Un Corse à Lille – Elena Piacentini

Un Corse à Lille
Leoni, tome 1
Elena Piacentini
Au-delà du raisonnable

Couverture Un Corse à Lille Elena PiacentiniSouviens-toi, l’an dernier, j’avais chroniqué le tome 4 des enquêtes de Pierre-Arsène Leoni, l’excellent Carrières noires. Aujourd’hui, on revient au premier volume.
D’aucuns y verraient l’occasion d’un “retour en arrière” ; le jour où t’arrives à retourner en avant, surtout, préviens-moi ! Je préfère dire qu’on va s’offrir un voyage dans le temps.
Glissons-nous dans les bas soyeux d’un petit noble du XVIIIe siècle, qui occuperait son temps libre en bijouterie et joaillerie.
Comme le comte et ses perles, prenons la série à rebours.

Horatio Caine lunettes par Un K à part
YEAAAAAAAAAAAAAH !

Je salue la bonne idée de rééditer Un Corse à Lille. Coup double ! D’une, je voulais le lire, sauf que la première édition étant épuisée, pas évident de mettre la main dessus. De deux, avec ma manie de chroniquer des séries dans l’ordre, je désespérais de pouvoir caser mon super calembour combo de la mort.
En tombant sur le bouquin à Dainville, je me suis senti comme Perceval devant le Graal. Enfin ! In ze pocket, baïby!

Or donc, Pierre-Arsène Leoni déboule à Lille, catapulté depuis la Méditerranée. Un bon point, on échappe au choc des civilisations, aux clichés régionaux et au pittoresque à deux francs cinquante. Si Leoni note des différences entre le Nord et la Corse, il n’émet que des remarques occasionnelles. Pas d’inventaire exhaustif opposant le Nord et le Sud. Pas davantage de “ah !” ni de “oh !” en mode explorateur qui s’ébaubirait devant une contrée exotique. Le personnage déménage, il ne change pas de planète.
Pour décrire la métropole lilloise, Piacentini procède par touches. Leoni se pointe un lendemain de braderie, le carnage est brossé en quelques lignes. Au gré des déplacements liés à ses enquêtes, Leoni aura l’occasion de visiter pas mal d’endroits. Chaque fois, une ou deux phrases suffisent pour se faire une idée. Le procédé colle au contexte : le gars n’est pas là en touriste, il a autre chose à secouer que détailler les lieux et se lancer dans des exposés socio-historico-architecturaux. Ce serait de toute façon une erreur de narration : le personnage ne connaît pas le coin, il n’a donc rien à raconter sur le sujet.
Maîtrisant Lille par cœur pour y avoir vécu vingt ans, je n’avais pas besoin de plus. Pour quelqu’un qui n’aurait jamais mis les pieds dans la capitale des Flandres… je dirais la même chose. Inutile d’assommer le lecteur de détails en veux-tu en voilà, le roman est un polar, pas le guide Michelin.
Au final, Piacentini en dit assez pour poser son décor et y implanter un protagoniste fraîchement débarqué. Du polar régional – l’éditeur d’origine étant Ravet-Anceau, spécialisé dans la chose – sans le régionalisme trop appuyé “couleur locale”.

