Je serai le dernier homme…

Je serai le dernier homme…
(David Coulon)

Je serai le dernier homme… n’est pas la préquelle de Je suis une légende. Pas de post-apo ou pré-apéro en vue mais un cocktail Coulonov. Mélange de polar, de thriller psychologique, de roman social, le tout n’étant qu’un prétexte pour te parler du monde et des gens. Le village des ténèbres était déjà noir bien comme il faut, Dernière fenêtre sur l’aurore encore plus, Je serai le dernier homme… repousse les limites. Plus noir qu’une caisse de campagne électorale (et je ne parle pas de voiture).

Ce dernier homme est un narrateur anonyme. Je l’appellerai David, moitié pour éviter de répéter “narrateur” trente-douze fois dans la chronique, moitié parce que pendant la lecture je l’imaginais avec la tête de Coulon, moitié parce que son histoire démarre comme un autre David, Vincent celui-là, par un raccourci vers les emmerdements. (Là, tu vas me dire que le compte n’y est pas. A quoi je rétorquerai que je suis aussi doué en maths que toi en second degré.)
Or donc, l’ami Dave roule dans la cambrousse. Coups de pétoire. Il s’arrête, descend de sa caisse (là, par contre, je parle de voiture). Une damoiselle en détresse surgit, quiproquo, accrochage, boum. La voilà viandée par terre, aussi morte que l’ISF. Moi, je l’aurais enterrée pas loin, ni vu ni connu. Le narrateur, lui, panique et la fourre dans son coffre (fourrer, dans le sens ranger, hein, ne va pas imaginer un trip nécrophile…).
S’ensuit une histoire pas piquée des vers (à l’inverse du cadavre). Comment planquer un corps qui a une fâcheuse tendance à se barrer en morceaux et à puer la mort ? Pourquoi ne pas le retourner à l’envoyeur, puisque d’après les actualités, la donzelle aurait été kidnappée par un taré ? Mais qui ? Comment vivre avec ça et le reste ?

Et tout ça, quelque part, on s’en balance. Certes, Coulon bâtit autour de son macchabée encombrant une histoire policière qui tient debout, mais l’intérêt du roman est ailleurs. La preuve, on connaît le coupable à la moitié du bouquin (le colonel Moutarde avec la bouteille de vin dans la chambre de Beaune). L’important ici réside dans le “mais pas que…” de la couv’.
Commençons par l’évidence, Je serai le dernier homme… parle de culpabilité. Logique pour une histoire qui démarre sur une autoroute perdue très lynchienne dans l’âme (enfin, un chemin de terre, parce qu’en France, on a moins de budget). Tout involontaire qu’il soit, un homicide, faut vivre avec. Pas facile, dirait un diplômé en litote. Avec en prime la question aussi primordiale que tarte à la crème : qu’est-ce que tu aurais fait, toi, dans cette situation ? Dans mon cas la réponse est simple : rien, je n’ai pas le permis (lol, comme on dit).
Ce roman est aussi celui de la boule de neige. Pas la gentille des batailles hivernales pour de rire. Non, celle qui dévale, grossit, emporte tout sur son passage. Un choix foireux en entraîne un autre, qui amène une décision prise dans la panique ou l’urgence, et ainsi de fuite (en avant).

Je serai le dernier homme… brosse surtout le portrait d’une humanité perdue. Qui ne sait plus où elle en est, encore moins où elle va, mais elle y court quand même à fond. Le monde part en vrille dans une ambiance très fin de siècle… sauf que l’histoire est contemporaine, autant dire qu’on l’attaque tôt la fin du siècle, un peu comme les fins de mois qui démarrent le 8.
Fermetures d’entreprises, luttes syndicales dont le résultat est écrit d’avance, chômage, politique de reclassement à la traîne quand elle existe, voilà une région où il fait bon vivre… comme n’importe quelle autre. Avec par-dessus disparitions, viols, meurtres, ici ou ailleurs dans le pays… ou d’autres, pas mieux lotis avec leurs attentats pires que chez nous, leurs guerres civiles, leurs populations jetées sur les routes ou dans la Méditerranée.
Et au milieu, un type comme tant d’autres, très entouré pour un dernier homme. Très seul aussi, entre une femme qu’il n’aime plus, une maîtresse qu’il n’aime pas, une fille qu’il se sent incapable de protéger de la misère du monde, des amis avec lesquels il n’a rien en commun, des collègues qui n’en sont plus, la faute au chômage… Et la planète tout autour qui pète de partout.
Un dernier homme relié à tout le monde et personne. En témoigne une omniprésence de la représentation, à travers la photo, la radio, la télé. Tout est lointain, creux, fugace. Interconnexion permanente et artificielle.
Pour son roman de la solitude au milieu des gens, Coulon n’aurait pu trouver meilleur titre.

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