La fracture de Coxyde

La fracture de Coxyde
(Maxime Gillio)

Oui, des frites quand on parle de la Belgique, c’est facile… C’était ça ou un trait d’esprit sur les trous de balle de la couv’.

Patience, tu n’es qu’un mot, pour paraphraser Brutus. Enfin, la citation étant apocryphe, peut-on parler de paraphrase ?… Oui, peut-on, comme dirait mon podologue ?…
A vrai dire, on s’en fout mais alors bien, quoi.
Or donc, La fracture de Coxyde, voilà un petit moment que la chronique bouillonne dans ma cafetière. Je me disais que j’allais attendre la réédition chez L’Atelier Mosésu. Sage comme une image, patient comme un… un… un malade qui se farcit quatre heures d’attente aux urgences.
Mon contact illuminati m’avait annoncé une sortie en mai, idéal pour en causer dans le cadre des auteurs d’Envie de Livres… et je viens de découvrir la date du 15 juin sur Amazon. (Note pour les intégristes de la librairie indépendante, oui, je grenouille sur le site honni han-c-est-pas-bien-bouh-le-vilain. Plus pratique pour connaître les dates de parution que déplacer mes fesses dans vos échoppes du XIXe siècle. Dixit Chuck Norris, je mets les pieds où je veux…)
Envie de Livres le 4 juin… retour de Coxyde le 15… Le 4, le 15… le 15, le 4… Coincé entre une version disparue et une qui n’existe pas encore… Le paradoxe temporel insoluble… Bientôt Un K à part ze movie, le film qui va révolutionner la SF.
Dans un flash cotonneux, j’ai repensé à mon mentor shaolin, Rocco Siffred-Lee, et sa fameuse règle n°34 : “le sexe est souvent le nœud du problème” (il arrivait à mettre de l’italique à l’oral, trop fort). Aucun rapport, il fallait plutôt chercher du côté de la 16 et de ses chers disparus. “Une jolie rondelle ne fait pas le printemps.”
La patience a pris super cher. Fracturée de partout et pas que du Coxyde. Jacquie et Michel à côté, c’est Barbara Cartland (écarte-land même, lolilol ixpétédéhère !).
Et c’est parti pour une chronique raffinée ! Il va sans dire que, faute de voyager dans le futur, je m’appuie sur la première édition parue chez Ravet-Ancet en 2011. (Tout comme il va sans dire que quand je serai grand, je me marierai avec Prétérition.)
Les deux du fond, baissez d’un ton quand vous vous marrez…

Un K à part, ze movie.

La fracture de Coxyde aurait pu lancer une série de polars. Un peu comme Virginia Valmain DONT ON ATTEND TOUJOURS LA SUITE.
Six ans après sa sortie, il faut se rendre à l’évidence : cette aventure de Jacques Bower est un one-shoot (et après ça les éditeurs voudraient te donner des leçons de français…). C’est pas plus mal. C’est même parfait. Touche plus rien, Max, si tu me permets cette familiarité.
Gillio a tout dit de Jacques Bower dans cet opus. Pas au sens littéral, les trois quarts du personnage restent en blanc. Mais on peut combler les vides à partir de quelques infos biographiques disséminées le long du roman et au besoin inventer grâce à cet outil formidable qui s’appelle l’imagination. En outre – ce bon vieil “en outre” –, Bower est posé d’emblée comme un personnage sur la fin. Usé, malade, fatigué, il en a trop vu, trop vécu, trop fait (de chasse).
Partant, pas évident d’ajouter quelque chose derrière. Certes broder sur son passé à travers x volumes n’aurait rien d’insurmontable. Mais autant tu peux confronter d’aventure en aventure un héros fringant à l’attrition, autant un vieux est déjà grignoté de partout. Restreint en matière d’évolution, sauf à donner dans la redite.
Cette histoire de Jacques Bower ouvre et clôt parfaitement la série la plus brève de la littérature. Mieux vaut du court et du bon que le pensum de son cousin américain Jack Bauer : 9 saisons de 24 heures chrono dont 7 de trop.

Le premier chapitre donne le ton avec un type retrouvé mort dans une éplucheuse à patates. “Si l’enfer existe, il y règne une odeur de frites.”
Deux pages plus loin, Bower dit le Goret déboule. Entrée en scène pas piquée des hannetons-prend-sa-faucille. Le bonhomme condense San A (le chevalier), Béru (le tortoreur) et Pinuche (la ruine). La fracture de Coxyde ne serait-elle qu’un énième San-Antonio-like ? Gillio a baigné dans la prose de Dard père et fils, il assume et revendique la filiation. Il parvient à la dépasser, à épigoner sans pasticher quand d’autres se viandent dans le copier-coller.
Esprit commun à travers les vannes, la gaudriole, la tatane, avec la touche Gillio en plus (ou plutôt “à la place de”), entre parfum de mélancolie et ambiance belge. Deux traits qu’il explorera à travers d’autres romans, le premier dans Batignolles Rhapsody, le second dans Anvers et Damnation.
Pas simple de marier déconnade et mélancolie, mais ici le procédé fonctionne sans donner l’impression d’un roman bancal qui ne sait pas où se situer.
Si j’ai une affection particulière pour ce bouquin, ce n’est pas parce que Gillio m’a payé très cher pour rédiger une chronique diti… dythi… élogieuse. Bien sûr, ça compte, je ne crache pas sur deux millions d’euros en petites coupures usagées dont les numéros de série ne se suivent pas déposé(e)s selon que tu accordes avec millions ou coupures à l’angle de Central Park et de la rue de la Paix dans une mallette gris métallisé sans dispositif de traçage (et fuck les virgules). Non, il y a plus. La fracture contient beaucoup de choses qui en d’autres mains auraient fini en infâme gloubiboulga.
Tu cherches un roman de divertissement avec de la castagne, des phrases qui tuent, des scènes hilarantes, un chouïa de fion ? Y en a, comme la pomme. Si tu aimes les anti-héros badass (ou malséants si tu as pris Crestiens de Troies LV2), tu pourras ajouter Jacques Bower le chevalier blanc cabossé et iconoclaste à tes amis Facebook. Là-dessus, Gillio t’offre une présentation pittoresque de la Belgique, ses bières, ses frites, ses bières, ses belgicismes, ses bières (je ne sais plus si je l’ai mentionné), ses plats aussi improbables que nos escargots franchouillards… et ses communautés.

