, on s’éclate à la tablée, youhou ! Au moins, cette scène a le mérite d’être claire sur ce qu’on peut attendre en termes de mise en scène, cadrage, montage : rien. La caméra saute du père au fils revient sur le père passe à la mère, y a une tronche différente à l’écran par seconde. Elle ne pourrait pas les filmer de plus près sans se cogner dans les acteurs… et quand elle recule (comment veux-tu, comment veux-tu), le champ est à moitié bouché par un bras, une épaule, une touffe de cheveux, un verre… Peut-être que c’est fait exprès, auquel cas l’effet est raté. Ou peut-être que c’est juste filmé avec les pieds par un réalisateur manchot. Allez savoir… Une chose est sûre, ce dîner soporifique relève du calvaire visuel et donne envie de gerber.
Le quatuor ne suscite rien. On ne s’attache pas à eux, on ne les déteste pas non plus. La seule chose bien rendue, c’est qu’on s’emmerde comme à un vrai repas de famille.
Quinze minutes de film qui tiennent du ni fait ni à faire. Comme je n’ai vu cette exposition que 3872 fois au cours de ma carrière de cinéphile, je suis scotché à mon fauteuil par la tension dramatique.

Arrive l’heure de la Purge, dont on se dit qu’elle va peut-être relever le niveau et faire décoller le film.
Toute la famille s’installe devant la télé pour regarder le message gouvernemental annonçant l’ouverture des hostilités. Pour le spectateur analphabète, une voix-off lit le texte qui défile à l’écran. Sans doute le même laïus d’une année à l’autre, donc quel intérêt pour les personnages de se le retaper ? Aucun, hormis l’artifice pour expliquer au spectateur en quoi consiste la Purge. Pas du tout lourdingue, papa Ethan en rajoute une couche et dégoise un speech sur le bien-fondé de l’événement. Sans doute le même aussi que l’année d’avant et la précédente et encore avant… Procédé grossier comme pas permis, on n’est pas dupe. Les enfants savent déjà de quoi ils retournent et on sait qu’ils savent. Pendant le dîner, on a même appris que la Purge figurait au programme scolaire, donc que l’explication du paternel relève du doublon redondant. Comme l’expression “doublon redondant”. Ethan Hawke s’adresserait directement à la caméra en disant “eh, spectateur, je vais t’expliquer le bousin”, le procédé ne semblerait pas plus artificiel.
Au moins, j’aurai éclaté de rire lorsqu’Ethan Hawke a lâché la phrase maudite : “tout ira bien”. Erreur fatale. Au ciné comme à la télé, dès que tu dis “ça va aller”, la situation part en sucette, l’avion tombe à court de carburant, la bombe explose, le blessé meurt, le croquemitaine te saute à la gorge…
Là-dessus, des fois qu’on aurait pas compris, pendant les minutes qui suivent, tandis que chacun part vaquer à ses occupations, la télé explique en fond sonore comment les États-Unis en sont arrivés à ce système de purge.
Bon. Je ne suis ni scénariste ni réalisateur, mais plutôt que faire chier le spectateur près d’une demi-heure, claquer le message gouvernemental en voix-off pendant le générique aurait réglé la question d’entrée. World War Z le fait très bien, c’est même le seul truc du film auquel j’ai accroché : générique avec les nouvelles du JT en fond pour poser le contexte, deux minutes de vie familiale à la con, et hop roulez jeunesse, on est catapulté dans l’histoire direct. Ça aurait été bien de faire pareil ici ou de se creuser les méninges pour présenter le contexte de façon plus subtile.
Durant ce chiantissime tiers de film, j’ai révélé UN élément de satire sociale. Un seul : les vendeurs de système de sécurité se font des couilles en or grâce à cette seule nuit où chacun transforme sa baraque en bunker. Sales profiteurs, bouh les vilains.

Que nous réserve la suite ? Un festival de nawak.
Le copain de la fille s’est introduit dans la baraque pendant le dîner pour avoir une discussion d’homme à homme avec le paternel. Il choisit LA nuit où les gens tirent à vue sur les intrus, cette même nuit où les parents de sa dulcinée pourraient le buter juste parce qu’ils trouvent ça fun, et en plus papa Ethan ne peut pas le saquer. Débile ? Suicidaire ? Les deux ?…
Dans le même temps, le gamin de la famille ouvre la porte pour laisser entrer un clochard surgi de nulle part qui demande de l’aide. On nous avait présenté le gnome comme intelligent, mais il ne lui vient pas à l’idée que jouer sur la compassion envers un pauvre miséreux pourrait être une ruse pour infiltrer la baraque. Débile ? Suicidaire ? Les deux ?… (bis)
Là-dessus, le petit copain déboule dans le salon avec la ferme intention de descendre Ethan Hawke selon une conception très américaine de la discussion entre adultes. Ils échangent huit coups de feu à trois mètres de distance. Une seule balle fait mouche, bravo les tireurs d’élite. Au revoir le boyfriend. Ce sous-personnage ne sert tellement à rien qu’en retirant les passages où il apparaît, le film ne s’en trouverait pas changé. Mais bon, fallait meubler.
Le SDF part baguenauder dans la maison, mais tout le monde s’en branle. Puis la fille s’en va bouder dans un coin et on ne la revoit plus pendant vingt minutes sans que ses parents s’inquiètent de savoir ce qu’elle devient. Exemple typique du scénariste qui ne sait pas quoi faire de ses personnages. Mal écrits au départ donc difficiles à utiliser, la seule astuce à sa disposition est de les coller dans un coin à l’écart, où il les oublie, avant de se rappeler leur existence à la dernière minute.