Ici la couleur est importée, avec non pas UN Corse à Lille mais DEUX ! Leoni, donc, et mémé Angèle.
Le premier est corse mais pas trop. Dans le sens où on n’est pas devant une espèce de figure romantique ou caricaturale (fier et ombrageux, fainéant, irascible, amateur de cagoules et de fromages explosifs…).
Mémé Angèle, elle, est corse jusqu’au bout des ongles. Elle parle corse, cuisine corse, évoque la famille et les amis en Corse. Pour autant, elle ne se limite à quelques proverbes et recettes, elle est un personnage essentiel du roman (et mon préféré). Pierre-Arsène est policier avant tout, on le voit œuvrer comme tel, un flic à Lille. A travers mémé Angèle et tout ce qu’elle évoque, un background complet se met en place : racines, famille, amis, valeurs… Elle construit le personnage, le corsifie. Sans elle, pas de Leoni, ou alors faudrait passer par le procédé plus classique du personnage qui raconte sa vie à ses collègues.
Et puis au-delà des ficelles narratives, mémé Angèle… ben c’est mémé Angèle. La grand-mère que tout le monde voudrait avoir, une comme on n’en fait plus. De ces vieilles gens attachées à leur terroir, simples, dures à la tâche et droites dans leurs bottes… animées d’une tendresse un peu rude, capables de te passer le savon du siècle pour t’inculquer les règles et de te filer une part de tarte dix minutes après.
Un personnage au sens fort du terme, qui, en peu d’apparitions, occupe un espace énorme. Elle apporte aussi une bouffée d’oxygène bienvenue.

Un Corse à Lille n’est pas un roman noir d’apocalypse où le monde ne serait que ciel gris, chômage, alcoolisme, meurtre et pédophilie. Si tout n’est pas rose, loin de là, le texte s’offre des moments de grâce pour relâcher la pression. Une bonne chose, j’avoue être gavé du noir pour le noir, déconnecté du réel à trop forcer le trait. Une pointe de légèreté rend le roman plus vivant – l’IRL n’est pas toute blanche ou toute noire – et n’en donne que plus de force aux passages sombres.
Recette simple mais efficace.
On en dira autant de l’intrigue. Piacentini part de bases très classiques. Neuf scribouillards sur dix accoucheraient d’un roman déjà vue douze mille fois sur papier ou sur écran. Elle, non. Là tu vas me demander pourquoi… Question inutile, j’avais prévu de donner la réponse de toute façon.
La rigueur et l’humanité.
Seul moyen de ne pas se casser la figure ET de sortir du lot sur ce genre d’histoire. Ici, on part d’un groupe de flics et autant d’archétypes (le chef, le briscard, la bleusaille, le séducteur…). Piacentini leur injecte à chacun un petit quelque chose qui leur permet de transcender leur type, de dépasser leur statut de personnage pour ressembler à des gens.
La fine équipe mène deux enquêtes en parallèle, parce que ce n’est jamais une ni trois. Les trois quarts du temps, les affaires sont liées. Et dans les trois quarts de ces trois quarts, le rapprochement découle de plans criminels plus alambiqués qu’un atelier d’alchimiste et/ou de facilités d’écriture qui défient le sens commun. Pour savoir si les deux dossiers d’Un Corse à Lille sont indépendants ou n’en forment qu’un seul, lis le bouquin, c’est marqué dedans, comme le Port-Salant.
En amont de la résolution, les investigations et la progression des enquêtes suivent un cheminement rigoureux. Certes, les flics procèdent beaucoup par intuition, mais ça change des brouettes d’indices, kilomètres de fibres et tonneaux de sécrétions pleines d’ADN qui passent entre les mains du CSI:Lille. Et leur instinct n’obéit pas aux lois de la quatrième dimension. Entre hypothèses, déductions, fulgurances, leurs conclusions, même quand elles ne sont pas étayées de pièces à conviction, ne débordent pas au-delà du raisonnable. Sans raccourcis faciles, sans incohérences WTF, sans violer la logique par tous les trous chaque fois que le scénario doit avancer. Du travail propre.

Pour avoir lu un paquet de premiers romans pétris de bonnes idées et de bonnes intentions mais très faibles au plan formel, j’avais une petite appréhension en remontant l’arbre généalogique de la série. Un Corse à Lille n’entre pas dans cette catégorie, exempt des maladresses stylistiques de débutant. Du bon boulot de bout en bout.
J’espère qu’Art brut et Vendetta chez les Chtis quitteront à leur tour le cimetière des chimères titres épuisés. Ce serait dommage de laisser incomplète l’excellente série d’une Corse à Lille.

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