Deux ans de vacances
Jules Verne
Famot
Avant de me taper le roman, Deux ans de vacances était d’abord pour moi une série télé. Six épisodes d’une cinquantaine de minutes chacun, en couleur, diffusés pour la première fois en 1974 et rediffusés ensuite (très) souvent. Dans les années 80, on y avait toujours droit pendant les vacances de Noël (et aujourd’hui encore, je cherche le lien entre d’un côté Noël, et de l’autre des pirates, un kidnapping, un naufrage et des gamins paumés sur une île déserte…). La série a marqué son temps par sa qualité et son générique.
La première fois que j’ai lu le roman, quelque part dans la décennie 80 du siècle dernier, j’avais été un peu déçu. Il est beaucoup moins riche que la série. Celle-ci a pris de grandes libertés d’adaptation en mixant Deux ans de vacances avec Bourses de voyage, et c’est plutôt le second titre de Verne qui occupe le devant de la scène. Le segment des gamins paumés sur l’île après le naufrage de leur navire, soit le contenu stricto sensu de Deux ans de vacances, ne couvre que les deux derniers épisodes de la série. Une part des personnages disparaissent entre le roman et la série, dont la chronologie est par ailleurs tassée sur quelques mois, donc loin des deux ans annoncés. Les scénaristes ont par ailleurs pioché une poignée d’éléments dans d’autres romans de Verne comme Un capitaine de quinze ans. L’ambiance générale ainsi que quelques détails lorgnent à l’évidence du côté de L’île au trésor de Stevenson.
À défaut d’une fidélité stricte à l’œuvre originale, la série TV aura eu le mérite de réussir son pari pour proposer un résultat d’excellente tenue qui rend bien l’esprit d’aventures vernien.
Pour en revenir au roman, je l’ai relu plus tard. En soi, il est plutôt bon. Mais je préfèrerai toujours la série. Une robinsonnade, une de plus dans l’univers de Verne. Et celle de Daniel Defoe avait quand même déjà pas mal fait le tour du sujet bien avant que Julot ne commence à exploiter le filon pour son propre compte.
Là où Robinson Crusoé mettait en scène un adulte, dont les deux principaux problèmes étaient la survie et la solitude, Deux ans de vacances part dans la direction opposée. Des enfants et ados, donc inexpérimentés. Toute une ribambelle, avec une dynamique de groupe, des personnalités fortes et par conséquent des oppositions et dissensions.
Si elle se retrouve dans une situation difficile, cette clique de morveux de bonne famille n’est pourtant jamais en réel danger et tout s’arrange toujours, qu’ils soient perdus dans le brouillard, naufragés, seuls au monde, sans ravitaillement, face à des gredins de la pire espèce. Même les rares blessures, peu importe leur gravité, sont sans danger, alors que dans un campement de fortune, sans toubib, sans médocs et sous un climat tropical, les risques d’infection mortelle doivent tourner autour de 99%. Tout reste bon enfant, quoi qu’il advienne. On se situe loin, très loin d’un Sa majesté des mouches. C’est à la fois la force de Deux ans de vacances, qu’on peut mettre sans risque de traumatisme entre les mains d’un jeune public, et sa faiblesse, puisque ce côté Oui-Oui atténue beaucoup la tension dramatique qui reste très superficielle et manque d’enjeux majeurs.
Aujourd’hui, le bouquin a quand même un peu vieilli. On appréciera la langue très XIXe ou au contraire on la trouvera vieillotte, les deux opinions se tiennent. On pourra regretter l’uniformité du casting qui manque de personnages féminins, de diversité sociale et de gris dans la caractérisation de ses protagonistes très parfaits. Tous ces jeunes gens sont disciplinés et courageux, sans peur et sans reproches, que des chevaliers blancs très lisses et policés. Il manque des failles, des défauts, des traits antihéroïques (la couardise d’un Bohort dans Kaamelott, la roublardise d’un Clint Eastwood dans Pour une poignée de dollars, le cynisme et le désabusement d’un Garrett chez Glen Cook…)
Bon bouquin mais daté sur pas mal de points, ce qui plaira aux amateurs de classiques très classiques et rebutera un lectorat davantage porté vers les codes narratifs modernes.