Débarque alors à la porte un groupe de gens armés. À croire que la ville entière s’est donné rendez-vous pile devant cette baraque. Ils veulent tuer le clochard que la gentille famille a recueilli. Pas un autre, non, celui-ci en particulier. On dirait la chauve-souris de Bigard. Comment savent-ils où il s’est réfugié ? Ben, ils ont demandé aux voisins, pardi. La nuit où on peut tuer en toute impunité, qui ouvrirait sa porte à dix mecs armés de machettes et pistolets pour leur indiquer le chemin ?!? Le club des débiles-suicidaire-les-deux s’agrandit, bienvenue aux voisins crétins.
Le chef des méchants est un connard blondinet arborant en permanence un sourire jusqu’aux oreilles, un Joker du pauvre interprété avec le talent inverse d’un Nicholson ou d’un Ledger.
Pour donner du poids à l’argumentation “vous nous livrez le bonhomme ou on vous bute”, les assiégeants coupent le courant dans la maison. La baraque dispose paraît-il d’un système de sécurité de la mort, mais n’importe qui peut couper le jus de l’extérieur. Ah… Puis Ethan Hawke explique que son super système n’est pas parfait à 100% (merci de le préciser) et n’est pas prévu, je cite, “pour les scénarios catastrophes”. Rappelons que la sécurité est son métier et qu’il bosse dans la boîte qui a conçu ce système dont il ne cesse de vanter les mérites depuis le début. Et v’là qu’il annonce d’un coup que le truc en vrai il est tout pourri.

Commence alors la quête du clochard. Je passe sur la longue traque sans la moindre tension. Le gamin le repère grâce, ô surprise, à son char-poupée-caméra télécommandé et l’envoie se cacher dans son placard secret de Tchekhov.
Vers la quarante-septième minute, jump scare (ou saute-la-peur en français), parce qu’il fallait en caser un. La fille bondit devant la caméra. Un gros bruitage dégueu souligne le truc. J’ai sursauté comme un con, mea culpa. C’est obligé, le truc arrive comme une perruque sur la soupe – un cheveu n’y suffirait pas – sorti de nulle part et sans justification. Tu sens à peine que le truc a été ajouté parce que le film se traîne au point de devoir réveiller le spectateur par tous les moyens même les plus bidon.
Les protagonistes décident dans d’aller la chambre du gamin. Ils sont tous éparpillés dans la baraque mais ont la même idée en même temps, motivée par… rien… L’épouse godiche se trouve prise en otage par le clochard qui était désarmé mais qui a un flingue. À ce stade, on ne tique même plus sur les facilités d’écriture, incohérences et non-sens.
Baston. La caméra s’agite beaucoup pour souligner l’action, l’urgence, la tension. Le cadrage se chie dessus et rend la scène illisible sauf pour les fétichistes des pieds, puisque c’est tout ce qu’on voit. On les voit même très bien pour une scène de nuit dans une maison sans électricité. Faut dire que pour compenser, les personnages disposent de lampes de poche assez puissantes pour guider des bateaux.
Après avoir menacé, tabassé, ligoté et poignardé le clochard, finalement, la gentille famille décide de ne pas le livrer aux assiégeants. Sympa. En bon Américain, Ethan Hawke prend une décision inattendue (sic) : “on va se battre”. Il était temps…
Au bout d’une heure de film, la bande de frappadingues qui glandait dehors envahit enfin la maison. Il était temps aussi… Comme le veut la tradition, tout le monde, gentils et méchants confondus, fait ce qu’il ne faut pas faire. Se séparer. Se cacher sous le lit. Entrer dans la chambrer, s’arrêter devant le lit et ne pas regarder en-dessous (plan attendu de la gamine tétanisée avec des godasses hostiles à cinq centimètres de son nez). Lâcher son arme et ne surtout pas la ramasser. Rater sa cible dans un couloir avec un fusil d’assaut. Vider un chargeur de pistolet à vingt centimètres sans en mettre une dans la cible. Au point où on en est rendu, les munitions infinies ne choquent même plus…
Chaque fois qu’un méchant est à deux doigts de buter un gentil réduit à l’impuissance, il attend ou fait le malin ou raconte sa vie au lieu de tirer et se prend une bastos. Pas avare de redites, le procédé est répété trois fois en dix minutes ! En dépit de cette Providence improbable et d’un deus ex machina honteux incarné par les “gentils” voisins, Ethan Hawke réussit quand même à se faire ouvrir le bide. Il s’éteint dans les bras de sa famille réunie, personne n’ayant l’idée de chercher la trousse à pharmacie.
Et là, coup de théâtre, les voisins retournent leur veste ! Après le speech initial “tout le monde vous envie dans le quartier”, quelle surprise, mes amis ! Et là, ils font quoi, les voisins, je vous le donne en mille ? Ils blablatent, ce qui laisse le temps au clochard – qui aux dernières nouvelles était ligoté et blessé à l’autre bout de la baraque – de débouler et de les choper par surprise. Et de quatre fois le même coup en quinze minutes ! Le scénariste se fout de la gueule du spectateur à un niveau jamais atteint.
La femme veuve d’Ethan Hawke décide ne pas tuer les voisins qui ont survécu à l’échauffourée et de leur infliger le même supplice qu’au spectateur : l’ennui. Survivants du voisinage et de la famille finissent la nuit de Purge assis en silence autour d’une table à se faire chier bien comme il faut.
Les voisins partent au petit matin, puis le clochard. Et c’est fini.

Ce film porte bien son nom : c’est une purge.

Publié le Catégories Chroniques ciné

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