C’est là qu’on arrive à la partie “intelligente” du roman. On rigole beaucoup, on se détend, mais pas que.
En Belgique, tu t’attends à trouver des Belges. En pratique, tu tombes sur des Wallons et des Flamands qui ont “un peu” de mal à cohabiter. Pour avoir grenouillé en Belgique, en particulier dans la partie néerlandophone, j’en ai retenu qu’il vaut mieux éviter de dire bonjour aux gens. Non, la bonne entrée en matière est “bonjour, je suis un touriste français”. En général, tu obtiens de meilleurs résultats, genre un sourire plutôt qu’un regard qui invite à un duel de western.
La fracture joue à l’occasion de la caricature pour dépeindre les Belges. Pas de la satire, rien de méchant, juste un jeu sur les clichés et certaines particularités culturelles (bière, frites, une fois, tu sais). Du comique sans moquerie.
Sur les rapports entre francophones et néerlandophones, le texte tient moins du roman que du documentaire. Des scènes, des phrases sentent le vécu, que ce soit entre Belges ou via un Français qui débarque sans savoir à quel point le seul fait d’ouvrir la bouche peut générer du conflit. Pauvres Belges qui n’ont pas eu comme nous la “chance” d’une IIIe République… Une langue pour les gouverner tous et tant pis s’il faut défoncer la gueule des parlers régionaux…
Toujours est-il que Gillio dresse un état des lieux très juste, sans enfoncer les uns ou les autres. Il y a un problème réel de communication, donc de “vivre ensemble” pour reprendre une de ces formules à la con qui veulent tout dire et rien. Et qui dit problème dit que tout le monde n’y met pas du sien pour le résoudre au mieux. Alors ça y va des dérives, du rejet bête et méchant, d’une espèce de xénophobie interne (de l’endoxénophobie ?), de mains qui ne se tendent pas vers l’autre mais en direction du ciel en mode Léon Degrelle. Bonjour l’extrême droite, comment ça va ? Vous ne nous avez pas manqué en fait, vous êtes sûre de vouloir rester ? Oui ? Ah…
Amusant de constater que l’intrigue se dénoue sur un “tout ça pour ça”. En temps normal, j’utilise l’expression pour qualifier un roman qui te promet monts et merveilles avec des enjeux tonitruants et s’achève en pétard foireux, prout à peine audible. Ici le “tout ça pour ça” forme le cœur du propos. Sans spoiler, quand tu arrives dans les derniers chapitres, tu te dis “la vache, les mecs se sont entretués juste à cause de ça, quelle bande de cons”. Moins cons quand même que ceux qui en font autant dans la vraie vie de l’IRL, les personnages de fiction ayant l’excuse de n’être que des gens pour de faux. Au quotidien, on ne compte plus les victimes de faits divers linguistiques. La mauvaise langue au mauvais endroit…
Les tartes à la crème ne manquent pas pour résumer l’idée globale : la haine n’amène rien de bon. Je sais, dans le genre grosse banalité… Mais banalité n’empêche pas vérité (pages roses du Larousse, 128e proverbe en partant de la fin).

Cette chronique ne serait pas le monument de perfection qui m’enverra au Panthéon si je n’abordais pas la peinture. Juste deux minutes, le temps d’enfiler mon costume de pirate…
J’ai pu lire des bouquins très prétentieux qui enfilaient les références comme Christophe Clark des Hongroises. Drame des rimes faciles entre culture et confiture… En dépit de son titre fracassant, La fracture ne te cassera pas les noix avec du tsointsoin intello-pictural collé là pour faire style.
Paul Delvaux et sa peinture ne servent pas de prétexte décoratif, ils sont indissociables de l’intrigue. Mieux ils font sens en créant un écho au personnage de Bower et à la question linguistique belge, à travers par exemple la thématique du temps (figé chez Delvaux, compté pour le Goret) ou de l’impossible communication (cf. Le tunnel, festival de lèvres closes et de regards qui s’évitent).

“Le tunnel”, un train, un cul, une plume rouge.

Quand je disais plus haut qu’on trouvait beaucoup de choses dans La fracture de Coxyde, je ne mentais pas. Du très bon roman capable de combiner divertissement et intelligence, bien écrit, bourré de punchlines et de scènes surréalistes (imagine une horde de nains hurlant “Félix il a un gros kiki !”). Bref, un bouquin qui joue sur plusieurs tableaux, normal quand on parle de peinture. J’avoue, c’est moi qui écris les répliques d’ouverture d’Horatio “Sunglasses” Caine.
Bonne idée que cette réédition qui, à défaut d’un foie neuf, va offrir une seconde vie à Jacques Bower.

Cette histoire de peintre…
… joue sur plusieurs tableaux.
YEEEEAAAAAAAAHH !

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